Remercier les Dieux

L'Erntedankfest...

En Allemagne chaque année au mois de septembre a lieu une grande festivité qui s’appelle l’Erntedankfest, mot qui se traduit par «la fête de remerciement pour la moisson». Bien que christianisée de nos jours, cette fête remonte aux racines païennes de la tradition germanique. Différents rites composent l’Erntedankfest pour remercier les Dieux (de nos jours dieu et la vierge Marie). Cette célébration païenne, comme la plupart des rites païens, est une fête communautaire, elle concerne le clan dans son ensemble qui la célèbre dans la joie et l’allégresse. Il est bon de rappeler que le paganisme n’est pas une question de foi individuelle, mais bien une affaire de la communauté de sang toute entière. L’Erntedankfest, en plus de remercier les Dieux et la Terre-Mère, a également pour vocation d’unir les agriculteurs avec le reste des gens. Tout comme l’équinoxe d’automne qui célèbre l’union harmonieuse des jours et des nuits, l’Erntedankfest célèbre l’union des gens entre eux. C’est une période où l’on rend hommage aux personnes qui travaillent durement la terre afin de produire les bienfaits qui alimenteront nos foyers et nos familles. Le peuple s’affirme solidaire de la paysannerie. Cette fête marque le point culminant du cycle rural, un point qui commence en août avec le début des moissons. C’est alors que les anciennes coutumes reprennent vie. On chante les chants des moissons, on fabrique les couronnes de la moisson, on danse, on boit, on rit…

 

À l’origine chez nos ancêtres germains, cette fête réunissait toutes les personnes du clan au moment de l’équinoxe d’automne. On y vénérait la Terre-Mère Nerthus, Frey le dieu de la fécondité, Donar (Thor) pour la protection contre les mauvais esprits, et Wotan (Odinn) pour la protection durant la période automnale. Des offrandes étaient alors organisées en l’honneur de ces Divinités pour les remercier. Cette coutume s’enracine dans le besoin que l’homme lié à sa terre ressentait, une fois les moissons rentrées, de rendre un solennel hommage aux forces divines génératrices de vie. Voici ce qu’en disait Otto Huth en 1942 :

 

«La fête des récoltes n’est pas seulement inspirée par le sentiment d’avoir accompli un travail rude et nécessaire, et d’avoir engrangé le grain pour le pain de l’année à venir. Ces coutumes, dans leur diversité, recèlent un sens plus profond. Depuis la nuit des temps, le blé est symbole de vie, à l’instar de l’arbre que nous retrouvons au centre de très nombreuses fêtes de l’année. Lui aussi symbolise le cycle de l’existence, où le devenir et la fuite du temps sont indissociablement liés. Très tôt, l’année fut représentée comme une roue en mouvement [la roue solaire]. Son sens mythique est que la vie renaît toujours et sans cesse de la mort, idée immémoriale symbolisée également par le grain : semé en terre, le grain descend lui aussi dans le monde souterrain, d’où il ressort rajeuni, plein de forces nouvelles. La mort, non seulement l’a fait renaître, mais lui a donné la force de se multiplier. Un seul grain de blé donnera un épi dont il sera lui-même le fruit multiplié. Le sens des rites de la récolte est donc de relier la fin d’un cycle à un nouveau commencement, de garantir que la force du cycle qui se termine passera dans celui qui commence. La vie doit sans cesse traverser la mort ; dans son mouvement, la roue de l’année doit franchir à nouveau ce passage dangereux où elle s’abîme dans les sombres eaux primitives. Dans le cycle de l’année, ce passage correspond à la moisson, dont le rite apparaît ainsi comme le plus intimement lié aux fêtes du solstice d’hiver et du nouvel an, qui marque le véritable début de l’année.» 

 

Cette citation résume parfaitement tout l’esprit païen qui règne en cette période de l’équinoxe. 

 

La coupe de la moisson obéit elle aussi à des rites ancestraux. Le propriétaire de la ferme donne en général le premier coup de faux, mais à l’origine c’est un enfant qui coupait le premier épi de blé pour le remettre solennellement à un vieillard. L’enfant, c’est l’avenir qui s’unit symboliquement au passé, le vieillard. C’est un rite qui assure la continuité de la vie au travers des cycles naturels et des générations. Pendant la moisson, il n’y a que peu de festivités, les hommes fauchent et les femmes lient les gerbes. Si un étranger vient sur les lieux de la moisson, on lui lie les mains jusqu’à ce qu’il récite un dicton pour la moisson. Les rites les plus importants sont ceux qui célèbrent la fin de la moisson. Lorsque tout le champ a été moissonné, on procédait à une libation, une offrande liquide versée sur la terre même du champ en l’honneur de la Déesse Nerthus. Les femmes émiettent pendant ce temps des morceaux de pain qu’elles répandent aussi sur la terre. Eau et pain sont des symboles de fertilité et de fécondité, offerts à la Terre-Mère afin que cette dernière prodigue bien-être et abondance. La dernière gerbe, après avoir été décorée de rubans et de fleurs, était ensuite ramenée en grandes pompes à la ferme. On prêtait au grain qu’elle contient des vertus magiques. Ce grain était alors mélangé aux semences que l’on utilisait au solstice d’hiver pour faire des gâteaux, et pour le donner au bétail afin qu’il soit protégé des maladies. 

