Culte aux Arbres en Normandie

Tout comme de nombreuses autres régions d’Europe, la Normandie conserve le souvenir d’un fort culte aux arbres. Nos anciens mythes européens nous parlent souvent d’arbres dont le culte est étroitement lié à une Divinité. La forêt elle-même était sacrée pour nos ancêtres païens. Les Celtes et les Germains possédaient très rarement ce que l’on pourrait définir comme un temple. Leurs temples les plus sacrés étaient en général une clairière en forêt ou un arbre bien spécifique. Au travers d’anciens rites, c’est là qu’ils se connectaient avec leurs Dieux afin de les honorer. Chez les Germains certains arbres étaient particulièrement vénérés. Le chêne était lié au culte du Dieu Donar (Thor), le frêne au Dieu Wodan (Odin), l’If au Dieu Uller (Ullr), sans oublier la célèbre Irminsul des Saxons dont le culte se rattachait à ceux des Dieux Tiwaz (Týr) et Wodan (Odin). Chez les Celtes, le culte aux arbres était tout aussi important si ce n’est plus. Le chêne fut considéré comme une expression divine en soi ; une inscription d’époque gallo-romaine parle de Deus Robur, le Dieu chêne. En Grande-Bretagne existait Olloudios, le grand arbre divinisé. Dans les Pyrénées on connaissait Fagus, le Dieu des hêtres, Alisanus, le Dieu des sorbiers, Abellio, le Dieu solaire lié aux pommes de l’éternelle jeunesse, et le Deus Sex Arbores, un Dieu qui se manifestait au travers de six arbres différents. Tout comme chez les Germains, chez les Celtes aussi l’arbre était un trait d’union entre les forces terrestres et célestes, l’axis mundi, la colonne vertébrale du monde. Le Dieu gaulois Esus semble également avoir eu un lien symbolique avec les arbres, certainement sur le plan de la croissance et de la fécondité cyclique, sans oublier son avatar le Dieu Cernunnos dont le temple même est justement la forêt. Dans les mythes celtes on peut trouver une infinité d’exemples où les arbres sont associés aux forces divines, il n’existe pas une espèce d’arbre qui ne soit pas de dimension sacrée. 

Ce sont justement ces traditions païennes celtes et germaniques qui ont fortement influencé le rapport magico-religieux entre les anciens Normands (Neustriens) et leurs arbres. L’arbre comme symbole de vie a laissé de nombreuses traces dans le paysage religieux de Normandie. Les noms des Divinités ont changé car la christianisation est bien-sûr passée par là avec son flot d’interdits ou de récupérations en altérant profondément le symbolisme initial. Au début, l’intention des premiers évangélisateurs était évidemment de faire disparaître cette « immonde idolâtrie » que représentait le culte aux arbres et aux anciens Dieux. C’est ainsi que Saint Eloi et Saint Ouen dans leur haine typiquement chrétienne ordonnaient au 7è siècle : « Bouchez les fontaines et coupez les arbres consacrés aux faux Dieux ». Et malheureusement c’est ce qu’ils firent en bons crétins qu’ils étaient. Saint Martin, « l’apôtre des Gaules », fit entre autres abattre un pin sacré en Normandie, il évita de justesse d’être écrasé par le pin en question. Cette scène est représentée sur un vitrail de l’église Saint Martin d’Argentan. Dans la région d’Eu ce fut un chêne sacré qui fut abattu par un autre saint crétin, un certain Saint Valéry. 

Mais le culte aux arbres était tellement enraciné dans le folklore populaire, que les chrétiens finirent par tolérer certaines pratiques sous la condition que ces arbres soient dédiés à des saints chrétiens ou encore à la vierge marie. La toponymie normande a conservé le souvenir d’anciens cultes aux arbres car on retrouve dans de nombreux noms de lieux des évocations à des arbres aujourd’hui disparus. En voici quelques exemples : Saint-Martin à l’If dans la Manche, Saint-Jean des Chênes dans l’Eure, Saint-Martin-aux-Arbres en Seine-Maritime. À Forges-les-Eaux existe le toponyme Torquesne dont l’interprétation est double : le chêne tordu ou bien le chêne de Thor. Sous le chêne blanc de Pontécoulant dans le Calvados, on dit qu’un grand trésor est chaché, tout comme sous le Chêne du Renard en forêt de Gouffern dans l’Orne où justement le gardien du trésor était un renard invulnérable. Et comment ne pas parler ici du célèbre chêne d’Allouville en Seine-Maritime que l’on peut voir sur les deux photos de gauche. Maintenant dédié à la vierge, ce chêne très ancien revêtait une importance religieuse telle que les chrétiens finirent par installer une chapelle dans son énorme tronc creux. Le chêne d’Allouville se rendit également célèbre grâce à un film comique de 1980 avec Jean Lefebvre. D’autres chênes dédiés à la vierge marie sont ceux de La Haye-du-Theil dans l’Eure, de Mesnil-Jean dans l’Orne, de Saint-Jores dans la Manche, et d’Elbeuf près de la Seine (à droite sur la photo). Cette liste est loin d’être exhaustive. À Neuville-du-Bosc dans l’Eure, un chêne est consacré à Sainte Barbe, et pour guérir la fièvre, on prélève un peu de son écorce que l’on mêle à des aliments et que l’on dépose en offrande dans le tronc de l’arbre. Les traces de culte païen sont ici plus qu’évidentes. À Léry on se rend en pèlerinage au Chêne Saint-Nicolas si on désire se marier prochainement. À Barneville-la-Bertrand dans le Calvados, une légende entoure le chêne dédié à saint Jean Baptiste. Sous cet arbre apparaît à minuit une table richement garnie de douze couverts. La légende christianisée veut que ce soit pour recevoir les invités du diable, mais avec le bon filtre on peut reconnaître que derrière cette version crétine se cache en fait les anciens Dieux. De plus la figure du diable est très proche graphiquement parlant de celle du Dieu Cernunnos dont justement une des fonctions était celle de l’abondance, ce qui expliquerait très bien cette table richement garnie. 

