Le Frêne

Symbole d'Yggdrasil

Le frêne est un arbre qui a joui d’un symbolisme très important dans les traditions païennes d’Europe. La tradition germano-nordique est celle qui nous a livré le plus de détails sur ce symbolisme millénaire. Pour cette raison, nous la verrons ici en dernier. Pour tous ceux qui portent un intérêt au symbolisme païen des plantes en général, le frêne est un incontournable. Nombreux sont les noms de famille en France qui ont gardé le souvenir de cette importance symbolique de cet arbre car leur étymologie est basée sur le mot «frêne» : Dufrêne, Frenoy, Fressonnet, Fressinet, Dufraisse, etc... Certains toponymes comme Fresnes et Fraisse doivent également leur origine au frêne. 

Dans la tradition païenne des Grecs, le frêne joue un rôle conséquent. Tout comme le chêne, il est un symbole de puissance et de solidité. Il est exprime le pouvoir supérieur, celui des élites, il est une image de la stabilité du pouvoir. Dans le célèbre mythe grec des races humaines, c’est le frêne qui engendre la race de bronze, une race qui est fille des frênes, terrible et puissante. Prométhée, qui apporta la connaissance du feu au monde des hommes, utilisa un bout de frêne à cet effet qu’il avait allumé avec le propre soleil. Le mot frêne désignait aussi la lance car c’est ce bois qui servait pour la fabrication de ce type d’arme étant donné la solidité du bois de frêne. On peut ainsi constater chez les Grecs une relation symbolique du frêne avec le pouvoir souverain et avec la classe guerrière, les deux premières fonctions de la tripartition indo-européenne. 

Les Baltes ont remarqué dans leur tradition symbolique que le frêne est le dernier à reverdir au printemps, et le premier à perdre ses feuilles en automne. Ceci relie l’arbre au principe très païen des cycles cosmiques de l’année solaire. Les Baltes disent même du frêne qu’il est niais car il ne sait pas quand vient le printemps. Au-delà de cette touche ironique, il fut respecté comme l’arbre hivernal (sans feuilles), celui qui incarne la résistance à la mort hivernale. De manière indirecte donc, il fut un symbole de vie. 

Chez les Romains, le frêne avait la même symbolique que chez les Grecs, avec en plus la réputation que son bois avait la force de faire fuir les serpents car il exerçait sur eux un véritable pouvoir magique. Un serpent préfèrerait passer par les flammes d’un bûcher plutôt qu’entre les branches d’un frêne. Tout ceci relève de la lutte entre les forces célestes (ouraniennes) et les forces de l’infra monde (chtonienne). Cette anecdote nous permet d’affirmer que le frêne est fortement lié aux forces solaires du monde ouranien. Pline dit à ce propos qu’une tisane de feuilles de frêne mélangée à du vin est efficace contre le venin du serpent.

Dans certaines traditions antérieures aux Indo-européens, le frêne possède une relation avec la fertilité et fécondité. Il aurait été relié à un symbolisme particulièrement féminin. 

Dans la tradition des Celtes, le frêne, tout comme d’autres arbres, symbolise la frontière entre le monde des hommes et l’autre monde, celui des Dieux. Cette relation entre monde des hommes et celui des Dieux est justement celle que nous allons retrouver de manière détaillée chez les peuples germano-nordiques.

Dans la tradition nordique, l’arbre du monde est un frêne. Il se nomme Yggdrasil. Dans la tradition germanique, il se nomme Irminsul. Cet arbre du monde est l’axis mundi des latins, le pilier cosmique qui soutient et relie les différents mondes entre eux. Il est le garant de la stabilité de l’ordre cosmique, car le jour où celui-ci se met à vaciller, c’est l’ordre tout entier qui s’écroule. Et rien de pire pour un païen que de voir l’ordre naturel des choses menacé par les puissances obscures du chaos. Contrairement au frêne commun, Yggdrasil est toujours vert, élément qui marque sa connexion avec la vie qui perdure au-delà de la mort hivernale. Il est l’arbre de l’immortalité. 

Le frêne du monde, die Weltesche en allemand, relie les 3 niveaux structurels entre eux. Yggdrasil connecte ainsi le monde céleste, le monde des hommes, et l’infra monde. Il est un véritable pont entre ces 3 niveaux basiques de la cosmogonie nordique. C’est d’ailleurs par cet arbre que le chaman voyage au cours de ses transes afin de pouvoir se rendre dans les différents niveaux et visiter ces autres états de conscience spirituelle. Ce n’est rien d’autre que fit le Dieu Óðin lorsqu’il se sacrifia en se pendant à Yggdrasil. Il voyagea au travers des mondes, ce qui lui permit de récupérer la sagesse intrinsèque à l’unité des 3 niveaux. C’est ainsi que lui fut révélée la connaissance des runes qui lui permit de créer une véritable synthèse des fondements mêmes du savoir. 

