Le Cheval

Noble, puissant, libre, élégant, attentif, fidèle, persévérant, rapide. Les mots pour évoquer le cheval ne manquent pas et résonnent au plus profond de la mémoire collective des européens. Bien que l’automobile l’ait remplacé comme moyen de locomotion, et bien que le tracteur l’ait remplacé dans le travail de la terre, le cheval reste gravé dans notre inconscient collectif selon le dicton populaire comme la plus noble conquête de l’homme. Comment pourrions-nous en effet oublier ce si bel animal qui a accompagné notre vie quotidienne durant tant de millénaires ? Notre vie sociale, militaire, ou agricole, a été tellement imprégnée par le cheval tout au long de l’histoire, qu’il est impossible d’ignorer l’impact que ce dernier a eu sur l’être humain. Ceci nous allons pouvoir le constater de manière flagrante dans un contexte bien particulier : celui du symbolisme animalier au travers des différents âges de notre histoire. Depuis que nos ancêtres les plus lointains ont conquis cette noble bête, le cheval n’a cessé d’être associé à de très nombreux concepts. Des spécialistes des symboles comme Jean Chevalier et Alain Gheerbrant n’hésitent pas à qualifier le symbolisme lié au cheval comme l’un des plus importants de l’histoire humaine. Selon les travaux de Georges Dumézil, la société indo-européenne il y a plus de 3000 ans s’articulait autour de 3 fonctions principales : premièrement la fonction souveraine et magico-religieuse, deuxièmement la noblesse guerrière, et troisièmement la fonction production-reproduction. Nous allons donc voir qu’au travers de ses nombreux mythes, l’équidé agit pour ainsi dire dans tous les aspects de la société humaine ou divine . Sur le plan mystique nous verrons aussi que le cheval se retrouve dans la symbolique des éléments, eau, terre, feu et air.

 

Mais avant de se lancer dans la symbolique du cheval, attardons nous un peu sur son étymologie et les grandes lignes de l’histoire qui unit l’homme et l’équidé. Le mot français Cheval vient du gaulois Caballus issu du terme gallo-romain Equus Caballus. Les lingüistes pensent que c’est vers le IIIè siècle de notre ère que le terme populaire Caballus avec ses dérivés en gaulois remplaça définitivement le latin Equus. Des mots comme cavalier, chevalier, chevaleresque, cavalcade, sont tous des termes dérivés du gallo-romain Caballus. La racine indo-européenne *ékwos (cheval) a donné naissance au latin equus mais aussi au grec ἵππος, [híppos] que l’on retrouve dans des termes comme hippique, hippopotame (cheval du fleuve), hippocampe (cheval cambré), et qui a aussi formé l’étymologie de noms propres comme Philippe (qui aime les chevaux) ou bien Hippolyte (qui délie les chevaux). Des mots français comme équidés ou équitation viennent directement de l’indo-européen *ékwos via le latin equus. Et cette racine *ékwos a donné le jour à bien des mots liés au cheval parmi les différentes langues d’origine indo-européenne. En voici quelques exemples: ášva (sanskrit), aspa- (avéstique), yakwe (tocharien , epos (celte), ehwaz (germanique común), aihws (gotique), eoh (anglo-saxon), hros (vieux-haut-allemand), etc… Cette lointaine origine indo-européenne du mot et certains vestiges archéologiques remontant à la préhistoire démontrent que l’histoire de la relation homme-cheval prend ses racines dans un passé très reculé. L’art pariétal du paléolithique prouve que le cheval avait déjà une grande importance pour les chasseurs de la préhistoire, mais à l’époque cet animal était surtout une proie, même si l’on peut supposer ici les prémices d’un culte esprit-animal de type chamanique. Il est d’ailleurs intéressant à ce propos de noter que la grande force du cheval pour vaincre ses prédateurs est sa vitesse, thème que nous retrouverons part la suite. Et ce n’est donc que quelques millénaires plus tard que la relation entre l’homme et l’équidé allait changer du tout au tout par la domestication de ce dernier, un des grands tournants de l’histoire pour nos lointains ancêtres.

