Le Loup

Loup de Guerre, Louve d’Amour…

Depuis des temps immémoriaux, le loup accompagne les êtres humains dans leurs rêves de grandeur et dans leurs craintes les plus profondes. Les anciens mythes en Europe nous parlent souvent du loup et de la louve , ce qui nous révèle d’entrée le rôle important que cet animal pouvait avoir pour nos ancêtres païens. Nous allons voir que depuis ledebut de l’histoire humaine, le loup possède un double aspect, tantôt bienfaiteur tantôt destructeur. Avec la christianisation de l’Europe, l’aspect négatif du loup fut certes accentué, car son objectif comme toujours était de faire disparaître ou de pervertir les symboles des traditions polytheistes, mais dans le cas du loup, il faut être juste, car la responsabilité du christianisme dans cet aspect négatif fut pour une fois très minime. 

 

Bien qu’on ait parfois en mémoire des histores de loups solitaires, le loup est en fait un animal de meute, il vit en clan très fermé. Ce clan reflète la plupart du temps les lois du sang qui régissent la meute. Mais il existe aussi des cas où des loups étrangers finissent par être acceptés dans cette communauté de sang. Ces clans sont articulés autour d’une hiérarchie très stricte dirigée par un loup alpha et une louve alpha qui sont les seuls autorisés à se reproduire. Cette organisation sociale très marquée possède de nombreux avantages à l’heure de contrôler un territoire ou bien lorsqu’il s’agit de chasser. La gestion des ressources et l’élevage des louveteaux se fait ainsi d’une manière bien plus sûre et aisée. Cette organisation sociale de clan n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle des humains du paléolithique. À cette lointaine époque pendant laquelle tout s’articulait autour du clan, de la chasse et de la cueillette, nos ancêtres avaient avec les loups de sérieux concurrents, ce qui ne fut pas sans causer des relations très compliquées et souvent conflictuelles. C’est à cette époque que furent apprivoisés les premiers loups, il y a quelques 14.000 ans, les tous premiers animaux de l’histoire à être apprivoisés. Ce sont ces loups là qui seront les ancêtres d’une nouvelle race animale : les chiens. L’être humain est donc depuis cette aube des temps fasciné par le loup, et s’instaure alors une véritable relation amour-haine entre les loups et les hommes. La concurrence faite par le loup à l’homme conjuguée au fait que les attaques contre des humains sont attestées depuis l’antiquité, ont favorisé bien-sûr l’image négative du loup, l’associant ainsi à un véritable démon. 

 

Le loup est un très bon chasseur nocturne, car il peut voir aussi bien le jour que la nuit. Ses yeux brillent dans la nuit et paraissent véritablement phosphorescents, ce qui donne à l’animal une inquiétante silhouette pour le voyageur égaré au détour d’une lisière de forêt. Cette caractéristique nocturne du loup nous fait entrevoir un premier aspect symbolique, celui qui le relie au pouvoir de la lune. Le loup, et surtout la louve d’ailleurs, partagent avec la lune ce côté mystérieux d’une force occulte favorisant la croissance et la fécondité. On peut sans doute aucun avancer que le loup au niveau symbolique est un animal lunaire lié aux aspects de fécondité et fertilité. Mais nous allons voir que son symbolisme est bien plus vaste car il est aussi un symbole guerrier que bien des sociétés païennes incluaient dans leurs rites d’initiation guerrière. Ces deux grands aspects symboliques, guerre et fécondité, couvrent bien cette double image du loup, celle qui donne la vie et celle qui menace la vie.

 

Un peu comme le lion, le loup en Europe est un symbole de la puissance de la nature qui peut soit protéger soit détruire. Il est fort probable qu’un dieu-loup ait existé à l’époque reculée du paléolithique et que certains clans aient fait remonter leurs lignées jusqu’à ce dernier. Il devait alors apparaître comme l’Esprit-Roi de la forêt ainsi qu’un grand guerrier grâce à son organisation véritablement militaire, à sa rage et à son ardeur au combat. 

