Le Dragon

Nombreux sont les dragons que nous livrent les différentes mythologies d’Europe et d’ailleurs. Pour qui se penche sur nos anciennes traditions païennes, cet animal mythique est incontournable. Il se présente souvent sous la forme d’un serpent ailé avec des pattes, ce qui le rapproche pas mal de l’image d’un dinosaure. Il crache souvent du feu et sa taille gigantesque rappelle la fragilité de l’homme face à cette puissance brute de la nature. Quelques-uns de ces dragons ont traversé les siècles car les mythes ont su maintenir vivant leur souvenir : le dragon-serpent Fafnir qu’affronte le héros solaire Siegfried de la tradition germano-nordique, le dragon-serpent Python qu’affronte le Dieu solaire Apollon de la tradition grecque, les dragons celtiques du roi Llud de la tradition irlandaise, les dragons de Merlin dans le cycle celte arthurien, le dragon gardien du jardin des Hespérides de la tradition grecque, les Smaj de la tradition slave, le Kaliya de la tradition indo-aryenne affrontant le Dieu Krishna, Jormungandr ou Niddhogr de la tradition nordique, etc... Dans le cadre historique européen du symbolisme rattaché au dragon, il faut considérer deux grandes phases : celle issue du paganisme et celle engendrée par le judéo-christianisme. Avec l’image du dragon, nous sommes encore une fois en présence d’une perversion du symbole païen par le christianisme. L’argument typique de ceux qui tentent de voir dans le christianisme européen une continuité du paganisme ne tient pas la route, et le dragon en est justement un exemple très révélateur. Pour les païens le dragon était un symbole des forces brutes et originelles de la nature avec des développements que nous allons voir en détails, alors que pour le christianisme le dragon était un symbole du mal absolu et du paganisme qu’il fallait abattre, symbole que nous retrouvons avec des héros chrétiens comme St-Georges ou St-Michel terrassant le dragon. Certes, l’image du dragon continua avec le christianisme mais le sens profond fut complètement altéré. Dans le symbolisme comme dans bien d’autres domaines, il ne faudrait pas confondre la forme et le fond, démarche nécessaire pour saisir correctement toute la portée d’un symbole et de son histoire au cours des siècles.

 

Le symbolisme païen du dragon, celui qui remonte à la nuit des temps, est l’expression des quatre éléments fondamentaux : l’eau, la terre, l’air et le feu. Le dragon concentre sur lui la force des quatre éléments, une force qui pèse son poids dans le monde magique des symboles.