Quant-à l’If, sa symbolique païenne l’a tout naturellement désigné comme arbre des morts et de la vie post mortem. C’est pour cela qu’on le retrouve présent dans de nombreux cimetières normands. Le plus ancien et le plus gros If de Normandie se trouve à Estry dans le Calvados (en bas à gauche sur la photo). À 1,60m du sol, le tronc a un diamètre de 12,30m. Son tronc est creux et il aurait entre 1200 et 1600 ans. On raconte que l’arbre aurait sauvé plusieurs fois le village de la foudre. Son tronc a longtemps servi de fonds baptismal. Dans l’If de Calletot dans l’Eure se trouve une statue de saint Denis. La coutume populaire disait qu’il fallait gratter un peu la statue et mélanger la poudre obtenue à la bouillie des bébés malades afin que ces derniers guérissent. L’If de Tourville près de Fécamp a mauvaise réputation car on dit de lui qu’il ne faut pas le regarder au risque de perdre son chemin. Il ne faut pas non plus s’asseoir sous son ombrage car celui qui s’y endort, risque de ne plus se réveiller. 

Le hêtre est lui vénéré dans toute une forêt aux dimensions splendides et sacrées : c’est la forêt de Lyons. Cette forêt fut déclarée comme la plus belle hêtraie de France et possède l’un des plus beaux villages de France : Lyons-la-Forêt autrefois appelé Saint Denis. Le Hêtre à Dieu de cette forêt est orné d’une statue de la vierge. En forêt de Bord, il existait un Hêtre au crucifix que les bûcherons ne pouvaient pas abattre : leurs outils s’émoussaient étrangement dès qu’ils touchaient à cet arbre. Toujours en forêt de Bord, le Hêtre de saint-Ouen s’entoure de pratiques magico-religieuses d’origine païenne : la statuette du saint qui ornait l’arbre était habillée par les jeunes filles à marier. Le jour de Pâques, le cureton de Léry bénissait une couronne de buis, de genêts et de sapin. On se rendait à l’arbre en procession et on entourait le tronc de la couronne, au-dessus de la statue du saint. Les brins de la couronne étainet réputés pour préserver les nourrissons de la fièvre. Cette coutume se rattache à d’antiques célébrations du printemps et du culte de la fécondité. 

D’autres arbres étaient également vénérés en Normandie, comme l’aubépine (symbolisme celte), le tilleul (symbolisme germanique), l’orme, le coudrier, le buis, ou encore le noyer pour lequel on disait dans le pays de Bray qu’il avait mauvaise réputation, et qu’il fallait le planter à portée de regard du maître de maison, car si cette règle n’était pas respectée, l’arbre ou le maître mourrait dans l’année. Quant au pommier, arbre particulièrement chéri par les Normands, la liste serait trop longue pour en parler en détail. Le culte de cet arbre fruitier revêt une importance incontournable car tous les mythes païens d’origine indo-européenne ont conservé le symbolisme sacré entourant le pommier et ses fruits, les pommes d’immortalité. Que ce soit le Dieu nordique Balder, le celte Bélénos ou Abellio, le grec Apollon, le lien est évident avec le jardin des Hespérides, l’île d’Avallon, ou les pommes de l’éternelle jeunesse de la Déesse Idun.

Hathuwolf Harson

Sources:

« Histoire de la Normandie secrète », Jean Mabire.

Irminsul : https://www.facebook.com/photo.php?fbid=277627099042772&set=a.305926009546214.1073741844.230064080465741&type=3&theater

Symbolisme de la forêt: https://www.facebook.com/photo.php?fbid=322241961247952&set=a.305926009546214.1073741844.230064080465741&type=3&theater

Symbolisme du chêne: https://www.facebook.com/photo.php?fbid=261160990689383&set=a.319588084846673.1073741851.230064080465741&type=3&theater

Symbolisme de l’If: https://www.facebook.com/photo.php?fbid=324279151044233&set=a.300053296800152.1073741833.230064080465741&type=3&theater

Les pommes de l’éternelle jeunesse:https://www.facebook.com/photo.php?fbid=288627267942755&set=a.319588084846673.1073741851.230064080465741&type=3&theater

Le Dieu Abellio: https://www.facebook.com/photo.php?fbid=292571800881635&set=a.306259932846155.1073741845.230064080465741&type=3&theater