Thórólfr et son Temple de Thor

Il a souvent été dit que dans la tradition germano-nordique il n’existait pas la coutume d’avoir des temples. Tacite au 1er siècle explique effectivement que les tribus germaniques n’avaient pas de temple, et qu’ils rendaient leur culte aux Dieux dans des enclos ou des clairières consacrées. Ces lieux sacrés à l’air libre dans la nature sont en effet confirmés par l’histoire. Mais, il y a toujours un «mais», l’histoire a aussi démontré que dans certains cas, si, il existait des temples dans la tradition païenne germano-nordique. Bien que certains ont voulu les comparer aux stavekirkes nordiques, on ne sait pas vraiment à quoi ressemblaient ces temples. Il existait par exemple le grand temple d’Uppsala en Suède pour lequel nous avons une description détaillée par Adam de Brême. Mais, ce n’est pas un témoignage direct, et les détails ont été sérieusement remis en doute par les historiens. Le plus probable est que ces temples aient été de simples maisons, comme une maison de plus, avec leur autel et leurs statues en bois représentant les Dieux. Une des preuves littéraires de l’existence de ces temples païens, nous est offerte par une saga islandaise. C’est la saga de Snorri le Godi (Eyrbyggja Saga).

 

Cette saga qui est riche en références païennes (ce qui est loin d’être le cas pour d’autres sagas), démontre non seulement l’existence d’un temple païen, mais en plus elle nous donne certains détails intéressants que nous allons voir en détails ici. La saga met en scène au 4è chapitre un norvégien du nom de Thórólfr Mostrarskegg qui hésite entre rester en Norvège ou émigrer en Islande. Il faut savoir qu’à cette époque en Norvège eut lieu une christianisation violente et très dure, une campagne de christianisation forcée qui fit qu’un grand nombre de païens optèrent pour l’émigration vers d’autres terres. Thórólfr est l’un d’eux. Le nom même de Thórólfr est intéressant car son étymologie signifie «le loup de Thor». Voyons à présent ce que dit le passage de cette saga, mes commentaires viendront à la fin…

 

«Thórólfr Mostrarskegg entreprit de faire un grand sacrifice et interrogea les augures de Thórr, son ami cher, pour savoir s’il devait faire la paix avec le roi ou quitter le pays et se chercher un autre établissement, et les augures dirigèrent Thórólfr sur l’Islande. Après cela, il se procura un grand bateau de mer, l’équipa pour un voyage en Islande et emmena avec lui sa famille, ses biens meubles et son bétail. Nombre de ses amis entreprirent le voyage avec lui. Il démonta le temple et emporta avec lui la plupart des poutres qui le constituaient ainsi que de la terre d’en dessous du piédestal de Thórr. Ensuite Thórólfr mit à la voile. Il eut bon vent, atteignit l’Islande (…). Thórólfr jeta alors par-dessus bord les piliers de son haut-siège, ceux qui s’étaient trouvés dans le temple ; sur l’un d’eux, la figure de Thórr était sculptée. Il déclara qu’il se fixerait en Islande là où Thórr ferait aborder les piliers.»

 

Au début de ce passage, Thórólfr fait un sacrifice, une coutume connue en langue norroise sous le nom de «blót». Ce mot de blót mérite un petit détour car ses dérivés linguistiques nous renseignent sur l’idée de sacrifice. Blót vient du germanique commun *blótan, mot que l’on retrouve en allemand moderne «Blut» et qui veut dire «Sang». On le retrouve également en anglais moderne avec les termes «Blood» (le sang), et possiblement avec «to bless» (bénir), «bloom» (la floraison), «to blow» (souffler). On sacrifiait en général un cochon ou un cheval, dont le sang était versé sur les statues des Divinités. On générait ainsi un lien vivant et sacré avec les Dieux, un lien basé sur le principe du don. On ne reçoit que si l’on donne, ce qui est toute la sagesse de la rune Gebo.

 

Juste après dans la saga, il est dit que Thórólfr interrogea les augures de Thor. Ces augures font références aux signes que l’on interroge pour connaître les dessins du destin. Tacite y fait aussi référence 2000 ans auparavant lorsqu’il explique que les Germains consultaient beaucoup les augures. Ces augures pouvaient prendre des formes très variées. Il pouvait s’agir d’ossements, de bouts de bois, de pierres, et très certainement de runes, ces symboles magiques chargés d’un symbolisme profond et puissant. Par contre, il faut ici révéler un fait un peu étrange, qui est celui de relier la connaissance du destin au Dieu Thor. On s’attendrait logiquement au Dieu Óðin, qui est celui que l’on interroge habituellement pour connaître les méandres du futur. Ceci doit probablement être dû au fait que sur la fin de l’époque viking, le culte au Dieu Thor était devenu majoritaire. De plus, chaque clan ayant sa Divinité tutélaire, il était devenu habituel d’interroger sa Dvinité sur tous les sujets possibles, même si ceux-ci sortaient du domaine de compétence naturel du Dieu.