Des brides de chevaux furent retrouvées par les archéologues parmi les vestiges de la culture Botai au Kazakhstan, ce sont les plus anciens vestiges prouvant une possible domestication du cheval par cette culture il y a 5500 ans. Mais même si la domestication fut le fait de peuples pré-indo-européens, tout porte à croire que « l’exploitation » du cheval et sa domestication à grande échelle soit le fait de peuples indo-européens des grandes steppes d’Europe orientale. Le cheval fut utilisé au début par les Indo-Européens comme moyen de transport, comme animal de trait, mais aussi et surtout pour la guerre, art pour lequel nos ancêtres semblaient avoir un don tout particulier. Dans l’antiquité par exemple les Scythes avaient la réputation d’être de très bons guerriers à cheval, ce qui leur permit de couvrir de très grandes distances et de gérer des territoires très étendus. À cette lointaine époque, l’invention du char tiré par deux chevaux fut une véritable révolution pour l’art des tactiques militaires. Au XVIè siècle avant notre ère, le peuple sémite Hyksos, qui avait hérité de tribus indo-européennes l’utilisation du cheval et du char dans l’art de la guerre, put conquérir sans difficulté l’Égypte qui à l’époque n’utilisait le cheval que dans un contexte civil. Les égyptiens prirent bien note des causes de cette défaite en constituant une des plus puissantes armées dotées de chars de combat. Chez les grecs et les romains, en plus d’être lié intimement à la guerre, le cheval se rendit célèbre dans le plus grand événement sportif de l’antiquité : la course de chars. Puis il ne fallut pas attendre longtemps pour que le cheval soit plus largement utilisé dans le domaine agricole où là aussi il allait devenir un élément incontournable sans lequel certaines avancées n’auraient jamais été possibles. Pendant tant de siècles, le travail des champs eût été impensable sans l’aide du cheval de trait. Cette merveilleuse interaction homme-cheval se retrouvera dans tous les aspects de la vie, et restera ainsi à tout jamais gravée dans nos anciens mythes.

 

La magie des mythologies, plongeant leurs racines dans un lointain passé presque oublié, vont nous ouvrir les portes du temple de la symbolique chevaline. Ce sont les analogies et les aspects complémentaires qui vont se révéler comme étant le fait marquant de cette brève étude comparative. Que nous disent donc concernant le cheval ces anciennes traditions indo-européennes, qu’elles soient celtes, germano-nordiques, baltes, slaves, grecques, romaines, ou indo-aryennes ?

 

Il y a presque 2000 ans, l’historien romain Tacite décrit le peuple germanique des Naharvali, et explique que dans un bosquet sacré ils vénéraient les Alcis, deux Dieux jumeaux. Caractérisés par leur santé et leur jeunesse, l’auteur romain n’hésite pas à comparer les Dieux germaniques Alcis à Castor et Pollux, les Dieux jumeaux du panthéon grec et romain plus connus sous le nom de Dioscures, nom qui signifie « les jeunes de Zeus ». Ils étaient entre autres connus pour être d’excellents cavaliers et chasseurs. Le nom de Castor nous renvoie à une signification bien précise, celle de « dompteur de chevaux », quant à Pollux son nom veut dire « le boxeur ». Ils sont jeunes et forts, et particulièrement vénérés dans l’antiquité à Sparte qui connaît un régime politique assez original : la dyarchie, un système basé sur une monarchie composée de deux rois. Ces deux monarques sont directement sous la protection des jumeaux divins qui protègent aussi l’armée civile. Dans le reste de la Grèce antique, les Dioscures étaient aussi les « saints patrons » des athlètes et des marins, et presque toujours représentés en compagnie de chevaux. À Rome, ils étaient ceux qui aidaient sur les champs de bataille.

 

Chez les Indo-aryens de l’époque védique, ces deux Dieux-jumeaux se nomment les Ashvins et sont représentés comme des cavaliers ou bien avec une tête de cheval. Le Rig-Véda qui dédie 57 hymnes aux Ashvins, les décrit comme « riches en trésors et Seigneurs de la splendeur ». Ils ont un important rôle de protection dans des domaines plutôt variés, comme celui de la santé, de la chance et du bien-être. Les Ashvins sont dans les textes védiques intimement liés aux cycles du jour et de la nuit.

 

Chez les Baltes, ces jumeaux divins se nomment les Ašvieniai où ils sont également représentés avec une tête de cheval en train de tirer le char de la Déesse Saulé (le soleil) à travers les cieux. Ici aussi, ils sont des Dieux-protecteurs.

