Le Soleil

Le symbolisme du soleil est très riche et reflète les multiples réalités qui se cachent derrière l’astre-roi. Avec la rune Sowilo ainsi que les soltices, nous avons déjà pu voir certains aspects de ce symbolisme fondamental dans toutes les traditions païennes d’Europe. Nous allons voir à présent un peu plus en détail ce symbolisme solaire qui au cours des millénaires a connu des approches quelque peu différentes. Le soleil fut associé à un guide, à la force céleste qui donne la vie, à la fécondité, au principe psychopompe, à la guerre et la victoire, à la santé, au feu céleste, et aux cycles naturels de l’année. Le principe solaire se retrouve dans de nombreux symboles païens comme le swastika, la roue solaire (croix celtique à 4 branches égales), en partie dans le triskel, la rune Sowilo, la rosette, le tournesol, le cercle, l’or, l’aigle, le lion, etc… Nombreuses également sont les Divinités dans les panthéons européens qui partagent de claires caractéristiques solaires, pour n’en citer que quelques unes: Apollon, Hélios, Mars, Lugh, Bélénos, Áine, Bélisama, Balder, Tiwaz, Sól, Sunna, etc… Voyons d’abord les caractéristiques générales du symbolisme solaire, et ensuite nous verrons selon la tradition gréco-romaine, germano-nordique, et celtique. 

 

S’il n’est pas une Divinité en soi, le soleil représente la manifestation du Dieu ou de la Déesse. Le soleil relève évidemment de la symbolique ouranienne, céleste. Le soleil immortel se lève chaque matin et redescend chaque soir au royaume des morts. C’est sous cet angle que le soleil est vu comme un élément psychopompe, c’est-à-dire qu’il accompagne les défunts dans leur voyage post mortem. C’est une thématique très présente dans toute l’Europe à l’âge du bronze, celle de la barque solaire qui traverse l’obscurité des océans de l’infra monde pour renaître le lendemain à l’aube. Ce symbolisme se rattache bien-sûr à celui de vie-mort-renaissance, celui des mystères des cycles de la vie. Le soleil est à ce titre un véritable guide spirituel.

 

Selon où l’on se situe géographiquement en Europe, l’approche de la symbolique solaire fut ressentie avec de légères différences. Les traits majeurs se conservent partout de la même manière, mais il existe des détails qui diffèrent, et qui méritent que l’on s’y attarde un peu. Car en effet, le soleil dans le Sud européen fut considéré comme une force plutôt masculine, alors que dans le Nord ce ressenti se tournait vers une force féminine. Pourquoi? Une des réponses à cette question est la relation soleil-hommes-terre qui est perçu différemment selon les lattitudes. Dans le Sud, trop de soleil, peut être perçu comme une force agressive et destructrice, alors que dans le Nord, le soleil fut apprécié pour ses bienfaits après de longs hivers rigoureux. L’équation serait donc la suivante: dans le Sud, un excès de soleil entrainait la famine, et dans le Nord, un manque de soleil entrainait la famine. En allemand moderne par exemple, le soleil se dit “Die Sonne” (LA soleil). On est en droit alors de se poser la question suivante: à l’origine, de quel genre était le soleil, masculin ou féminin? La trace étymologique la plus ancienne, ce sont les Indo-Européens qui nous l’ont livré. Dans la langue indo-européenne originelle, le genre du mot soleil était ni masculin ni féminin, il était neutre. Ceci est de grande importance au niveau symbolique, car cela démontre que le soleil pouvait regrouper les deux genres à la fois. Le soleil comporterait donc en soi des forces masculines et féminines. Le mot indo-européen neutre pour soleil est “*sáhwl, mot qui a donné “soleil” dans presque toutes les langues européennes. Voici d’ailleurs les évolutions linguistiques dans les langues indo-européennes, que je dois à notre ami Didier Calin alias Néwom Dék'sinom, extraites de son ouvrage en voie de publication "Dictionary of Indo-European Poetic and Religious Themes"

IE *sáhwl̥, G *shwéns ‘soleil (lumière du)’ (→ *shwél)

