Foie de Plaisance

Entrailles et Divinations...

Nous allons nous pencher ici sur un genre de divination toute particulière, l’extispicine. C’est un art divinatoire qui consiste en la lecture et l’analyse des entrailles d’animaux sacrifiés aux Dieux. Pour parfaire cette approche de la question, nous étudierons une fantastique pièce archéologique étrusque connue sous le nom de foie de plaisance,une pièce unique qui nous permettra de mieux comprendre le fonctionnement exact de cet art divinatoire millénaire en plus de nous initier au panthéon des Étrusques. Mais voyons d’abord le contexte ethnoculturel de cet art.

 

L’extispicine était une pratique commune à toutes les traditions païennes du Sud européen, avec peut-être aussi des pratiques similaires dans le Nord de l’Europe. Les peuples d’origine indo-européenne (Grecs et Romains dans ce cas) pratiquaient la lecture des viscères, mais de manière secondaire, alors que les Étrusques donnaient à cette pratique une importance majeure. La lecture des entrailles et l’étude des foudres tenaient une place privilégiée dans la tradition païenne des Étrusques. Pourquoi cette différence, et, qui étaient les Étrusques ? Cette différence est justement le fait de leur origine ethnoculturelle qui n’est pas indo-européenne. Bien que les Étrusques aient reçu de fortes influences indo-européennes, surtout grecques, ils étaient des descendants de peuples italiques antérieurs aux Indo-Européens. Appartenant au grand groupe humain de race blanche, leurs ancêtres remontent aux peuples issus du néolithique ancien. Leur situation géographique facilita la préservation de leurs anciens rites, car l’Étrurie se trouve en gros dans les montagnes du Nord de l’Italie, une région isolée par rapport aux grands axes de l’antiquité. La tradition étrusque était une religion révélée, codifiée de forme minutieuse, et rebelle à tout changement profond. Plusieurs éléments semblent indiquer qu’une partie de ses racines se trouverait au Proche-Orient dans la culture sumérienne. Cette dernière n’est ni indo-européenne ni sémitique, elle serait autochtone avec des mélanges asiatiques. Alors que dans les traditions indo-européennes le dialogue entre hommes et Dieux est quelque chose d’habituel, chez les Étrusques ce n’est pas le cas. C’est là que l’on retrouve par exemple l’influence proche-orientale, car en effet chez ces derniers on se tait devant la Divinité, et on l’écoute avec grande crainte. Par l’étude des entrailles d’un animal sacrifié, l’haruspice (le prêtre étrusque) parvenait à déchiffrer grâce à sa science la volonté des Dieux. 

 

L’extispicine est un art qui a été poussé par les prêtres étrusques à un haut degré de raffinement. Le sacrifice constitue un moment privilégié pendant lequel la Divinité prend possession de l’animal, et c’est ainsi que les entrailles de l’animal adoptent une signification particulière qui établit un véritable lien de communication entre Dieux et hommes. Une des viscères habituellement consultée par les haruspices était le foie. La lecture exclusive du foie se nomme l’hépatoscopie. Chaque partie de l’organe était désignée par des termes ayant valeur de présage. De plus, la forme, la couleur, la présence ou l’absence de telle ou telle partie des viscères, étaient les éléments complémentaires qui permettaient une interprétation très ajustée. La lecture du foie correspondait à des codes et des normes bien précises, à tel point que les prêtres avaient pour coutume de posséder une maquette de foie sur laquelle étaient inscrites les données permettant la lecture de l’organe. Ces maquettes étaient un véritable manuel pour l’haruspice. C’est une de ces maquettes que nous allons voir à présent.

 

En 1877 près de Plaisance en Italie fut découverte une maquette massive de bronze représentant un foie de mouton et pesant 635 grammes. C’est l’objet que l’on peut observer avec tous ses détails sur l’image qui accompagne cet article. Il fut daté entre le 2è et le 1er siècle avant notre ère. La face convexe (pas sur l’image) du foie est divisée en deux lobes, l’un correspondant à Usil (le soleil) et l’autre à Tiur (la lune). La face inverse (celle de l’image) est divisée en un grand nombre de petites cases. Dans ces cases se lisent 42 inscriptions dont 27 sont des noms de Divinités du panthéon étrusque. Le pourtour forme une bande composée de 16 cases successives. Sur ce même côté s’élèvent la représentation de la vésicule biliaire ainsi que deux excroissances appelées processus papillaris et processus pyramidalis. Les 16 cases de la bordure correspondent en fait aux 16 parties du ciel selon la conception mythologique des Étrusques. Ces 16 parties sont elles-mêmes divisées par un axe vertical Nord-Sud, la gauche (vers l’Est) étant la partie favorable, et la droite (vers l’Ouest) étant la partie défavorable. L’orientation de l’haruspice avec son foie dans la main, jouait également un rôle important, mais il a été impossible de déterminer avec certitude cette orientation. On pense qu’elle pourrait avoir été vers le Nord. 

 

Tinia est le nom étrusque du Dieu Jupiter, le roi des Dieux. Son nom est inscrit dans les cases 2 et 3 par exemple, ce qui nous indique qu’à cet endroit du foie, l’haruspice lisait les messages du Dieu Tinia. La case 16 est marquée par le nom Vetisl, nom qui serait celui du Jupiter infernal de la tradition étrusque. La vésicule quant-à elle serait selon toute probabilité la région correspondant au Neptune étrusque. 

La case 4 pourrait être celle de la Junon étrusque. Il est nécessaire d’employer le conditionnel car la langue étrusque n’a toujours pas révélée tous ses mystères. La case 5 est celle de Tellus, tec/vm sur l’inscription, ce qui est un des noms de la Terre-Mère, nom qui a donné notre mot français «tellurique». La case 7 porte le nom de neθ[uns], le Neptune étrusque. La case 8 pourrait être celle de la lune caθ[a]. La case 9 est celle de Bacchus (fuflu/ns). Dans la case 10 on peut lire le nom de Sylvain, le Dieu des forêts et des champs. Son nom étrusque est Selva. En 17 se trouve le nom de tur[an] qui correspondrait à la Déesse Vénus. En 19 se lit le nom la/sl qui pourrait être celui des Divinités Lares, protecteurs de la famille et du foyer. Les cases 20 et 22 pourraient être des variantes du Jupiter étrusque (Tinia). En 24 se retrouve encore une fois le nom de Bacchus, le Dieu du vin et de la fertilité. La case 29 est celle d’Hercule (herc[le]), et la 30 est celle du Dieu de la guerre Mars (mar[is]). En 31 nous retrouvons à nouveau le nom du Dieu Sylvain (Selva). La case 35 porte le nom de satr/es qui est le terme étrusque pour le Dieu Saturne. Et en 39 se trouve une fois de plus le nom du Dieu Mars (mar/is). 

 

Ainsi, nous pouvons constater à quel point cette pièce archéologique du foie de Plaisance nous ouvre une fenêtre sur la tradition païenne des anciens Étrusques, une tradition qui nous plonge vers les racines ethnoculturelles antérieures aux Indo-Européens. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

  • «La divination dans l’antiquité», Raymond Bloch – Presses universitaires de France
  • «La religion romaine archaïque», George Dumézil
  • «Historia de las religiones antiguas», J.M. Blázquez, J. Mártinez Pinna, Santiago Montero.

 

Dimanche 3 Décembre 2017