 

Deux autres peuples germaniques, les Angles et les Saxons, font remonter leurs lignées royales à deux frères mythiques : Hengist et Horsa dont les noms signifient respectivement « étalon et cheval ».

Il est intéressant de constater que l’on peut à ce stade déjà voir à quel point les Dioscures et leurs pendants indo-européens sont présents dans les 3 fonctions indo-européennes : la 1è fonction au travers de la souveraineté (dyarchie, lignées royales), la 2è fonction qui est celle de la classe guerrière (protection de l’armée), et la 3è fonction production-reproduction (chasseurs, marins, trésors, santé). C’est cette dernière fonction d’ailleurs, l’aspect reproduction, qui poussa les Dioscures à enlever les Leucippides afin d’en faire leurs épouses. Notons que le mot Leucippides a dans notre contexte une étymologie intéressante, à savoir « les filles du cheval blanc ». Entre les frères de ces dernières et les Dioscures va s’engager une terrible bataille, une lutte sans merci qui se solde par la mort des frères des Leucippides, ainsi que la mort de Castor. Le roi de l’Olympe, Zeus, offre l’immortalité à Pollux. Celui-ci repousse l’offre du père des Dieux par respect pour la mémoire de son frère jumeau, car il ne supporte pas l’idée que Castor doive demeurer à tout jamais dans le royaume des ombres, celui de Hadès. Zeus propose alors à Pollux d’alterner son immortalité avec son frère Castor et de passer ainsi respectivement un jour à l’Olympe, demeure des Dieux immortels, et un jour dans l’Hadès, séjour des morts. Cette alternance entre le monde de la lumière et le monde de l’obscurité renvoie directement à la conception très païenne des cycles. Tout ce qui naît finit par mourir puis par renaître, c’est inscrit dans la grande roue du destin. On serait même tenté d’y voir une allégorie de la mort et de la renaissance de l’astre-roi, le soleil, qui, après son passage au travers du monde obscur de la nuit, renaît avec chaque aube. Cette tentation est d’autant plus grande si l’on considère que dans presque toutes les mythologies indo-européennes le char du soleil et celui de la lune sont tirés par des chevaux, qui se poursuivent ainsi sans jamais se rattrapper. En Grèce on retrouve également les chevaux tirant le char d’Hélios le Dieu du soleil, et aussi celui du Dieu solaire Apollon. Toujours dans la mythologie grecque, la Déesse de l’aurore Eos possède un char tiré par les chevaux nommés Phaeton (le brillant) et Lampos (le clair).

 

Dans la culture païenne des peuples nordiques, ce sont les chevaux Hrimfaxi (« crinière de givre ») et Skinfaxi (« crinière brillante ») qui tirent le char de la nuit (Nótt) et celui du jour (Dag). Le Dieu de la lumière Balder accompagne sur son cheval les astres divins. Une vieille légende germanique connue sous le nom d’incantations de Merseburg, décrit comment le cheval blessé du dieu Balder fut guéri par la sœur de Sunna (le Soleil) et par le père des Dieux Wodan. La magnifique pièce archéologique remontant à l’âge de bronze germano-nordique, le Char de Trundholm, illustre parfaitement le thème du char solaire tiré par les chevaux divins et montre à quel point le culte solaire lié à l’équidé devait être important à cette lointaine époque.

 

Chez les Indo-aryens, le char du Dieu solaire Surya est conduit par 7 chevaux décrits comme des chevaux blancs ou bien aux couleurs de l’arc en ciel.

 

Certaines évidences semblent indiquer que chez les Celtes le cheval fut également associé à la course du char solaire. Elle peut se constater par exemple dans le culte gallo-romain au Dieu Apollo Alepomaros, « le grand cavalier ». On retrouvre derrière le nom d’Apollon, l’équivalent gaulois : le dieu de la lumière Bélénos.

Cette association mythique entre soleil et cheval réunit de forme symbolique l’aspect lumineux et royal de la vie en mouvement. La vie souveraine régénérée perpétuellement par les cycles montre ici toute sa force. Le cheval lié au principe sacré des cycles, participe ainsi à l’un des rôles primordiaux de la 1è fonction indo-européenne, celui de garant de l’ordre cosmique de toutes choses.

