Les Îles

Depuis tout temps, et de par sa propre situation géographique, l’île reflète la stabilité, la terre-refuge au milieu de l’agitation des eaux. C’est un havre de paix. Cette notion de sûreté et de tranquillité au sein des fureurs océanes trouve tout naturellement son reflet dans l’image d’une île paradisiaque loin de tout tumulte. Nous allons justement voir à quel point nos ancêtres païens ont associé les îles au symbolisme d’un paradis représenté comme un véritable univers parallèle. La tradition des Celtes fut à ce niveau très riche avec ses nombreuses îles mythiques. 

 

La navigation pour parvenir à l’île était considérée comme une initiation en soi, une espèce de «petite mort» chamanique à laquelle on renaissait une fois l’île atteinte. On retrouve là d’une certaine manière le grand mythe païen de l’âge du bronze germano-nordique, celui de la barque solaire avec son symbolisme de mort et renaissance. Cette navigation-initiation vers la terre-refuge qu’est une île, convertit logiquement l’île en un centre spirituel par excellence. C’est le centre spirituel primordial de très nombreuses traditions païennes. 

 

Dans la tradition germano-nordique, il existe principalement deux îles mythiques qui réunissent ce profil de centre spirituel. Thulé, l’île du grand Nord, l’île des origines hyperboréennes des peuples de race nordique. Avec ses jours sans fin au solstice d’été et ses nuits interminables au solstice d’hiver, l’île septentrionale de Thulé symbolisait la limite provisoire du monde des hommes. À partir de là, commençait l’Autre Monde, celui de la connaissance suprême, un savoir qui se perd dans la nuit des temps. L’autre île célèbre de cette même tradition est celle de Helgoland qui se situe dans la Mer du Nord de l’actuelle Allemagne. Son nom vient d’anciens termes germaniques qui signifient «heiliges Land», la terre sacrée. En 697, devant l’avancée imparable des Francs chrétiens, le dernier roi païen des Frisons, Radbod, alla se réfugier sur l’île de Helgoland. Un nom encore plus ancien de cette île fut Fosetisland, terme qui fait référence au Dieu Forseti, fils de Balder et de Nanna, le Dieu tutélaire du peuple germanique des Frisons. À l’instar de Tiwaz, Forseti est un Dieu de la justice et du bon droit. Il partage la connaissance divine et la sagesse. À la différence de Tiwaz, le Dieu Forseti est plus clément dans ses décisions et cherche la conciliation. 

 

La tradition gréco-romaine elle non plus ne manque pas d’îles sacrées. Le corps du héros solaire Achille fut transporté par la Déesse Thétis à l’île blanche, à l’embouchure du Danube, une île qui se trouve donc au Nord par rapport à la Grèce. Le thème de l’île nordique est un leitmotiv qui revient d’ailleurs souvent. De plus, la couleur blanche symbolise la lumière spirituelle et la pureté. Le Dieu solaire Apollon règne quant-à lui sur les îles des Bienheureux, un mythe en connexion avec celui de l’âge d’or, un âge où Dieux et Hommes vivaient en parfaite harmonie. Ces îles deviendront fondamentales dans les mythes d’Orphée. Hésiode en dit dans ses «Travaux et les Jours», que «c’est là qu’ils habitent, le cœur libre de tout soucis, dans les îles des Bienheureux, aux bords des tourbillons profonds de l’océan, héros fortunés, pour qui le sol fécond porte trois l’an une florissante et douce récolte». Cette phrase d’Hésiode au 8è siècle avant notre ère mérite une petite analyse car elle réunit plusieurs éléments symboliques d’importance. «Libre de tout soucis»…ceci est révélateur d’un statut proche de celui d’un paradis. «Bienheureux»…un état lui aussi relevant d’un idéal paradisiaque. «Aux bords des tourbillons profonds de l’océan»…nous retrouvons là ce que nous avons révélé au début, l’île comme terre-refuge. «Héros fortunés»…ces îles ne sont pas pour le commun des Mortels, mais réservées aux héros solaires, aux initiés, ou bien-sûr aux propres Dieux. Ceci est le reflet d’une conception post mortem typique des civilisations guerrières des Indo-Européens, l’aspect solaire, ouranien et héroïque. «Fécond trois l’an»…ceci nous met en relation avec la fertilité et fécondité. Bref, ces îles des Bienheureux réunissent tous les facettes de la trifonctionnalité indo-européenne, la sagesse spirituelle et souveraine de la 1è fonction, la coutume guerrière des héros solaires (2è fonction), et les bonnes récoltes de la fertilité et de l’abondance (3è fonction). Les Grecs connaissaient aussi une variante de ces îles avec les fameuses îles du Jardin des Hespérides, endroit mythique où étaient gardées les pommes sacrées de l’éternelle jouvence. Certains ont voulu associer ces îles à l’archipel des Canaries connu par les anciens de l’antiquité. L’île de Minos où naquit Zeus, le roi des Dieux, est également entourée d’une aura de spiritualité et de passé magique. 