 

Bien qu’étant un animal lunaire, symbolisant la lumière nocturne, le loup fut associé chez les anciens Grecs au Dieu solaire Apollon. Ce Dieu de la lumière fut appelé Apollon Lycien ; ce terme de « lycien » est révélateur car il vient du mot grec « Lycos », mot qui désigne à la fois le loup et la lumière. Le loup accompagnait aussi le Dieu Apollon dans ses décisions de justice. Ils semblent ainsi former un « couple » luni-solaire. À ce titre l’origine du Dieu Apollon est également intéressante. Le dieu Zeus marié à la Déesse Héra eut une aventure avec Léto. Afin de préserver Léto de la jalousie de la Déesse Héra, le Dieu Zeus la transforma en louve et la conduisit sur l’île de Délos où elle donna le jour à deux enfants divins : la Déesse Artémis et le Dieu Apollon. Ces deux enfants élevés par une louve rappellent évidemment deux autres célèbres enfants mythiques, les fondateurs de Rome, Romulus et Rémus.

 

La louve de Rome, chtonienne et lunaire à la fois, est un symbole de fécondité, elle est celle qui protège la vie des deux enfants mythiques, Rémus et Romulus. La louve joue ici le rôle de mère nourricière. Ce symbolisme se confirme lorsqu’on frottait de la graisse de loup sur la porte du foyer des nouveaux mariés, ceci afin de leur porter bonheur et prospérité. Deux images furent aussi associées à cette époque romaine, celles de la louve et celle du désir sexuel féminin. Cette conception a survécu par exemple en espagnol lorsqu’on dit à une femme qu’elle est « una loba » (une louve), ce qui revient à lui dire qu’elle est une mangeuse d’hommes. 

Mais à Rome, le loup était également le symbole du dieu de la guerre Mars. Dans ce cas précis, on retrouve donc l’aspect guerrier lié au symbolisme du loup, la bête de combat dont l’agressivité était légendaire et terriblement redoutée. Nous reconnaissons ainsi chez les Romains ce parfait double aspect lié à l’image du loup, protecteur et destructeur.

 

Chez les Celtes aussi on peut faire le même constat du double aspect symbolique du loup, l’un favorisant la vie, et l’autre la menaçant. Le futur roi Cormac Mac Airt, alors qu’il était enfant, fut emporté par une louve qui l’éleva avec ses propres louveteaux. Tout comme en Grèce et à Rome, c’est ici la louve nourricière et dispensatrice de vie qui prime. Mais d’un autre côté on retrouve l’aspect guerrier et menaçant du loup sur le fameux chaudron de Gundestrup, où l’on peut observer le Dieu Cernunnos qui défend le cerf sacré contre un loup qui cherche à l’attaquer. Cernunnos joue dans ce cas un rôle de médiateur entre les forces de croissance symbolisées par le cerf, et les forces de destruction symbolisées par le loup. 

 

Dans la culture germano-nordique, le loup tient un rôle fondamental. De nombreuses lignées de guerriers se disaient être les descendants d’un loup mythique. Il semblerait d’ailleurs que chez les Germains continentaux et les Nordiques, le loup fut principalement lié au symbolisme guerrier. On connaît les deux loups mythiques qui accompagnent le Dieu Wodan-Odin. Ces deux loups se nomment Geri (prononcer « guéri ») et Freki (vorace et violent). Ils sont une image de la force destructrice du dieu Odin et de son pouvoir guerrier absolu. Il est celui qui décide du sort des batailles. Mais le symbolisme de destruction totale est véritablement représenté par le célèbre loup Fenrir, le loup cosmique, fils de Loki. Il est une métaphore des forces du chaos, ce chaos qui menace les Dieux d’Asgard, ainsi que toute la société des hommes. Tout le destin des Dieux tourne d’ailleurs autour d’un objectif majeur : maintenir l’ordre cosmique menacé par le chaos. Plusieurs créatures mythiques représentent ces forces du chaos : les Géants, le serpent Jörmungandr, ainsi que les loups cosmiques. Le loup Fenrir n’est en effet pas le seul loup à menacer l’ordre cosmique, étant donné que le soleil et la lune eux aussi vivent sous la crainte permanente d’être dévorés par deux loups cosmiques du nom de Hati et de Sköll. La gueule du loup pourrait être dans ce contexte une parfaite image de l’obscurité totale qui engloutit toute source de lumière. En cherchant à briser les cycles naturels des lumières diurnes et nocturnes, ces deux loups sont, tout comme Fenrir, une menace pour l’ordre, un danger pour la vie elle-même. Avec ces quelques loups de la mythologie germano-nordique, on saisit bien toute la force destructrice qui était prêtée au loup. 