  • Sa connexion avec l’élément «eau» se doit au milieu aquatique dont il est souvent issu et dans lequel il évolue fréquemment. On voit également le dragon dans plusieurs mythes faisant naître des sources. Ce lien avec l’élément «eau» nous donne une première indication symbolique, il fait du dragon une figuration de la vie primordiale, une des origines de la vie. L’eau est source de toute vie, elle naquît jadis de la rencontre du monde du feu (Muspelheim) et du monde de la glace (Nifelheim), c’est elle qui a fertilisé et fécondé la terre pour donner naissance à la vie elle-même sous forme de végétaux, d’animaux, et d’humains. Par ailleurs, le dragon est régulièrement associé à la pluie et au tonnerre dont il serait la cause, ce qui en fait un artisan responsable de la fertilité et fécondité de la terre. Dans tout ce contexte aquatique, le dragon apparaît comme un symbole positif car générateur de vie. 
  • La connexion du dragon avec l’élément «terre» se retrouve quant-à lui dans le fait que l’animal mythique est décrit comme ayant des pattes et comme habitant de profondes cavernes obscures. Ces grottes ténébreuses sont l’image du royaume souterrain des forces chtoniennes, celles qui surgissent des entrailles mystérieuses de la terre. La terre ici n’est pas seulement une image de la Terre-Mère protectrice des naissances et de la croissance, mais aussi des forces brutes et chaotiques qui résident dans l’infra monde. Ces forces chtoniennes se retrouvent dans bien d’autres symboles mythiques comme ceux du serpent, du géant, ou encore de l’aurochs au travers de la rune Uruz. Ce symbolisme nous parle d’une force brute et sauvage, dont la difficulté majeure est celle de pouvoir la contrôler. C’est une force qui repose sur le pur instinct et qui reflète le chaos des forces qui ont formé la terre à l’origine, une force qui doit être dirigé si on ne veut pas qu’elle parte dans tous les sens. Cet aspect terrestre donne au dragon un aspect négatif certain, car il implique une grande crainte de l’homme face aux forces titanesques du chaos originel. 
  • La connexion du dragon avec l’élément «air» trouve toute son expression dans le fait que le dragon soit une espèce de serpent ailé capable de voler et d’évoluer dans les airs. Cela fait de lui un animal tout aussi aérien que terrestre. C’est toute l’ambigüité de la symbolique du dragon d’ailleurs, car il unit en lui des aspects qui semblent s’opposer et même se contredire. Cet aspect céleste nous présente souvent un autre aspect positif du dragon, celui dont les forces brutes sont maîtrisées et dirigées, celui qui donne vie aux forces créatrices de l’ordre cosmique. Après le chaos des origines, une fois la force sauvage et brute contrôlée, la puissance du dragon devient celle qui met de l’ordre dans le chaos originel, celle qui vient régir par sa toute puissance favorisant ainsi la prospérité. Elle vient civiliser et donner une dimension spirituelle à l’être humain. À ce titre, le dragon assume une fonction royale, le transformant en un véritable législateur mythique, et c’est bien pour cet aspect-là que le dragon a été (et l’est encore de nos jours) tellement présent sur les blasons des différents rois, empereurs, nations et régions. 
  • La connexion du dragon avec l’élément «feu» se retrouve évidemment dans le fait qu’il crache du feu. Cet élément est très ambigu en lui-même car il regroupe en lui les notions de destruction et de régénération, de mort et de renaissance, le tout à la fois. Il est donc tout aussi négatif que positif, une des nombreuses évidences qui montrent que le mal absolu et le bien absolu sont des notions étrangères au paganisme, car ce sont des concepts nés parmi les cultures sémitiques du Proche-Orient et qui sont venus à nous via les plus grands virus culturels qui soient : le judéo-christianisme et l’islam. Le feu par son pouvoir destructeur est un élément guerrier, une arme fracassante et impitoyable, pour employer un terme à la mode, une «arme de destruction massive». Mais le feu est aussi l’élément qui régénère et qui permet le retour de la vie, c’est le phénix qui renaît de ses cendres, ce sont les cendres qui fertilisent le champ après un incendie. La vie apporte la mort et de la mort renaît la vie, c’est l’image célèbre de l’ouroboros, le serpent qui se mord la queue, symbole que l’on retrouve d’ailleurs souvent comme dragon-serpent. Le feu est aussi associé à la connaissance et à l’initiation vers la sagesse. C’est le feu intérieur qui dévore tout homme en quête de la connaissance liée aux anciennes sagesses. Ceci est parfaitement représenté dans les mythes par le dragon gardien de trésors. Ces richesses protégées par le plus terrible des gardiens, en plus d’être matérielles sont aussi d’ordre spirituel. Lorsque des héros solaires comme Héraklès ou Siegfried s’affrontent au grand dragon, c’est pour relever un défi titanesque, pour prouver leur valeur guerrière qui se trouve au-delà de la simple condition humaine. Vaincre le dragon est en soi le plus grand des trésors, démarche typique des héros solaires de la tradition indo-européenne. La victoire lumineuse du héros le convertit en un Dieu, car il a vaincu par son courage et sa détermination les forces géantes, brutes et sauvages qui ont formé le chaos originel, la raison solaire est devenue maître de l’instinct lunaire. Julius Evola définissait cette démarche comme la conquête d’immortalité du héros aryen, et Nietzsche n’hésiterait pas à parler du surhumain, de l’Übermensch. C’est cette même démarche que l’on retrouve dans les racines païennes et celtiques de la «quête du saint-Graal», véritable quête guerrière d’immortalité. Dans la tradition indo-aryenne, le dragon est identifié au principe originel, au feu sacré et divin incarné par le Dieu Agni. Le tueur de dragon est alors le sacrificateur qui apaise la puissance divine et produit le soma, le breuvage d'immortalité. 

 

On peut ainsi constater que le corps même du dragon est pur symbolisme, on dirait presque un puzzle élémentaire qui une fois assemblé donnerait l’image du dragon... des écailles comme un poisson, des ailes comme un oiseau, des pattes comme un animal terrestre, et le feu comme élément originel. Ce n’est d’ailleurs pas l’unique aspect originel du dragon, car il existe aussi celui que l’on retrouve dans plusieurs mythes : l’œuf du dragon. Tout comme l’œuf du serpent, celui du dragon représente l’origine de la vie, celle dont tout le potentiel est encore enfermé. Reclus dans sa coquille protectrice, la vie ne demande qu’à éclore et à jaillir dans tous ses aspects. 

 

Le paradoxe du symbolisme lié au dragon se rencontre également dans un autre détail intéressant, celui de son sang. Le sang du dragon a la réputation d’être obscur et vénéneux, causant de véritables épidémies, ceci pour l’aspect négatif et destructeur, mais d’un autre côté, le sang du dragon protège les héros et les rend invulnérables. De certaines gouttes de sang tombées sur terre sont nées des plantes aux grandes vertus médicinales. On en revient encore une fois à l’éternelle image de la vie produisant la mort, et de la mort générant à son tour la vie et sa renaissance. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

 

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Vendredi 23 Novembre 2018