 

La montagne mythique de la tradition indo-aryenne, le mont Mérou, était considérée comme une île de la spiritualité, le centre originel de tous les peuples aryens et de leur sagesse. Et ce n’est pas un hasard si ces derniers la situaient au Nord du monde, lui conférant ainsi une identité propre, celle de centre spirituel polaire. La montagne est une île, un temple situé «hors de l’effroyable flot de l’existence». Elle est l’île de la stabilité polaire au milieu de l’agitation mondaine et profane. 

 

Le meilleur se garde toujours pour la fin… Et c’est bien la tradition celtique qui fut la plus riche en îles sacrées. Les Celtes avaient tendance à considérer toute île comme sacrée, à commencer par la Grande-Bretagne et l’île verte, l’Irlande. Le nom originel de Grande-Bretagne était d’ailleurs Albio, ce qui se traduit par «la blanche». L’île de Man par exemple était connue pour son caractère sacré. L’île de Mona (Anglesey) fut le grand centre spirituel des druides de Grande-Bretagne. Son aspect magico-religieux était de la plus haute importance pour tes les druides. Dans sa guerre contre les Celtes de Grande-Bretagne, César reconnut rapidement que la victoire serait de son côté, seulement s’il arrivait à vaincre la classe sacerdotale des Celtes, car ce sont en effet ces druides de l’île de Mona qui réclamaient la défense armée de leurs peuples et de leur identité. Contrairement aux délires très modernes de nos générations post 68ardes, les druides n’étaient pas des bobos «peace and love». Lorsqu’il s’agissait de défendre la cause identitaire, les druides étaient aux tous premiers rangs. Et leurs appels au soulèvement et à la guerre ne laissèrent bien-sûr pas les Romains indifférents. Ces derniers tranchèrent la question de manière radicale en se rendant à l’île de Mona. Là, ils exterminèrent tous les druides présents. Bien d’autres îles sacrées sont connues des Celtes. Un exemple parmi tant d’autres est l’île de Sena où seules résidaient des prêtresses gauloises qui pratiquaient la divination et disaient pouvoir au cours de rituels se transformer en animal, ce qui est révélateur de tradition chamanique au sein du druidisme. 

Les Dieux des Celtes insulaires se nommaient les Tuatha-Dé-Dánann. Les textes anciens disaient des Dieux qu’à l’origine ils venaient des îles au Nord du monde. Encore une fois, nous retrouvons la sagesse divine associée à des îles septentrionales, celles auxquelles se rattachent en général les peuples de race blanche, et surtout ceux d’origine indo-européenne. Par contre, lorsqu’il s’agissait de définir les îles que rejoignent les défunts, en particulier les héros solaires, alors ces îles étaient situées à l’Ouest. Ce sont des îles des Bienheureux où règnent également des conditions paradisiaques. Au niveau symbolique, cela relève d’une logique absolue étant donné que l’Ouest est lié au soleil couchant, et donc à la mort. Parmi ces îles celtiques qui sont de véritables univers parallèles, on retrouve la célèbre Avallon de la légende arthurienne. On retrouve aussi la fameuse Tír-Na-Nóg, l’île de l’éternelle jeunesse, endroit mythique où les Dieux, les Tuatha-Dé-Dánann, allèrent se réfugier après leur défaite en Irlande. Il existe aussi le mythe chrétien irlandais de Saint Brendan qui au 6è siècle partit en quête du paradis en navigant vers l’Ouest en plein océan atlantique. Il dit l’avoir trouvé et la baptisa l’île de Brendan. Ce mythe christianisé repose bien évidemment sur des restes païens de la tradition celtique calqués sur Tír-Na-Nóg.

 

Entre ciel et mer, l’île est le lieu où le sacré réside de forme permanente et stable, là où se concentre toute la sacralité d’une tradition. C’est le refuge de la spiritualité où s’unissent volonté consciente et désir inconscient, c’est le secours du rocher où la vie continue au-delà des réalités cycliques. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

  • «Dictionnaire des symboles», Jean Chevalier et Alain Gheerbrant
  • «Symboles celtiques», Thierry Jolif

 

Mardi 20 Novembre 2018