Le Soulier

Une Force Magique très ancienne...

Sur la photo on peut observer deux pièces archéologiques, deux vases de terre cuite en forme de soulier. Ce sont des objets celtes qui datent du 3è siècle avant notre ère. Celui de gauche fut trouvé à Pal’arikovo en Slovaquie, et celui de droite à Kosd en Hongrie. Ces objets sont qualifiés d’œuvres d’art, mais ils étaient bien plus que cela. Ils remplissaient une fonction symbolique importante dans le monde magico-religieux de nos anciens mythes païens, chose que nous allons voir en détail. 

 

En Irlande, il est dit des Leprechauns, ces lutins hérités de la tradition païenne des Celtes, que l’une de leurs fonctions principales, était de fabriquer des souliers pour les fées. Il semblerait même que ce fut leur spécialité première. Dans la plus ancienne version de la mort de Fergus Mac Létes qui date du 11è siècle, on y voit des Leprechauns qui profitent du sommeil du roi pour lui dérober son épée afin de la précipiter à la mer. Le roi se réveille à temps, et attrape trois de ces lutins. Pour racheter leur vie, ils offrent au roi des chaussures magiques qui lui permettent de marcher au fond des eaux. Les fonds aquatiques sont dans la cosmogonie celte une des portes à l’autre monde, ce qui définit le pouvoir magique des chaussures comme celui qui permet l’accès aux autres dimensions. C’est dans ces fonds marins que le roi tombe sur Loch Rudraig, un monstre hideux. Le combat fait rage, et le roi parvient à décapiter le monstre, mais il y perd lui-même la vie. Plusieurs éléments de ce mythe irlandais nous donnent les premières clés pour interpréter le symbolisme du soulier. Les fonds aquatiques, le monstre marin, l’accès à d’autres mondes, sont autant d’éléments qui nous plongent dans le monde chtonien, celui des forces souterraines liées au chaos primordial, et celui de la Terre-Mère dans son aspect premier, jeune et vierge. Le roi et son épée victorieuse symbolisent quant-à eux le héros solaire vainqueur du monde obscur afin de faire régner l’ordre. Mais tout ceci n’est qu’une première approche. Voyons maintenant un autre mythe païen où un soulier joue un rôle déterminant. 

 

Cet autre mythe nous plonge dans la tradition païenne nordique. Les textes anciens nous parlent d’un Dieu mystérieux répondant au nom de Víðar. Snorri le nomme le Dieu silencieux. Après Thor, il est le Dieu le plus fort, mais jusqu’au Ragnarök, il brille par sa discrétion. Víðar possède un puissant soulier magique, soulier qui lui permettra de venger le Dieu Óðin. C’est en effet grâce à un coup de ce soulier que le Dieu Víðar parvient à écraser la mâchoire inférieure du Loup Fenrir pendant qu’avec ses mains il écartèle la mâchoire du monstre, et c’est ainsi que Víðar tua le loup cosmique Fenrir. À la lecture de ce mythe, on ne peut pas s’empêcher de faire un certain parallèle entre Víðar et le roi irlandais, car les deux atteignent grâce aux souliers une dimension au-delà du monde des hommes, puis sont vainqueurs contre un monstre mythique venu du monde du chaos. 

 

Un autre élément tardif, mais lui aussi d’origine païenne, est celui du soulier associé au Père-Noël. « N’oublie pas mon petit soulier »… Il faut se souvenir que cette figure moderne du Père-Noël prend ses lointaines racines dans le profil du Dieu nordique Óðin. Le soulier nous rappelle dans ce contexte, le pouvoir de grands déplacements, celui de longs voyages caractéristiques du Père-Noël et d’Óðin dont l’un des noms est Vegtam, ce qui veut dire « l’habitué des chemins », le grand voyageur. Ici encore une fois, le soulier est donc associé au pouvoir de se déplacer entre les mondes. 

 

Ce pouvoir de voyager entre les mondes, fait du soulier un élément symbolique très certainement hérité d’anciens cultes chamaniques tel que le Seiðr nordique. Dans les rites chamaniques, l’utilisation d’objets symboliques est fondamentale pour permettre à la transe d’être effective et couronnée de succès. Des chaussures magiques devaient ainsi être parmi les nombreux objets sacrés pour accomplir les rites du chamane. Le soulier avait pour le chamane un double pouvoir : celui d’isoler les pieds de la terre et de connecter avec les forces ouraniennes, et paradoxalement aussi celui de connecter l’homme à la terre d’une forme indépendante et dominante. Mais en-deçà de cette dimension spirituelle, il existe aussi d’autres valeurs symboliques pour le soulier. 

 

Dans l’empire romain par exemple, la chaussure était devenue un symbole de liberté, car les esclaves allaient pieds nus. La chaussure revêt ici un aspect particulier qui est lié à l’identité, car elle est le signe qu’un homme ne s’appartient qu’à lui-même, qu’il se suffit et qu’il est responsable de ses actes. Dans le conte bien connu de Cendrillon, le soulier que perd la belle est justement le reflet symbolique de son identité propre, celle qui permettra au prince de reconnaître sa bien-aimée. Le soulier est la clé qui détermine la personne, celle qui la caractérise et l’identifie. 

 

Deux anciennes coutumes russes illustrent elles aussi très bien le symbolisme lié à la chaussure. Elles nous plongent dans l’héritage du paganisme slave. La première coutume russe voulait qu’au repas de noces la serviette de la mariée fût pliée en forme de cygne, et celle du marié en forme de soulier. Le soulier relié à la Terre-Mère renvoie ici à l’aspect féminin avec lequel s’unit le marié. Tandis que le cygne qui est un animal lié à l’aspect masculin et solaire, est celui qui s’unit à la mariée. On retrouve ici le vieux thème païen de l’opposition puis de l’union des forces chtoniennes et ouraniennes, les forces terrestres et célestes.

La deuxième coutume russe disait qu’il était interdit de sortir nu-pieds le jour où l’on menait pour la première fois le bétail au pâturage, sans quoi il y aurait beaucoup de serpents et de loups. Ces deux animaux hautement symboliques nous renvoient encore une fois au symbolisme des forces chtoniennes, les forces du chaos primitif liées à la Terre-Mère. Porter des chaussures permet donc d’éviter ce genre de contact avec les créatures de l’infra monde. 

 

On peut ainsi conclure que le symbolisme du soulier nous relie à des notions comme le pouvoir chamanique de voyager entre les mondes, la force qui connecte avec la terre tout en affirmant le pouvoir dominateur du héros solaire, et une notion comme l’importance de l’identité propre à une personne et de son rôle social. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

 

Lundi 26 Novembre 2018