Les Sources

De très anciens rites païens

C’est à un voyage au plus profond de nos racines païennes que nous invite le symbolisme des sources. Les nombreux rites qui entourent le culte des sources remontent à la plus haute préhistoire, très certainement au paléolithique. Ceci nous situe donc à une époque largement antérieure aux Indo-Européens, ceux qu’on nommait les Aryens au début du 20è siècle. Cependant, les Indo-Européens intégrèrent plus tard parfaitement le culte aux sources à leur propre panthéon, en lui donnant la place sacrée qu’il mérite. Le culte aux sources se retrouve dans toutes les traditions païennes de nos ancêtres européens, et même au-delà, puisqu’il est présent dans le monde entier. En Europe, qu’ils soient Romains, Slaves, Ibères, Germains, Grecs, Celtes, Finno-Ougriens, ou encore Basques, tous les peuples païens ont religieusement vénéré les sources, une vénération qui a souvent survécu jusqu’à nos jours. 

 

Depuis tous temps, on prête principalement aux sources des vertus curatives, un pouvoir de guérison qui n’est pas tellement dû à l’eau en soi, mais plutôt à l’esprit qui habite cette source. L’Esprit de la source a pris au cours des différentes traditions païennes de l’histoire de nombreux aspects. Nymphes, Ondines, Génies, Fées, Divinités, sont quelques-uns de ces aspects qui incarnent l’Esprit sacré de la source. Ces Esprits possèdent le pouvoir de réaliser les souhaits, surtout ceux qui relèvent de la santé et de la guérison. Leur pouvoir peut être très grand, et bien au-delà de la seule médecine, du moment que l’offrande apportée est conséquente. Certains sacrifices aux Esprits des sources se caractérisaient par leur couleur blanche, couleur associée à la pureté et à la lumière. Parmi les offrandes se trouvaient par exemple des œufs, du lait, ou encore du sel. Les pièces de monnaie furent elles aussi une des offrandes caractéristiques aux sources, car elles symbolisent une partie de la richesse et du bien-être que l’on donne à l’Esprit en échange de ses bienfaits. Ceci est une des nombreuses coutumes anciennes qui a très bien survécu jusqu’à l’époque contemporaine. Car qui n’a pas jeté une pièce de monnaie dans une source ou un puits ayant la réputation de réaliser les souhaits? D’autres types d’offrande furent attestés durant l’histoire du culte aux sources, du pain, des fibules, des aiguilles, des symboles liés à la notion de richesse. Mais jusqu’à nos jours, le sacrifice principal fait aux sources est celui de bandelettes de vêtement. Ce sont des morceaux de vêtement ayant eu un contact avec la partie malade du corps qui sont accrochés près des sources, ceci afin de favoriser la guérison bien-sûr. 

 

Le culte aux Esprits des sources était particulièrement rendu au printemps et pendant les célébrations cycliques telles que les solstices. On favorisait ainsi l’abondance et la santé pour le reste de la saison. Des rites empreints de magie naturelle se tenaient près des sources sacrées, apportant ainsi richesse et guérison à tout le clan. Les sources étaient alors décorées de fleurs, de bijoux, et d’objets rituels. Au printemps on dressait un mât près de la source afin de libérer son pouvoir de fécondité, tradition qui a survécu avec le mât de mai.

 

Le pouvoir de l’Esprit des sources est également lié à la connaissance, et nous verrons plus loin pourquoi. Le fait est que cette connaissance était profondément respectée par les Anciens, à tel point qu’on leur prêtait le pouvoir de connaître le destin des choses et des hommes. Il n’était donc pas rare que des rites divinatoires aient lieu près des sources. Tout cet aspect qui relie source et connaissance se retrouve par exemple parfaitement dans le mythe germano-nordique du puits de Mimir. Le Dieu Mimir dont il reste la seule tête, est l’Esprit de la source / puits qui partage la connaissance sacrée avec le Dieu Wodan / Óðin, après que ce dernier lui ait sacrifié un œil. Par ailleurs, on constate aussi l’existence de nombreux mythes du moyen âge où le visage du futur époux apparaît magiquement dans l’eau cristalline d’une source sacrée durant une nuit de nouvel an. 

 

De tous les païens d’Europe, ce sont sans aucun doute les Celtes qui ont eu la plus forte relation magico-religieuse aux sources. On ne compte plus les innombrables sources sacrées de la tradition celtique tellement qu’il en existe. Dans tous les pays dont l’héritage celte est important, on retrouve de fortes traces d’un culte aux sources. C’est le cas pour une bonne partie de la Grande-Bretagne, l’Irlande, la France, une partie de l’Espagne, le Sud de l’Allemagne, l’Autriche, etc… Que les Celtes aient eu une intense connexion religieuse avec leurs sources se comprend mieux lorsqu’on se souvient que de tous les peuples indo-européens, les Celtes sont ceux qui intégrèrent le plus les cultes anciens, ceux antérieurs aux Indo-Européens, issus donc du néolithique et du paléolithique. Lorsqu’arriva la malédiction du christianisme en Europe, le culte aux sources était tellement ancré dans l’esprit des Celtes, que le christianisme n’en vint pas à bout. Après des tentatives de destruction et d’interdiction, les chrétiens se rendirent à l’évidence, rien n’empêcherait les Celtes de continuer à vénérer religieusement leurs sources. La stratégie chrétienne fut alors des plus classiques : on remplaça l’Esprit de la source ou la Divinité païenne par un saint ou une sainte chrétienne. Alors que la plupart du temps, le christianisme a complètement corrompu les anciens symboles païens en leur donnant un sens purement judéo-chrétien, dans le cas des sources on peut parler d’une très légère christianisation, car souvent le fond a pu subsister sans trop d’altération par rapport à l’origine païenne. Par ailleurs, de grandes églises chrétiennes furent construites sur d’anciennes sources sacrées des Celtes afin de récupérer la dévotion populaire, permettant ainsi une conversion massive et sournoise. On peut citer quelques exemples célèbres comme les églises de Chartres, Canterbury, York, ou encore Würzburg. 