Indo-aryen. svàr; Avestique. huuarə, G xvǝ̄ṇg; Perse hur, xōr(šēd); Albanais. diell; Gothique. sauil; OSl. slŭnĭce;

Proto-Indo-Européen *sáhwōl M → IE *s(a)hw(e)liyos

Latin. Sōl,

Gallois haul, Britonnique. heol,

Indo-aryen Sûrya-,

Grec. Ēélios/Aélios/Hêlios, Crétois αβέλιος (Hesychius),

Letton. TN Sauļi (pluriel. < *Saulis)

Gothique. sunna, anglo-saxon sunna, sygel, Vieil-haut-allemand sunno,

peut-être Hititte. dUTU-liya- /S(a)huliya-/?) suffix -liya- < *-liyo- Louwite. tiwāliya- ‘semblable au soleil’

 

Proto-Indo-Européen *sáhwōl F (→ shwṓl?) → IE *s(a)uhliyâh

Indo-aryen. Sūryâ,

Grec. *Hēlíē 

Pr. saule, Lithuanien. sáulė, Letton. Saũle

Gallois huan (+ Vieil irlandais. súil ‘eye ← sun’),

Gothique. sunno, Norrois sól < Germanique commun. *sōwilō < *sahwel-ah-, sunna, Anglo-saxon sunne (> E sun), Vieil-haut-allemand sunna (> Allemand. Sonne),

Russe Solnuška. 

Cette approche permet de se rendre compte à quel point les variantes sont nombreuses tout en suivant une constante étymologique. La différence de genres pour le soleil selon les traditions païennes pourrait aussi avoir une explication complémentaire. Car il est fort possible que cet aspect féminin associé au soleil soit également le résultat d’une survivance de cultes très antérieurs aux Indo-Européens, du néolithique ou même du paléolithique, issu donc des ces périodes préhistoriques où les cultes féminins étaient très enracinés. 

 

Le soleil est source de chaleur, de lumière et de vie. Il est l’élément incontournable pour que la vie puisse croître sur terre. Les rayons du soleil, graphiquement figurés par la rune germano-nordique Sowilo, sont une image de l’influence rayonnante, fécondante, et spirituelle de l’astre-roi. Le soleil vivifie, et son rayonnement est l’extension du point principiel d’où part tout mouvement, du centre de la roue solaire. Dans la tradition védique des Indo-Aryens, le soleil est représenté immobile au zénith, il est à son apogée, au centre du ciel. On le nomme “le coeur du monde” ou encore “l’oeil du monde”. Dans ce rôle symbolique central et immuable, le soleil est figuré au sommet de l’arbre cosmique, l’axis mundi des Romains ou l’Irminsul des Germains. Chez les Indo-Aryens, le soleil est la demeure de Brahma, il est l’esprit universel. Les mouvements solaires en relation avec les cycles cosmiques sont quant-à eux figurés par le char solaire dont les roues représentent le soleil proprement dit. Les traditions païennes regorgent de représentations de chars solaires, dont voici quelques exemples: Sûrya chez les Indo-Aryens, chars solaires de l’âge du bronze comme celui de Trundholm au Danemark, Apollon et Hélios chez les Grecs et Romains, Sól chez les Nordiques, etc… 

 