 

Nous avons vu avec les loups du Dieu Odin, Geri et Freki, qu’une partie du symbolisme du loup est aussi à relier à la guerre. Cet aspect purement belliqueux du loup a donné le jour à une célèbre caste guerrière, un véritable ordre traditionnel au sein de la classe guerrière. Depuis les guerres des Germains contre les Romains, jusqu’aux guerres menées par les Vikings, ces guerriers étaient connus et craints de tous. Ils avaient pour tradition de combattre légèrement vêtus, souvent couverts juste d’une peau d’animal. Après certains rituels guerriers parfois accompagnés d’une prise de substances hallucinogènes, ils entraient dans de véritables transes chamaniques qu’ils portaient sur le champ de bataille. Ils devenaient un animal-fauve. Ils en prenaient l’apparence en revêtant une peau d’animal, mais aussi par la transe qui faisait que leur « hamr », l’esprit-animal par lequel un chamane voyage dans le monde des Esprits, soit complètement transformé. La furie au combat de cette caste guerrière était telle que leurs ennemis étaient convaincus que ni le feu ni le fer pouvaient les blesser. Ils paraissaient invincibles. Tout en se lançant dans le feu de l’action, ils grognaient, hurlaient, et mordaient leurs boucliers. On les décrivait comme étant mi-homme mi-bête. On comprend la peur qu’on pu ressentir les Romains lorsqu’en pleine nuit et en pleine forêt, à la lumière de la lune, ces guerriers-fauves se jetaient sur eux sans crainte aucune de la mort. Ces guerriers sont de nos jours nommés d’une manière générique les Berserkers. Ce terme est en fait inapproprié ici, car ce mot désignait plus exactement les guerriers-fauves qui se transformaient en ours. Ceux qui se métamorphosaient en loup étaient nommés les Ulfhednar (« qui porte une peau de loup ») . Ils vouaient un culte tout particulier au Dieu Odin, et à ses deux loups Geri et Freki. Leur transes guerrières et leurs tactiques de combat reflétaient celles de l’ardeur du loup au combat. Sur le champ de bataille, ils étaient mi-homme mi-loup. 

 

Ces Ulfhednar ne furent d’ailleurs jamais complètement oubliés dans notre inconscient collectif vu qu’ils ont survécu d’une certaine manière dans le folklore jusqu’à nos jours au travers des loup-garous. Ces fameux loup-garous, également appelés « lycanthropes » sont connus pour se transformer les nuits de pleine lune. Ils deviennent alors mi-homme mi-loup, et sous l’emprise d’une frénésie incontrôlée, ils commettent de terribles méfaits. Le parallèle avec les Ulfhednar est évident. Ce n’est certainement pas dû au hasard si le mot français « loup-garou » vient en partie de langues germaniques. Car en effet la composante « garou », via le francisque picard « garvalf », vient du germanique « wariwulf », mot que l’on retrouve en allemand moderne « Werwolf » et qui signifie homme-loup. 