 

Le Dieu Thor est désigné dans le texte comme l’ami cher de Thórólfr. Cette idée est fondamentale pour toute tradition païenne, car la plupart des Dieux sont vus comme des amis proches, et non des entités abstraites et lointaines. On leur parle comme à des amis. La démarche typiquement monothéiste qui consiste à se mettre à genou devant dieu, de «s’écraser» devant lui, est une démarche complètement inconnue chez les païens. Le païen n’est pas esclave de son Dieu, il aime s’adresser à lui en position debout, digne et fier.

 

Quand Thórólfr démonte son temple de Thor pour l’emporter avec lui, il ne laisse pas de place au doute, c’est bien d’un temple dont il s’agit ici. Il montre aussi à quel point ce temple est sacré, car on peut s’imaginer ce que cela implique comme travaux et efforts. Le fait de prendre de la terre de ce temple prouve encore une fois que l’endroit est sacré, que cette terre vibre d’une force imprégnée par la puissance du Dieu Thor. 

Cette terre se trouve à l’origine sous le piédestal du Dieu, ce qui nous révèle qu’il existait des statues qui représentaient les Dieux, chose qu’on a voulu mettre en doute à une certaine époque. La tradition germano-nordique avait des statues de leurs Dieux, la plupart du temps en bois, sculptées de manière très simple où les éléments symboliques étaient plus importants que l’esthétique. Ces statues n’étaient pas censées refléter la grandeur des Dieux (comme chez les Grecs par exemple), car elles avaient uniquement pour but de maintenir un lien physique entre le Dieu et l’humain.

 

Le fait de jeter par-dessus bord un bois sacré qui en touchant la côte montrait la volonté des Dieux, est une coutume qui nous est connue par une autre saga islandaise, celle du Landnamabók (le livre de la prise de possession du pays). Tout semble indiquer que les Vikings avaient pour habitude d’interpréter ce bois flottant vers la côte, comme un guide divin afin de savoir où s’établir dans le nouveau pays.

 

La référence à la figure de Thor sculptée sur un des piliers démontre une fois de plus que la tradition germano-nordique connaissait des représentations humaines de leurs Dieux.

 

Tous ces éléments de la saga, nous permettent de prendre conscience à quel point un simple passage d’un texte ancien peut nous mener sur la voie de la connaissance, une connaissance qui nous fait entrevoir les secrets de nos ancêtres païens d’Europe.

 

Un peu plus loin dans la même saga, celle de «Snorri le Godi», une saga islandaise mise en page vers 1230 mais qui relate des faits du 10è siècle, se trouve une description détaillée du temple du Dieu Thor. Elle mérite un petit détour car dans toute la littérature germano-nordique, il n’existe que deux descriptions détaillées d’un temple païen, et celle-ci est l’une d’elles. Voyons donc ce que dit cette saga à propos du temple de Thor. Le texte débute avec l’arrivée de Thórólfr en Islande. Mes commentaires sont à la fin de cette citation tirée de la saga de Snorri le Godi. 

 

«Il [Thórólfr] toucha terre du côté Sud du fjord. (…) Après cela, ils exploitèrent les lieux et découvrirent que Thórr avait touché terre avec les piliers sur un promontoire avançant dans la mer au Nord de la baie, cet endroit s’appela ensuite Thórsnes [le Cap de Thor]. (…) Là, il fit élever un temple, et c’était une grande bâtisse. L’entrée était dans le mur latéral, près d’une extrémité; à l’intérieur se trouvaient les piliers du haut-siège, et des clous y étaient enfoncés: on les appelait clous des Dieux; là, à l’intérieur du temple, c’était un asile sacré. Tout à fait au centre, il y avait un emplacement qui ressemblait au chœur de nos églises d’aujourd’hui; au milieu du plancher, il y avait là une estrade, comme un autel: y reposait un anneau ouvert pesant deux onces; c’est sur cet anneau que l’on devait faire tous les serments; le prêtre du temple devait le porter au bras lors de toutes les réunions. Sur l’estrade devait également se trouver le vase qui recueillait le sang des sacrifices; il contenait le rameau sacrificiel qui ressemblait à un goupillon, et qui servait à asperger l’assistance du sang que contenait le vase, lequel était appelé sang du sacrifice: il s’agissait du sang des animaux qui étaient tués en offrande aux Dieux. Autour de l’estrade, un emplacement était réservé aux Dieux. Tous les hommes devaient payer une taxe pour le temple et ils devaient aussi accompagner le prêtre du temple à toutes les assemblées, tout comme les Thingmenn doivent maintenant accompagner leur chef, mais le prêtre devait entretenir le temple à ses frais, en sorte qu’il ne délabre pas, et organiser les banquets sacrificiels.»