La lumière rayonnée par le soleil est la connaissance liée à l’aspect solaire de l’être, il est une image de la raison. Le soleil est l’intelligence cosmique, la demeure de la connaissance. Des cités dédiées au soleil comme Héliopolis étaient considérées comme un centre spirituel primordial. Le soleil est le siège du législateur cyclique. Dans la tradition gréco-romaine, Apollon est un Dieu solaire par excellence, tout en lui rappelle son lien intime avec le soleil. Il gouverne la raison de l’être, ses cheveux sont blonds, il est lumineux, ses flèches figurent les rayons solaires, et il retourne cycliquement au pays nordique des Hyperboréens lorsque le soleil se retire dans ses phases hivernales. Le Dieu Hélios est quant-à lui l’incarnation même du soleil. Dans la Rome païenne existait également le culte à Sol Invictus, au soleil invaincu, et à Sol Natalis, au soleil naissant. Ces deux aspects du soleil se célébraient particulièrement au moment des soltices, instants qui marquent les tournants du cycle solaire. Chez les Romains, le culte tardif au Dieu Mithra reprit cette symbolique solaire du soleil invaincu et naissant. Le soleil est par analogie un symbole du roi du monde et de l’empire. C’est ainsi qu’on le retrouve dans les blasons des grands empires et royaumes. Le soleil associé à l’aigle relève d’un symbolisme purement impérial. Quant-à l’or, il est nommé le soleil des métaux. L’or fut utilisé dans les différents cultes solaires ainsi que pour les bijoux portés par les élites des sociétés païennes. Et même les chrétiens, toujours prompts à récupérer et à dénaturer les anciens symboles païens, ne purent s’empêcher de reprendre ce symbolisme solaire en représentant leur jésus comme un soleil central entouré des rayons figurés par les douze apôtres, sans parler de l’auréole qui est un symbole solaire évident. Les juifs aussi avaient fait de la récupération symbolique, vu que le grand prêtre des anciens Hébreux portait sur la poitrine un disque d’or, symbole du soleil divin. 

 

Les Romains considéraient le soleil comme le principe mâle actif, et la lune comme le principe féminin passif, car en effet, la lumière lunaire n’est que le reflet de celle originelle du soleil. Le soleil était “le spiritus” (l’esprit), tandis que la lune était “l’anima” (l’âme). Cette dualité actif-passif, mâle-femelle, soleil-lune, est également reflétée par d’autres dualités comme feu-eau, coeur-cerveau, oeil droit (soleil) et oeil gauche (lune). Cette dualité n’a bien-sûr rien de commun avec le dualisme monothéisant du zoroastrisme ou du manichéisme. Ces deux courants religieux opposaient violemment les forces solaires et lunaires, c’est le dualisme. Alors que la dualité n’est pas une oppostion, mais une union de forces complémentaires. 

 

Dans la tradition païenne des Germains, le soleil est incarné par la Déesse Sunna, nom qui a survécu parfaitement en allemand moderne: die Sonne. La Déesse Sunna est mentionnée dans les charmes de Merseburg où elle assiste le Dieu Wodan dans la guérison d’un cheval solaire. Le fait que les Germains comptaient non pas en jours mais en nuits, est révélateur des conditions liées à la situation géographique de ces peuples où les nuits hivernales sont très longues et les étés plutôt courts. La rune germanique Sowilo est la rune du soleil, et tout son symbolisme se rattache à l’astre-roi. Le Dieu nordique Balder incarne quant-à lui la lumière solaire. Lors du Ragnarök, le Dieu Balder meurt puis renaît, ce qui est entre autres une image du soleil au crépuscule (mort) et à l’aube (renaissance). Dans la tradition nordique, le soleil et la lune sont représentés par les Divinités Sól (la soleil) et par Máni (le lune). Ils sont tous deux enfants de Mundilfari, dont le nom signifie “celui qui se déplace selon un certain temps”. Sól et Máni possèdent chacun un char sur lequel ils se déplacent à travers les cieux. Dans leur éternelle course cyclique, tous deux sont poursuivis respectivement par un loup. Cette bête fauve, tout comme le loup Fenrir, est une figuration du chaos primordial qui menace l’ordre divin des Ases. Dans la tradition germano-nordique, la Déesse Sunna-Sól incarne la force solaire, alors que le dieu Balder est l’expression de la lumière solaire. On a souvent tenté de faire un parallèle entre les Dieux et les différents aspects du soleil. Ce n’est pas quelque chose qui puisse s’appliquer systématiquement, mais qui reste tout de même très intéressant au niveau symbolique: Frey – pouvoir fécondant du soleil ; Balder – lumière solaire ; Tiwaz – soleil matinal et au zénith (aspect guerrier et victorieux du soleil) ; Wodan – soleil de l’après-midi et du soir (aspects liés à la connaissance et au rôle psychopompe). Nous avons vu avec les charmes de Merseburg que Wodan et Sunna effectuent un rituel de guérison, ce qui nous mène tout droit à un autre aspect du soleil, celui de la magie qui guérit. Il était coutume de cueillir des plantes médicinales juste avant et au moment de l’aube. En Poméranie dans le Nord de l’Allemagne, il existait un dicton qui était l’héritage d’anciennes formules rituelles: “Liebe Sonne, komm herab und nimm mir die 77 Fieber ab” (Gentille soleil, descends sur moi et ôte moi les 77 fièvres). Dans l’Oberpfalz et la Bohème occidentale, on se situait face au soleil levant en jetant une poignée de sel, puis on récitait: “Donne ce dont on a besoin, et prends ce dont on n’a pas besoin”. En règle générale, les rituels magico-religieux liés au soleil s’effectuaient à l’aube ou au crèpuscule, l’aube étant liée aux forces positives qui aident, créatrices et guérisseuses, alors que les rites réalisés au crépuscule étaient censés nuire ou bien étaient liés à l’occultisme de l’art divinatoire. 