 

Ce rapide survol des différentes symboliques liées au loup et à la louve dans les nombreux mythes européens d’époque païenne, démontrent à quel point le symbole du loup est complexe et varié. Il en ressort tout de même une constante dont nous parlions au début, celle qui relie le loup à la guerre et au chasseur nocturne, puis la louve à la fécondité et la protection maternelle. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

 

Mercredi 22 Novembre 2017



Le Dieu Óðin, ses Loups, la Guerre et l'Extase...

Cette citation des Eddas, Grímnismál 19, mérite que l’on s’y attarde un peu car elle nous invite à mieux cerner le profil du Dieu germano-nordique Óðin (Odhinn) et son lien symbolique avec ses loups). 

 

Ses loups sont «Glouton» (Geri) et «Vorace» (Freki) [prononcer «guéri» et «fréki»]. Au-delà de leur appétit naturellement agressif, les noms des loups d’Óðin sont révélateurs de leur nature combative et violente. Cet aspect très guerrier est confirmé dans la citation par les surnoms choisis pour évoquer le Dieu Óðin. L’Habitué-aux-combats, le Père-des-armées (Herjaföðr), et le Glorieux-aux-armes, sont 3 noms possédant un caractère clairement guerrier. On peut ainsi en conclure sans hésiter que les loups sont ici un symbole qui met en avant la relation privilégiée et religieuse que le Dieu maintient avec la guerre. C’est l’aspect guerrier d’Óðin. De plus, le fait qu’un nom guerrier du Dieu soit mentionné 3 fois est lui aussi une indication quant à l’intention de cette strophe des Eddas. Le chiffre 3 insuffle une force magique car il vitalise selon le principe de l’union des contraires (femme+homme) qui donne le jour à une nouvelle vie (=enfant). La guerre prend donc ici une dimension hautement sacrée, ceci, dans le cadre du culte au Dieu Óðin bien-sûr. 

 

Cette Strophe du Grímnismál dit que ce sont les loups qui nourrissent le Dieu, et non le contraire comme on aurait pu le croire dans un premier temps. Mais alors…de quelle nourriture s’agit-il ? Et bien, comme nous venons de le voir, c’est la pure énergie du guerrier que transmettent Geri et Freki à Óðin. Le Dieu puise en eux la force combative. 

 

Mais, dans la même strophe, cette relation entre le Dieu Óðin et ses loups est quelque peu relativisée, puisqu’il est dit que le Dieu vivra toujours de l’extase du vin. Cette relation avec un état extatique est en effet typique d’Óðin car l’extase, voire la fureur, est l’état véritablement de transe dans lequel il entre aussi bien pour la guerre que pour la poésie. Óðin n’est pas qu’un Dieu belliqueux, il est aussi un grand poète, celui qui donne le souffle divin pour l’art magique des mots. Sa maîtrise des mots va d’ailleurs bien au-delà de la poésie en tant que telle. Elle est l’inspiration divine, elle est la force magique qui donne forme aux mots, elle est le Galðr, elle l’art des skaldes qui transmettent la mémoire des ancêtres.

 

Il faut apporter ici une petite précision par rapport à la citation, car certains auront été surpris de voir qu’on y parle de vin, boisson qui ne sera populaire chez les Vikings que tardivement. Le «vin» s’explique en fait assez simplement, car il faut se souvenir que les Eddas sont d’inspiration largement païenne mais qu’ils furent rédigés par un moine islandais du 13è siècle, de manière assez tardive donc. Il était ainsi inévitable que des influences tardives comme le vin s’infiltrent dans la rédaction des textes. Sachant que par ailleurs il est indiqué dans les anciens textes qu’Óðin boit de l’hydromel sacré pour entrer en état extatique, il faudrait donc corriger le mot «vin» dans la strophe et le remplacer par celui d’hydromel.

 

Quoiqu’il en soit, nous aurons appris ici que le Dieu Óðin donne priorité absolue à son pouvoir de transe, car il est celui qui lui ouvre les différentes portes du puissant monde de la magie, art dont il se sert à tous les niveaux, dans la guerre comme dans la paix. 

 

Hathuwolf Harson

 

Lien :

 

Mercredi 22 Novembre 2017