 

Le second aspect de la fonction souveraine chez les Indo-Européens, la partie dite magico-religieuse, est lui aussi caractérisé par une forte présence de la symbolique chevaline. C’est encore une splendide pièce archéologique qui va nous donner la première indication de ce culte : le chaudron de Gundestrup. Ce magnifique objet cultuel des Celtes du continent nous montre sur une de ses plaques d’argent un cheval ailé se trouvant à la gauche d’un Dieu que Jean-Jacques Hatt a identifé comme étant le Dieu Teutatès jugeant les guerriers morts au combat. Le cheval ailé, ou celui qui même sans ailes peut voler, est l’esprit-animal par excellence qui accompagne les héros morts. Ce rôle d’accompagnateur post-mortem est qualifié de rôle psychopompe. Ce thème revient dans de nombreux mythes liés à la présence de cultes chamaniques où le cheval est le « véhicule » sacré permettant de voyager entre les divers mondes. Dans les anciennes sociétés laponnes ou sibériennes par exemple, lors d’une transe rituelle grâce à l’esprit-animal du cheval, le chamane pouvait atteindre les différentes sphères des esprits et des ancêtres. Ce principe est très présent dans la mythologie germano-nordique. On y retrouve le Dieu Wodan, le Dieu souverain des Germains continentaux, chevauchant à travers le ciel son cheval à huit pattes Sleipnir à la tête de la célèbre « chasse sauvage », la grande cavalcade des guerriers morts au combat. Le Dieu Wodan, connu chez les Scandinaves sous le nom d’Odin, envoie lors de chaque bataille ses filles, les Valkyries, afin qu’elles ramènent sur leurs montures les héros défunts vers le Valhalla. C’est là que ces héros jouïront de l’immortalité en attendant la grande bataille finale qui marquera le crépuscule des Dieux. Odin, qui est le gardien de la halle des morts, est par ailleurs un Dieu plein de mystères. Il pratique le chamanisme sous ses formes les plus variées. Il a sacrifié un œil au puits de la connaissance, il s’est ransformé d’abord en serpent puis en aigle afin de conquérir l’hydromel sacré, source de toute inspiration divine. Monté sur son cheval Sleipnir, Odin visite régulièrement les différents mondes. Il s’est aussi pendu 9 jours et 9 nuits à l’arbre cosmique qui unit les 9 mondes, l’arbre Yggdrasil. Le nom de cet arbre cosmique, figure centrale de la cosmogonie nordique, ne laisse aucun doute quant à son rôle psychopompe car il signifie « Cheval d’Odin ». Lors de cette pendaison rituelle, Odin reçut la connaissance des runes, ces symboles magiques qui furent aussi utilisés pour l’écriture profane avant l’arrivée des alphabets méditerranéens. À chacune des 24 runes est associé un son, un nom, et toute une symbolique très profonde héritée des traditions orales les plus anciennes. C’est ainsi que l’on trouve par exemple une rune pour désigner le bétail et la richesse, Fehu, une autre pour désigner la fertilité liée aux cycles naturels, Jera, ou bien encore une autre qui signifie joie et harmonie, Wunnjo. Une de ces runes nous intéresse ici tout particulièrement : c’est la rune Ehwaz dont le nom veut justement dire « cheval ». Cette rune symbolisait l’harmonie entre la monture et le cavalier, le « mariage » homme-animal. La fraternité, caractéristique des jumeaux divins, est marquée par la symbolique du cheval. Cette rune exprime l’union complémentaire, image que l’on retrouve dans le cavalier qui le jour dirige le cheval et la nuit se laisse diriger par ce dernier. Et tout comme pour Sleipnir, la rune du cheval est le véhicule spirituel entre les différents mondes.

 

Chez les Indo-aryens, Hayasgriva, un des avatars du Dieu de la sagesse et de la connaissance, le Dieu Vishnou, est représenté blanc, brillant, et avec une tête de cheval.

