Janvier

Dans la Rome païenne, le mois de janvier se disait Ianuarius. Il était ainsi nommé d’après le Dieu Janus (Prononcer “Yanouss”), le Dieu auquel on a consacré le premier mois de l’année après la réforme du calendrier romuléen. Ce Dieu était un des plus anciens de Rome. On le représentait de manière bicéphale. Il est le Dieu de tous les commencements – DEUS OMNIUM INITIORUM. Il est le Dieu de toutes les transitions cycliques. Il est le Dieu des portes, celle qui ferme l’année ("Clusius"), et celle qui ouvre l’année ("Patulcius"). C’est ce qui explique son attribut : la clé. Une de ses têtes est tournée vers le passé et l’autre est tournée vers le futur. Il est d’ailleurs remarquable de constater sa parenté symbolique avec la rune germanique Jera (Prononcer "Yera"). Voyons à présent un texte splendide d’Ovide, auteur latin (-43 +18). Publius Ovidius Naso (Ovide) dans son ouvrage "Les Fastes" décrit de manière détaillée les anciennes fêtes de la Rome païenne. Dans ce passage il met en scène le Dieu Janus. À la fin de ce texte je commente certains passages. Voyons donc cet hymne au Dieu Janus.

 

"Janus aux deux visages, toi qui commences l'année au cours silencieux, toi, le seul des dieux d'en haut à voir ton propre dos, sois propice à nos princes dont le labeur apporte la paix à la terre féconde et la paix à la mer (1). Sois propice à tes sénateurs et au peuple de Quirinus (2), et d'un signe de tête fais ouvrir les temples éclatants. Un jour béni se lève : faites silence et recueillez-vous !

 

En ce beau jour, il faut prononcer des paroles de bonheur.

Que les oreilles soient exemptes de débats, et que d'emblée s'éloignent les querelles insanes : diffère ton oeuvre, langue envieuse. 

 

Vois-tu comment le ciel resplendit de feux parfumés, et comment crépite le safran de Cilicie dans les foyers allumés ? L'éclat de la flamme se reflète sur l'or des temples et répand au sommet du sanctuaire sa lueur tremblante. En vêtements sans taches, on se rend à la citadelle tarpéienne et le peuple lui aussi porte la couleur qui s'accorde à sa fête. Et en tête avancent les nouveaux faisceaux, la pourpre nouvelle brille et, sur la chaise curule d'ivoire éclatant, siège un nouveau personnage. De jeunes taureaux, ignorant les travaux et nourris d'herbages dans les champs falisques, tendent leur cou au sacrificateur.

 

Lorsque, de sa citadelle, Jupiter observe l'ensemble de l'univers, il ne peut rien apercevoir qui ne soit romain. Salut, jour heureux, reviens-nous toujours meilleur, digne d'être célébré par le peuple qui gouverne le monde !

 

Mais quel dieu es-tu, comment te décrire, Janus à la double forme? La Grèce en effet ne compte aucun dieu qui soit ton pareil. Dis aussi pourquoi, parmi les habitants du ciel, tu es le seul à voir des choses derrière toi, et d'autres devant toi. Comme je remuais tout cela dans ma tête, mes tablettes à l'appui, ma maison me parut plus claire qu'auparavant. Alors, si étonnant avec sa double image, le divin Janus offrit soudain à mes yeux ses deux visages. Je pris peur et sentis mes cheveux se dresser de frayeur tandis qu'un froid soudain me glaçait le cœur. Le dieu, un bâton dans la main droite, une clef dans la gauche, m'adressa, de sa bouche antérieure, les paroles que voici : "Poète assidu des jours, laisse toute crainte, apprends ce que tu veux savoir, et perçois le sens de mes paroles. Les anciens (je suis une réalité très ancienne) me nommaient Chaos (3); vois combien lointains dans le temps sont les événements que je chante. À cette époque l'air lumineux et les trois autres éléments, le feu, l'eau et la terre, formaient un seul tout entassé. Dès que cette masse, suite à un conflit de ses éléments, se fut désagrégée et dissoute pour s'en aller vers d'autres séjours, le feu gagna les hauteurs, l'air s'empara de la zone voisine, la terre et les mers occupèrent le centre. Alors moi, primitivement boule et masse sans forme, je retrouvai un visage et des membres dignes d'un dieu. Maintenant encore, petit rappel de ma figure jadis imprécise, ma face antérieure ressemble à ma face postérieure. Apprends la seconde raison de cette forme qui t'intrigue, et, du même coup, tu connaîtras ma fonction. Tout ce que tu vois partout, ciel, mer, nuages, terres, c'est ma main qui tient tout cela fermé et ouvert. La garde du vaste monde me revient à moi seul, et le droit de faire tourner l'axe de ses portes m'appartient tout entier (4). Lorsque je juge bon d'envoyer la Paix hors de sa paisible demeure, elle se promène librement et indéfiniment sur les chemins ; mais l'univers entier serait mêlé à de sanglantes tueries, si de rigides verrous ne retenaient les guerres enfouies.