 

Au moment des grandes fêtes rituelles des Celtes, les sources étaient décorées de feuillages et de fleurs, symbolisant la célébration de la vie et de sa force que l’on vénère au travers de la source. C’est ainsi qu’on peut s’imaginer par exemple le culte à la source de la Seine. Les archéologues ont en effet mis à jour près de la source de la Seine de véritables trésors, des offrandes faites à la Déesse Sequana, l’Esprit de la source et Déesse de la Seine. Quelques 836 pièces de monnaie furent trouvées, des ex-votos, une statue en bronze de la Déesse Sequana, et un vase que l’on peut relier symboliquement au chaudron des druides et aux racines païennes du graal. Les offrandes faites aux sources démontrent que chez les Celtes aussi, on vénérait les Esprits des sources avant tout pour leur pouvoir de guérison. Mais d’autres traces nous indiquent également un lien avec la fertilité et la divination. Ce dernier aspect trouve son explication dans le fait que certaines coutumes voyaient les sources comme des portes vers les autres mondes, les « au-delà » de la cosmogonie celtique. Les archéologues ont pu confirmer cette approche spirituelle du culte aux sources, par la découverte de têtes qui furent sacrifiées à l’Esprit de la source. La tête comme symbole de la connaissance liée à une source rappelle clairement le mythe nordique de Mimir. Lorsqu’on se souvient de l’importance du culte aux têtes coupées chez les Celtes, on comprend encore mieux ces sacrifices.

 

Venons-en à présent au symbolisme des sources proprement dit. Une source, comme Eau Vive ou Eau Vierge, est la manifestation matérielle des forces de fécondation, celle qui permet la croissance des espèces, et comme on dit très justement, la source de toute vie. La source participe d’un processus cyclique : la pluie, qui est la semence céleste, pénètre la terre, la féconde, puis ressurgit de la terre par la source, et de là va féconder une autre fois par maintes rivières interposées la terre. Lorsque ces rivières ont rejoint l’océan, l’eau s’évapore pour former les nuages qui à leur tour vont à nouveau générer la pluie primordiale. Bien que l’eau soit dans ce cas lié à un symbolisme masculin, le sperme divin, la source quant-à elle est liée à l’aspect féminin, celui de la Terre-Mère. 

 

L’eau d’une source se caractérise par sa pureté. Cette pureté est celle que l’on recueille avec l’eau de source lorsque les anciens pratiquaient le nettoyage rituel de lieux ou d’objet sacrés. On parle dans ce cas d’eau lustrale, une eau qui purifie ce qu’elle touche. 

 

De plus, la source est le symbole de toute origine. L’expression populaire « le retour aux sources » exprime cette notion de retour aux origines. La source comme origine de toutes choses est ainsi en connexion directe avec le principe de mémoire. L’origine ne se conserve que si la mémoire et la pensée ne sont pas perdues. Et comme nous le savons par plusieurs mythes païens d’Europe, la mémoire et la pensée jouent un rôle primordial dans la transmission de la connaissance. Dans la tradition païenne germano-nordique, les corbeaux du Dieu Wodan / Óðin portent justement des noms qui ne laissent aucune place au doute : Mémoire et Pensée (Hugin et Munin). La source est ainsi le puits de la connaissance, tandis que la mémoire et la pensée en sont ses véhicules. Dans la tradition païenne grecque, la Mémoire est devenue la mère des Muses, elle est donc elle aussi la source de toute connaissance. Le système religieux des traditions païennes reposait à l’origine uniquement sur la transmission orale de génération en génération, d’initié en initié, ce qui permet de mieux comprendre l’importance incontournable de la mémoire. Toujours dans la tradition grecque, il existe un texte orphique qui est lui aussi révélateur de ce symbolisme des sources. Voici ce disent les Tablettes Orphiques à propos de ceux qui arrivent dans le royaume des morts : « Tu trouveras dans la maison d’Hadès, à gauche, une source ; près d’elle se dresse un cyprès blanc ; de cette source garde-toi même de t’approcher. Tu en trouveras une autre, une eau fraîche qui s’écoule du marais de Mémoire : des gardiens se tiennent devant elle. Dis-leur : je suis l’enfant de la Terre et du Ciel étoilé ; vous le savez bien vous-mêmes. Je suis desseché par la soif et je me meurs : donnez-moi donc immédiatement de l’eau fraîche qui s’écoule du marais de Mémoire. Et alors ils te donneront à boire de la source divine et tu iras régner ensuite parmi les héros. » La première source dont parle le texte orphique et dont il ne faut pas boire, est celle de Léthé. L’eau de cette source est celle de l’oubli, celle qui plonge dans le sommeil de la mort. L’autre source évoquée dans le texte est celle de la Mémoire, celle qui assure un éveil immortel propre aux héros. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

“Kleines Lexikon des Aberglaubens”, Ditte und Giovanni Bandini

“Dictionnaire des symboles”, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant

"Lexikon der keltischen Mythologie" Sylvia und F. Botheroyd.

 

Liens :

Mimir et le symbolisme du puits :https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.306265149512300.1073741847.230064080465741/366150230190458/?type=3&theater

 

Mercredi 1 Novembre 2017