Et c’est le cheval ailé le plus célèbre qui vient confirmer ce rôle mythique de « véhicule sprituel », il nous vient du panthéon grec, et se nomme Pégase. Qui n’a pas entendu parler de lui ? Né de l’union du Dieu Poséidon et du sang de Méduse, Pégase est le cheval du roi des Dieux, qui lui confie la mission de ramener à l’Olympe les éclairs et le tonnerre qui deviendront les attributs de Zeus. Lorsque le héros Bellérophon chevauche Pégase, il accomplit de très nombreux exploits dans des lieux très divers comme celui de tuer le monstre du nom de Chimère. Dans les mystères dionysiaques on disait de l’initié qu’il devenait cheval, c’est-à-dire qu’il devenait le véhicule d’un esprit ou d’un Dieu ; de nos jours on en parlerait négativement en le qualifiant de « possédé ».

Selon certaines versions, Pégase serait à comparer à un autre cheval ailé d’une mythologie indo-européenne beaucoup plus ancienne : celle des Hittites. Il aurait un lien avec le Dieu des orages connu par son épithète : Pihassassa, un culte vieux de plus de 3300 ans. Par ailleurs, les Hittites qui excellaient dans l’art du char de combat et dans celui de la cavallerie, vénéraient très certainement l’équidé surtout dans le cadre d’une autre fonction.

Car le cheval n’est pas seulement associé à la fonction souveraine et religieuse, il est également lié à la fonction de la noblesse guerrière. Ce lien avec la guerre est un thème qui revient souvent dans la mythologie celte où il est symbole d’honneur, de force, de vitesse et de courage. On retrouve souvent le Dieu gaulois Taranis, Dieu de la guerre et de la foudre, représenté avec une tête de cheval. Dans la société celte, les élites équestres relevaient toujours de l’aristocratie guerrière. Dans le Sud de la Gaule se retrouvent les traces du Dieu gallo-romain «Mars Rudianus »dont le nom signifie « le rouge », couleur associée à la guerre. Une de ses représentations le montre sur un cheval portant les têtes décapitées de ses ennemis. Selon les spécialistes, le culte à ce Dieu qui remonte à l’âge de bronze celte, est à rattacher directement au Dieu gaulois Rudiobos auquel on offrait en sacrifice un cheval de bronze. Un équivalent de Rudiobos semble être présent chez un autre peuple celte situé lui dans la péninsule ibérique, les Lusitaniens. Ils vouaient en effet un culte au Dieu de la guerre « Arès Lusitani » qui était en même temps le Dieu des chevaux.

 

Dans de nombreux mythes de la tradition indo-aryenne, le cheval blanc est décrit comme étant la monture préférée du Dieu de la guerre Indra. Et c’est un cheval blanc que l’on sacrifiait lors du rituel nommé Ashvamedha qui célébrait au printemps l’élévation de l’initié à la caste guerrière.

 

À Rome durant la célébration des Equinies du 27 février au 14 mars, on consacrait les chevaux à la cavalerie militaire et au grand Dieu de la guerre Mars afin de vaincre dans les combats.

Chez les Slaves, le Dieu de la guerre et de la fertilité Svantovit possédait un cheval blanc qui était gardé par les prêtres dans son temple et qui l’utilisait dans certains rituels de divination. Lorsqu’il chevauchait sa monture, le Dieu apportait la victoire sur le champ de bataille.

 

Et comment ne pas mentionner à ce stade la plus grande des batailles de l’antiquité, la guerre de Troie ? Après 10 ans de lutte acharnée, c’est bien grâce à un immense cheval de bois que cette guerre fut gagnée !

Dans ce contexte guerrier, le cheval est celui qui s’élève au-dessus des forces sombres du chaos vers la lumière, il est symbole de la maîtrise de l’instinct et de la sublimation de ce dernier. La force sauvage de l’inconscient est ainsi canalisée et dirigée vers l’ultime principe du guerrier : le surpassement de soi et la victoire au combat. Dans cette démarche que l’on pourrait presque qualifier de philosophique, on y voit les forces ouraniennes, l’aspect solaire figurant la raison, qui s’unit par un véritable domptage violent aux forces chtoniennes, l’aspect terrestre figurant l’inconscient. Dans ce cadre le philosophe Nietzsche aurait à juste titre dit que « l’homme est un pont entre l’animal et le surhumain ». À cela ne pourrait-on pas rajouter « et le cheval en est le véhicule sacré » ?