Avec les douces Heures, je veille aux portes du ciel : ma fonction assure les allées et venues de Jupiter même. C'est pourquoi on m'appelle Janus ; quand le prêtre m'offre un gâteau sacré et l'épeautre mêlé de sel, les noms qu'on me donne t'amuseront : bien que je sois le même, la bouche du sacrificateur m'appelle tantôt Patulcius, tantôt Clusius. Sans doute les anciens, alors incultes, ont-ils voulu, par cette alternance de noms, signaler mes rôles opposés.

 

Voilà mon pouvoir expliqué ; apprends maintenant la raison de mon aspect, bien que pourtant tu l'entrevoies déjà partiellement. Toute porte a deux faces, donnant de deux côtés, l'une d'elles regarde les gens dehors, l'autre le Lare, à l'intérieur. De même que, assis près du seuil d'entrée de votre maison, votre portier voit les sorties et les entrées, ainsi moi, portier de la cour céleste, j'aperçois au même instant les régions de l'Aurore et de l'Hespérie (5). Tu vois les visages d'Hécate tournés dans trois directions pour surveiller les carrefours à trois branches (6); moi aussi, j'ai la possibilité, pour ne pas perdre du temps en tournant la tête, de voir des deux côtés sans mouvoir mon corps. 

 

Il avait fini de parler, et à voir son air, j'avais compris qu'il ne me ferait pas de difficultés, si je voulais en savoir plus. Je m'armai de courage ; sans être intimidé, je remerciai le dieu, et, les yeux baissés vers le sol, je prononçai quelques mots : "Allons, dis-moi pourquoi l'an neuf commence avec les frimas : ne devait-il pas de préférence débuter au printemps ? Alors, tout fleurit, alors, c'est la saison nouvelle : sur le sarment fécond le jeune bourgeon se gonfle, et l'arbre se couvre de feuilles à peine formées ; l'herbe aussi, sortie de la graine, pointe sa tige au ras du sol, et les oiseaux de leurs concerts agrémentent la tiédeur de l'air, tandis que les troupeaux jouent et s'ébattent dans les prairies. Alors le soleil est doux ; l'hirondelle, oubliée, reparaît et façonne son nid de boue à l'abri d'une haute poutre ; alors le champ tolère les labours, la charrue le rend neuf. C'est cette période qui méritait d'être appelée nouvel an". Ma question avait été longue ; lui, sans beaucoup attendre, concentra sa réponse dans ces deux vers : "Le solstice d'hiver marque le premier jour du soleil nouveau et le dernier de l'ancien : Phébus et l'an ont même commencement"."

 

Hathuwolf Harson

 

Notes :

1- La paix est un sujet lié au Dieu Janus étant donné que durant ses célébrations, les armes devaient se taire.

2- Quirinus est l'ancien Dieu romain de la fertilité et fécondité lié à la 3è fonction indo-européenne.

3- Ce "chaos" fait référence à l'ancienneté du dieu Janus, à une époque où l'ordre divin n'était pas encore établi.

4- Ce rôle de gardien et de portier du ciel a fait dire à certains spécialistes que le Dieu Janus pourrait être comparé au Dieu nordique Heimdall.

5- Son pouvoir de voir l'Occident et l'Orient est une référence symbolique à la mort et à la vie, ainsi qu'aux transitions cycliques.

6- Un carrefour à trois branches symbolise la croisée des chemins, le destin et ses variantes, passé, présent et avenir, ce qui n'est pas sans rappeler les Parques du destin.

 

 Source :

Les Fastes

 

Samedi 11 Novembre 2017