La Caverne

Aux entrailles de l'initiation regressus ad uterum...

...Retour vers l’utérus… Cette citation de Mircea Eliade résume parfaitement les aspects symboliques principaux de la caverne. Le terme de caverne est à prendre au sens large, car sa définition symbolique englobe aussi la grotte, l’antre ou tout autre souterrain ayant une ouverture vers l’extérieur. Depuis la plus haute préhistoire, la caverne est un lieu sacré et craint. Les nombreuses peintures rupestres attestent de cette relation entre l’homme et les entrailles de la terre. Et c’est bien d’entrailles qu’il s’agit, ce n’est pas une vaine expression. Car la caverne est avant tout l’archétype même de la matrice universelle, le ventre de notre grande Déesse, la Terre-Mère. Cette notion est fondamentale pour bien saisir tout le symbolisme qui peut se cacher derrière la caverne. La Terre, de qui nous venons et vers qui nous retournerons, règne sur les mystères de la vie, de la mort, et de la renaissance. Celui qui pénètre au plus profond d’une caverne possède véritablement la sensation de se fondre avec la Terre. Ce périple dans les entrailles de la terre est chargé d’une valeur symbolique de poids. C’est le fameux "Retour vers l’utérus" que nous avons vu au début, un périple qui n’est pas réservé à n’importe qui… 

 

Qu’elles soient d’origine celte, grecque, germano-nordique, slave, romaine, celtibère, balte, ou bien issue du néolithique et du paléolithique, toutes les traditions païennes de l’histoire européenne se sont servies des cavernes comme d’un lieu sacré pour accomplir certains rites magico-religieux. La caverne fut le lieu par excellence pour les rites d’initiation car elle est un réceptacle des énergies telluriques. Dans une ambiance emplie de sagesse, de magie, de mysticisme et de mystère, le sorcier, le chaman ou le prêtre invitait le novice à pénétrer dans l’obscurité de l’infra monde, le monde d’en-dessous, là où règnent la mort et la vie. Dans ce genre de rituel qui consacre le novice pour lui ouvrir finalement les portes vers une nouvelle vie et de nouvelles connaissances, l’initié doit d’abord passer par ce qu’on appelle "La petite mort", une mort symbolique souvent rythmée par des moments douloureux ou bien des états de transe. Il faut mourir pour renaître… Ceci est une loi incontournable de tout rituel d’initiation. L’initié qui pénètre au fond de la grotte descend en même temps au fond de son être, il descend vers son inconscient, cette partie obscure et méconnue de notre être régie par les racines de notre mémoire et par les impulsions primaires. De cet infra monde personnel surgissent bien des joies mais aussi de très nombreuses craintes et peurs, des monstres infernaux, comme le dragon dans son antre. Loin de toute force diurne, l’initié s’abandonne à l’obscurité comme dans le tourbillon d’une spirale. C’est le moment que la Déesse choisit en général pour révéler certains mystères de la vie et de la mort. L’initié se trouve alors dans le ventre de la Terre, ce qui va lui permettre de renaître, de retourner vers la surface, vers la lumière diurne. C’est le moment magique où l’initié ressent l’équilibre des forces, car il est devenu par son rite un véritable lien, un trait d’union entre forces chtoniennes et ouraniennes, entre terre et ciel. Il fait partie ainsi du grand tout… 

 

Ce voyage initiatique dans les entrailles de la Déesse, entre la mort et la vie, nous a permis de voir tout le symbolisme païen traditionnel lié à la caverne. L’obscurité de l’infra monde invite au retour vers la matrice universelle ainsi qu’à la connaissance de soi et de tout ce qui nous entoure. On retrouve là d’ailleurs le fameux adage du temple d’Apollon à Delphes… "Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux". C’est à Delphes également que se trouve le nombril du monde et de la terre, le célèbre omphalos. La grande prêtresse de Delphes, la pythie, pour prononcer ses oracles, se situait près d’un souterrain d’où émanaient des vapeurs. Certains oracles dans la tradition grecque, comme celui lié à l’histoire de Trophonius, impliquaient des épreuves plutôt impressionnantes, qui relevaient en fait d’un véritable rite initiatique. Le consultant de l’oracle devait passer par les méandres de longs couloirs souterrains, traverser plusieurs grottes obscures, se faufiler par des passages étroits, pour enfin arriver dans une caverne qui s’ouvrait devant lui comme un immense orifice ténébreux et glacé. Il descendait alors une grande échelle qui le menait vers un trou dans le sol. Par cet étroit passage, où il a grande difficulté à se glisser, avec une corde attachée à ses pieds, le consultant se laisse tomber vers le fond d’un antre. Après la chute, c’est la tête vers le bas qu’on le remonte jusqu’au trou par lequel il doit repasser. Ici, la valeur symbolique et initiatique semble plutôt évidente, car la chute représente la petite mort tandis que la remontée par le trou symbolise la renaissance de l’initié, le passage par la matrice de la Déesse. Pendant tout son périple, le consultant porte avec lui des gâteaux de miel (liés au symbolisme solaire) afin de repousser les serpents (liés au symbolisme chtonien) qui grouillent à certains endroits de la caverne. Le séjour dans l’antre pouvait durer un jour et une nuit, longs moments pendant lesquels l’oracle devait s’adresser au consultant. Lorsque ce dernier revenait à la surface, on le faisait asseoir sur un siège nommé Mnémosyne (Déesse de la mémoire). C’est alors que le consultant évoquait les horribles et/ou merveilleuses expériences qu’il a eu dans les entrailles de la terre.

 

La tradition grecque nous parle aussi de la Déesse Cérès et de son séjour dans la caverne, endroit par lequel elle descendit vers l’infra monde pour chercher sa fille. Dans ses premières années, Zeus vécut dans la grotte du mont Diktos. Les grottes sont aussi les portes initiatiques de Dionysos. Dans la tradition romaine, le Dieu solaire Mithra naquît d’un rocher situé dans une grotte. Puis la caverne fut également utilisée comme métaphore initiatique par plusieurs auteurs de la Grèce antique. La plus célèbre mention est celle du philosophe Platon dans son allégorie de la caverne, texte où la caverne représente le monde dans lequel l’être humain est enchaîné, un monde dont il ne verrait que des illusions car il tourne le dos à la lumière. Le monde véritable serait donc ailleurs… Bien que ce texte de Platon conserve certains aspects initiatiques lié au symbolisme païen de la caverne, il s’en dégage toutefois un message avec de fortes tendances "Monothéisantes". Il faut dire que certains auteurs grecs de l’antiquité comme Pythagore par exemple, reçurent de fortes influences étrangères venues du moyen orient, principalement de la tradition sémitique de Babylone et du zoroastrisme, lui-même issu d’un mélange d’origine indo-européenne et sémitique. 

 

Les exemples mystiques de la caverne dans les diverses traditions païennes d’Europe et d’ailleurs sont trop nombreux pour les mentionner tous. Tous ces exemples possèdent en tous cas un dénominateur commun, cette valeur comme matrice de la Terre-Mère et comme lieu initiatique sacré. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

"Los símbolos de la prehistoria, Mitos y creencias del paleolítico superiror y del megalitismo europeo", Raquel Lacalle Rodriguez

"Dictionnaire des symboles", Jean Chevalier et Alain Gheerbrant

 

Mercredi 1 Novembre 2017