 

Au travers de la 1è et 2è fonction indo-européenne, nous avons vu comment le cheval était lié aux éléments « Air » et « Feu », le cheval qui vole et le cheval de guerre. Nous allons maintenant nous plonger dans les deux éléments liés à la fonction de fertilité et de fécondité : l’eau et la terre. Cette 3è fonction prend ses racines dans une époque pré-indo-européenne très ancienne que l’on peut situer au néolithique et même au mésolithique.

Et c’est encore une fois la tradition celte qui va nous faciliter cette transition, grâce à un culte gaulois qui fut adopté à Rome et dont l’importance déborda les frontières du monde purement celte, celui de la Déesse Épona, nom qui veut dire « la grande jument ». Elle incarne la Terre-Mère, la grande Déesse, notre Mère féconde et nourricière, mais en tant que jument ,elle la représente surtout dans son aspect jeune. Cet aspect s’exprime par la force qui émane de la Déesse-jument, la fougue de sa jeunesse, l’impétuosité de son désir aussi bien sexuel que spirituel. Épona est la fertilité dans toute sa dimension sacrée, elle relève des forces chtoniennes, mais parfois aussi des forces ouraniennes. Ses attributs comme la corne d’abondance soulignent son lien très étroit avec la fertilité. Certains aspects d’Épona se retrouveraient chez la Déesse celte de la tradition galloise Rhiannon dont le nom semble vouloir dire « Grande Reine ». D’autres parallèles ont été faits avec la Déesse Emain Macha de la tradition celte du Nord de l’Irlande, l’Ulster. Cette Déesse associée aux chevaux, enfante des jumeaux dans lesquels on serait bien tenté de retrouver la « version » irlandaise des Dioscures. Et c’est justement dans cette même région reculée d’Irlande où l’on retrouva les traces d’un ancien culte païen qui avait survécu jusqu’au XIIè siècle de notre ère, et ceci malgré les foudres de plusieurs siècles de convertion forcée au christianisme. Ce rite était celui de l’intronisation du futur roi. Il peut choquer notre vision moderne, mais il est impératif pour bien le comprendre de le remettre dans le contexte symbolique et religieux de l’époque. Sur une place publique devant ses sujets, on apportait au futur roi de clan une jument blanche. L’aspirant au trône qui incarnait le jeune Dieu souverain du ciel, s’unissait alors sexuellement avec la jument qui figurait la jeune Terre-Mère, la Grande Reine. Le rite devait ainsi assurer la fertilité et la fécondité pour tout le royaume. Ensuite la jument était sacrifiée à la Grande Déesse, puis démembrée pour être cuite dans un chaudron. Ce récipient particulièrement associé aux druides, était symbole du don de la vie car il contenait en lui les mystères de la mort et de la renaissance. Les chrétiens récupéreront d’ailleurs à cette époque cette symbolique païenne au travers de leur Saint-Graal. Donc, une fois refroidi, le futur roi s’immergeait dans le chaudron après avoir mangé des morceaux de la jument sacrifiée. Terre et Roi ne faisait alors plus qu’un. L’harmonie et le respect de l’ordre naturel des choses permettent dès lors que le règne soit prospère et béni des Dieux. Ce thème se retrouve dans le célèbre film de John Boorman « Excalibur » où la réponse à la grande question « Quel est le secret du Graal ? » est justement « Terre et Roi ne font qu’un ».

Chez les vikings on retrouve aussi l’aspect sacré de la fertilité, lié ici non à la jument mais à l’étalon. Dans certaines familles, après avoir abattu un cheval mâle, on en conservait précieusement le pénis auquel était voué un véritable culte de fécondité. Ces faits sont relatés dans le Völsa þáttr. Dans la saga de Hrafnkell, le prêtre du Dieu Freyr possède un cheval du nom de Freyfaxi qui, tout comme le Dieu auquel il est voué, maintient une relation étroite avec les notions de fertilité et fécondité. Le Dieu Freyr, représenté par un phallus en érection, est d’ailleurs celui qui féconde la Terre-Mère nommée Gerdr.