 

Commentaires :

«Thórr avait touché terre avec les piliers sur un promontoire»… Il faut relever ici le fait que les piliers du temple de Thor sont complètement identifiés au Dieu lui-même. On ne parle pas des piliers de Thor, mais de Thor avec ses piliers, ce qui est une nuance importante. Ceci démontre que les anciens voyaient dans tout objet sacré d’un Dieu, la présence même du Dieu.

 

«…il fit élever un temple»… Encore une fois, nous avons là la preuve de l’existence de temples païens pour la tradition germano-nordique, même si dans la plupart des cas, les lieux de culte se trouvaient dans la nature à ciel ouvert. 

 

Le fait que l’entrée se trouvait dans un mur latéral devait très certainement avoir une importance symbolique, mais son explication ne nous est pas parvenue. 

 

«…les clous des Dieux»… Régis Boyer avoue dans ses commentaires que le sens de ces clous lui échappe. Et pourtant il existe un indice de la tradition germanique continentale qui nous met sur la voie. Plusieurs peuples du Sud de la Germanie avaient pour coutume d’enfoncer un clou sacré en l’honneur du Dieu Tiwaz, un clou qui représentait symboliquement le pilier qui soutient l’univers, l’axis mundi que l’on retrouve chez les Germains sous le nom d’Irminsul et chez les Nordiques sous le nom d’Yggdrasil. Étant donné que quelques 2000 ans séparent cet indice germanique et notre saga nordique, il est fort probable qu’à l’époque de Thórólfr on ait oublié l’origine de cet aspect sacré des clous, mais malgré cela, la tradition originelle avait survécu. 

 

L’autel qui se trouve au centre du temple, et qui rappelle le chœur des églises, sont des termes révélateurs d’un chrétien. Car en effet, tout porte à croire que c’est un chrétien qui a mis en page cette saga. Heureusement que ce dernier a respecté les aspects païens de la saga, même si le sens semble lui avoir parfois échappé quelque peu. Tout comme pour les Eddas, les Sagas nordiques ont été mises par écrit la plupart du temps par des chrétiens, non pas par amour pour le paganisme (ils haïssaient le paganisme), mais pour sauvegarder l’histoire de leur tradition littéraire qui était orale. 

 

«…c’est sur cet anneau que l’on devait faire tous les serments»… L’anneau est un élément hautement symbolique dans la tradition païenne. On se souvient par exemple de l’anneau Draupnir lié au Dieu Óðin. L’anneau forge et maintient l’union sacré d’une communauté entre elle ou de deux êtres entre eux. Le fait que les serments soient faits sur l’anneau rappelle à celui qui jure, que son serment est fait devant la communauté toute entière. Il se rend responsable aux yeux de son clan et de sa race, il est ainsi lié par sa promesse à son clan. 

 

Le sang des animaux sacrifiés que l’on asperge sur les membres du clan est un acte très important dans le rite païen. Il forge l’union entre les personnes et les Dieux. Le sang est l’élément par excellence de la vie, il véhicule les énergies vitales qui font jaillir l’étincelle, celle qui active la communion entre Dieux et hommes. 

 

Hathuwolf Harson

 

Source :

  • «Sagas islandaises», Traduction Régis Boyer, Éditions Belles Lettres.

 

Liens : 

  • Symbolisme de l’Irminsul
  • https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.305926009546214.1073741844.230064080465741/277627099042772/?type=3&theater
  • Symbolisme de l’anneau
  • https://www.facebook.com/230064080465741/photos/a.305926009546214.1073741844.230064080465741/370322216439926/?type=3&theater
  • Symbolisme du sang
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Mardi 5 Décembre 2017