 

Dans les langues celtiques aussi, le nom du soleil est féminin. Des Déesses comme Áine en Irlande ou Bélisama en Gaule sont le reflet de cette réalité des genres. Les Dieux celtes Lugh et Ogme sont nommés “grianainech”, terme qui signifie “visage du soleil”. Lugh incarne ici l’aspect lumineux et céleste, alors qu’Ogme assume ici un rôle psychopompe. Toujours en Irlande, le retour cyclique des forces solaires est célébré avec la Déesse Brigit au moment de la fête connue sous le nom d’Imbolc. Le symbole que l’on tresse pour cette occasion est un swastika, symbole solaire par excellence. Comme pour les autres traditions d’origine indo-européenne, dans l’art magico-religieux des Celtes, les symboles solaires sont majoritaires et très présents. En irlandais “Sul” signifie “oeil”, et en brittonique “Sul” se traduit pas “soleil”. D’anciens textes gallois utilisent la métaphore “l’oeil du jour” pour désigner le soleil. Le culte solaire fut de grande importance, étant donné que “Saint” Patrick au 5è siècle a été confronté à des païens qui rendaient un culte au soleil, ce qui lui a fait dire que lui, croyait au vrai soleil qui est jésus-christ. Il condamna violemment à la damnation éternelle tous ceux qui vénéraient le soleil. 

 

Le soleil aiguise la conscience des limites, c’est la lumière de la connaissance et un foyer d’énergie. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources : 

“Dictionnaire des symboles”, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant

“B.A.-BA des symboles celtiques”, Thierry Jolif

“Lexikon der keltischen Mythologie”, Sylvia und Paul F. Botheroyd

"L'importance de l'anatolien en poétique indo-européenne", Didier Calin

“Germanische Mythologie”, Wolfgang Golther

“Kleines lexikon des Aberglaubens”, Bondini

“Lexikon der germanischen Mythologie”, Rudolf Simek

“Mythes et symboles de l’Europe pré-celtique, l’âge du bronze”, Jacques Briard

 

Liens :

La Déesse Áine : https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.306259932846155.1073741845.230064080465741/416410505164430/?type=1&theater

Symbolisme de la roue solaire :https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.305926009546214.1073741844.230064080465741/404058083066339/?type=3&theater

Symbolisme du swastika :https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.305926009546214.1073741844.230064080465741/315806118558203/?type=3&theater

Imbolc et la Déesse Brigit :https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.306259932846155.1073741845.230064080465741/362677870537694/?type=3&theater

Saturnalia et Sol Natalis : https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.305425889596226.1073741835.230064080465741/342311342574347/?type=3&theater

Mithra et Sol Invictus : https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.306268396178642.1073741849.230064080465741/376890315783116/?type=3&theater

Hymne homérique au soleil :https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.306268396178642.1073741849.230064080465741/348633778608770/?type=3&theater

La rune Sowilo

Mercredi 1 Novembre 2017