 

À Rome, chaque année au 15 Octobre, avait lieu un important rituel réunissant le cheval et le culte de la fertilité. Cette célébration se nommait l’Equus October. Les grands prêtres sacrifiaient au Dieu Mars un de leurs meilleurs chevaux afin que le Dieu protégeât les récoltes et la fertilité que ces dernières avaient apporté à la communauté. La queue du cheval était ensuite portée avec grands fastes jusqu’à la maison du roi afin de bénir son foyer avec du sang sacrificiel. Les vestales étaient alors chargées de conserver le sang du cheval jusqu’au 21 avril, date à laquelle elles le mélangeaient au sang des veaux sacrifiés 6 jours auparavent. Le cheval sacrifié est ici porteur de vie au travers de la saison hivernale symbolisant la mort cyclique, il est le garant de bonnes récoltes futures et assure ainsi le renouveau de la vie fertile. Tout comme dans la 1è fonction où le cheval unit le jour et la nuit, ici le cheval fusionne les notions opposées et complémentaires de vie et de mort. Il unit ces contraires par une manifestation ininterrompue au rythme de sa course au galop.

 

Bien qu’il y aurait encore beaucoup à dire sur le cheval dans les cultures d’origine indo-européenne, nous avons vu à ce niveau les grandes lignes du symbolisme qui se rattache au noble équidé. Nous avons pu constater à quel point cette symbolique chevaline est présente dans toutes les aspects de la société humaine et divine. De la caste royale, au rôle psychopompe, en passant par la guerre pour finir dans une union avec la Terre-Mère, le cheval n’a pas manqué de nous surprendre par la richesse et la profondeur de toutes ces fonctions auxquelles nos ancêtres l’ont associé. Né du monde chtonien il s’est élevé jusqu’aux sphères ouraniennes afin de rester ainsi gravé pour toujours dans la mémoire collective des humains.

 

Hathuwolf Harson

 

Samedi 25 Novembre 2017


Le fer à cheval orne encore de nos jours l'entrée de nombreuses maisons. Cette coutume dont les racines plongent dans les anciennes traditions païennes d'Europe, est vue de nos jours principalement de deux manières différentes mais tout à fait complémentaires. L'origine historique exacte de cette coutume reste confuse. Voici l'explication moderne : 

  • Le fer à cheval avec son ouverture tournée vers le haut est considéré comme un porte-bonheur; on dit que la chance tombe dans le fer par son ouverture et reste ainsi prisionnière afin d'être bénéfique pour tout le foyer et l'ensemble de la famille. 
  • Le fer à cheval avec son ouverture tournée vers le bas est censé faire fuir les démons; on dit que les mauvais esprits rebondissent sur la boucle du fer et repartent ainsi au loin; il protège indirectement contre les catastrophes naturelles. 

Dans les deux cas il fallait trouver le fer à cheval par hasard pour qu'il soit effectif en tant qu'objet magique.

Mais comme s'accorde à dire plus d'un spécialiste des symboles, il est très probable qu'à l'origine le sens n'avait aucune importance car son rôle principal était bien celui de mettre en déroute les mauvais esprits. Du point de vue des traditions païennes l'origine du symbolisme du fer à cheval est triple. 

  • Le fer est un métal qui avait la réputation de repousser les mauvais esprits, une association d'idées qui remonte logiquement à l'âge du fer, époque à laquelle le fer était vu comme un nouveau métal aux puissants pouvoirs magiques.
  • Le fer à cheval est indissociable de l'animal qu'il sert: le cheval... Cet animal possède un symbolisme très étendu (voir lien à la fin); l'aspect qui est retenu dans le contexte présent est celui du véhicule entre le monde des esprits et celui des hommes; selon les croyances polythéistes européennes, le cheval est craint par les mauvais esprits.
  • Le fer à cheval est à relier aux sacrifices de chevaux qui s'effectuaient dans les différentes traiditions païennes d'Europe; le sacrifice d'un cheval invitait les Dieux souverains à intégrer le clan et à le protéger; il servait aussi à conjurer les mauvais sorts dont un clan pouvait être l'objet; cette protection était indirecte car elle était formulée à la base par une malédiction dirigée contre les mauvais espirts où les jeteurs de mauvais sort.

 

Ce dernier point rappelle d'ailleurs fortement le rite germano-nordique du Nidstang (voir lien à la fin), et on est en droit de se demander si une partie des origines symboliques du fer à cheval, ne serait pas à chercher dans cette coutume de malédiction du Nidstang. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources : 

 

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Samedi 25 Novembre 2017