De manière plus détaillée, Yggdrasil unit 9 mondes, les 9 mondes qui composent le multivers du panthéon nordique. Ses racines plongent vers les 3 états de l’infra monde, Helheim (le monde des morts), Niflheim (monde des Géants du givre, un monde du chaos et de la glace), Jötunheim (monde des Géants du chaos). Sous ces racines se trouvent également le puits de Mimir (le puits de la sagesse occulte où le Dieu Óðin sacrifia un œil afin de compléter sa connaissance), le dragon Niddhöggr (autre symbole de la puissance chaotique des forces chtoniennes), et de nombreux serpents qui eux symbolisent les forces occultes liées à la Terre-mère et à ses entrailles. Sous une des racines se situe aussi Urðr, l’endroit où résident les trois Nornes du destin. Ces Déesses régissent les fils tissés du Devenir des hommes et des Dieux. Leurs noms sont révélateurs de leurs fonctions respectives : Urd (l’origine, le passé), Verdandi (ce qui devient, le présent), Skuld (ce qui deviendra, le futur). La raison pour laquelle les Nornes du destin résident au pied d’Yggdrasil est tout simplement parce que le frêne du monde est le pouvoir absolu, de lui émanent toutes les énergies qui régissent l’ordre de toutes choses.

Au-dessus des racines d’Yggdrasil se trouvent deux mondes intermédiaires qui font la jonction entre le monde souterrain (chtonien) et le monde des hommes. Ces deux mondes sont Svartálfheim et Vanaheim. Svartalfheim est aussi nommé Nidavellir, c’est le monde où résident les elfes noirs, qui ne sont autres que les nains. Contrairement à une stupide interprétation moderne due aux influences chrétiennes, ces elfes noirs ne sont pas mauvais, ils n’incarnent pas le Mal absolu, chose qui n’existe pas dans le paganisme. La couleur noire symbolise les entrailles de la terre, élément dans lequel évoluent naturellement les nains. C’est dans ce monde souterrain que les nains exercent leur plus grand art, celui de la forge et de l’artisanat en général. L’autre monde intermédiaire est Vanaheim, le monde des Dieux Vanir, Divinités élémentaires de la Terre liées à la fécondité et à la fertilité. Parmi ces Divinités se comptent Freyr, Freyja, et Njörðr. 

Au milieu se trouve un monde qui nous est bien connu, c’est celui de Midgard, l’enclos du milieu, le monde des hommes. C’est le plan de l’horizontalité, celui du Devenir, régi par le temps qui passe, et donc le règne des mortels. Askr, le premier homme fut façonné à partir d’un morceau de frêne, son nom même signifie «frêne». Aesc, qui veut également dire «frêne», fut l’ancêtre d’une lignée de sang royal des Anglo-saxons, les Aescingas. Ceci met en évidence que le frêne a joué un rôle important pour désigner l’origine de la vie humaine, et de la vie en général. Yggdrasil est ainsi l’origine et la fin de toutes choses, le tout dans une vision cyclique bien-sûr – à ne pas confondre avec le fameux alpha et oméga du christ nazaréen qui n’a rien de cyclique. 

Ensuite se situent les deux mondes intermédiaires entre celui des hommes et celui des Dieux. On pourrait dire d’eux qu’ils sont «semi-ouraniens». Le premier est un monde solaire, celui du feu incontrôlé, sauvage et brutal. Il s’appelle Muspelheim. Bien qu’il appartienne aux forces du chaos, le feu possède un double symbolisme, destructeur et régénérateur. Il est positif et négatif à la fois. Le feu cosmique auquel se rattache par exemple Loki, est la force qui permet de générer le principe sacré des cycles…détruire pour reconstruire, la même notion cyclique qui régit Dame-Nature avec les saisons…vie-mort-renaissance. 

Le deuxième monde intermédiaire est Alfheim, le monde des elfes. C’est un univers fait de lumière et de clarté. Les elfes sont des créatures lumineuses, légères et aériennes, ce qui correspond tout à fait à cet état «semi-ouranien». Les elfes sont justement des intermédiaires entre la terre, les hommes, et les Dieux. 

Et enfin, le 9è monde, celui des Dieux, se nomme Asgard. Il est le monde céleste par excellence, celui des forces ouraniennes et solaires. Les Divinités Ases y résident, le roi des Dieux ainsi que toute l’élite divine. Ils sont responsables de maintenir l’ordre cosmique et de lutter contre les forces anarchiques du chaos, une tâche qui revient principalement au Dieu guerrier Donar / Thor qui est l’ennemi juré des Géants du chaos. 

Ainsi, nous avons pu voir grâce au symbolisme détaillé issu de la tradition germano-nordique, que le frêne, comme pilier du multivers, relève d’un symbolisme essentiel et très profond. Il englobe tous les niveaux de la cosmogonie (infra monde, monde des hommes, et monde des Dieux). Il maintient par sa toute puissance les mondes reliés entre eux, formant de cette manière un tout harmonieux régi par le principe sacré de l’ordre cosmique. 

Hathuwolf Harson 

Sources :

«Dictionnaire des symboles », Jean Chevalier et Alain Gherrbrant

«Lexikon der germanischen Mythologie», Rudolf Simek

Wolfgang Golther: "Germanische Mythologie"

R.M. Meyer: "Altgermanische Religionsgeschichte"

"Lexikon der keltischen Mythologie", Sylvia und Paul F. Botheroyd