 

En Silésie, on fabrique avec ce grain «le pain du vieux» censé protéger la famille et lui donner la force vitale. En Basse-Bavière, on le partage entre tous les moissonneurs. Cette dernière gerbe représente ainsi le lien sacré entre l’été et l’hiver. Il était coutume parfois de laisser aussi cette dernière gerbe sur le champ comme offrande aux Elfes (en Thuringe), ou en offrande à dieu et à son cheval blanc (nous allons voir plus loin qui se cache derrière cette version christianisée). Dans le Schleswig-Holstein, la dernière gerbe est liée avec trois différentes cordelettes pour chasser les mauvais esprits. Dans certains villages des Alpes, la dernière gerbe est donnée en offrande au cheval du ciel. On dit de la dernière gerbe que c’est là que se réfugie le Korngeist, l’esprit du grain qui assure l’abondance pour le reste de l’année. On la laisse sur le champ de peur que l’esprit du grain ne l’abandonne. Près d’Osnabrück, la dernière gerbe est appelée «le vieux». Ce terme de «vieux», tout comme le «cheval de dieu» sont en fait des allusions directes à Wotan et à son cheval Sleipnir. Cette gerbe lui était donc consacrée. Dans certaines régions, cette gerbe porte le nom de «Waulroggen», le seigle de Wotan. Après l’avoir coupée, on dansait autour d’elle trois fois en rond en lançant un appel solennel à Wotan. Le 3 est le chiffre qui donne vie à une invocation, et la danse en rond est une figuration des cycles solaires. L’église chrétienne eut longtemps des problèmes pour effacer de la mémoire des paysans l’ancienne coutume, car encore au 16è siècle dans la région du Mecklenburg les prédicateurs tonnent contre le Wodensdövel, le diable Wotan. Ces prédicateurs rapportèrent que les paysans à la fin de la moisson avaient l’habitude de réciter : «Wotan, donne à ton cheval du fourrage, pas du chardon ni des épines ! L’an prochain, une meilleure moisson !» Avec quelques variantes, on retrouvait encore au début du 20è siècle ce genre de dicton, comme celui qui suit en Plattdeutsch (dialecte bas-allemand): «Wode, Wode, Wode, wi gäw den Schimmel Foder, wi gäw em ook keen Dissel un Doorn, anner Jahr beeter Korn !» (Wotan, Wotan, Wotan, nous donnons au cheval du fourrage, nous ne lui donnons pas de chardon ni d’épines, l’an prochain du meilleur grain). En Basse-Saxe, ceci était récité au début de la moisson par le paysan qui avait donné le premier coup de faux, après qu’il eut enlevé son chapeau et frappé trois la faux de sa main. Dans la région de Henneberg, il existait également un chant dédié particulièrement à Wotan (Odinn) : «Wodan, Wodan, Wodan, der Himmelsriese weiß, was geschieht, wenn er herunter vom Himmel sieht» (Wotan, Wotan, Wotan, le Géant céleste sait ce qui se passe lorsqu’il observe depuis le ciel). Remarquez au passage, que Wotan est à chaque fois nommé trois fois de suite, ce qui active magiquement l’invocation au Dieu. En Suède, il existait une étrange habitude qui consistait de consacrer la dernière gerbe au juif d’Uppsala, au «Jöde». Ceci était en fait dû à un glissement linguistique voulu par l’église chrétienne, un glissement qui se décompose de la manière suivante : (J)öde=Öde=Oden=Woden. Derrière ce juif chrétien (Jésus?) se cache tout simplement le Dieu Wotan (Odinn) que l’église ne voulait plus voir vénéré. 

 

Dans le nord de l’Allemagne au début du 20è siècle, lorsque le vent faisait onduler les épis de blé, on disait que «der Wode geht durch das Korn» (Wotan passe par le grain). Ailleurs existait la formule «die Böcke jagen sich, der Eber wühlt im Korn» (les boucs se font la chasse, le sanglier trifouille parmi le blé). On trouvait également l’expression «der Kornwolf treibt sein Wesen in den Ähren» (le loup du blé traîne parmi les épis). Ces derniers dictons sont hautement importants car ils nous révèlent trois animaux symboliques qui sont les attributs de trois Dieux germaniques, le loup (Wotan), le bouc (Donar), et le sanglier (Frey). Ces trois Dieux nous renvoient directement aux trois fonctions indo-européennes : la fonction souveraine avec Wotan, la fonction guerrière avec Donar, et la fonction production-reproduction avec Frey. Nous pouvons ainsi constater que les Dieux majeurs de la trifonctionnalité indo-européenne étaient invoqués pour la fin de la moisson. Wotan comme conducteur de la chasse sauvage en automne se plaçait à la tête d’une horde de morts, des guerriers tombés au combat, et c’est cet aspect de mort qui nous intéresse ici, car de la mort renaît la vie, ce qui nous replace une fois de plus dans le concept très païen des cycles Vie-Mort-Renaissance. Il était d’ailleurs coutume de dire que là où la chasse sauvage de Wotan passait, le blé pousse plus haut. Donar dans son rôle habituel de guerrier, protège contre les mauvais esprits qui pourraient s’en prendre aux récoltes. Pendant l’Erntedankfest, on déposait dans les champs de petites haches en bois afin d’écarter la foudre. On sacrifiait ensuite un coq à Donar, animal aux claires caractéristiques solaires et guerrières. Mais par la pluie que provoque ce Dieu lorsqu’il fait gronder son marteau, nous pouvons également conclure à un aspect secondaire de fécondation. Cet aspect de fertilité et fécondité est en plus confirmé par le Dieu Frey qui favorise la croissance des plantes et l’abondance des récoltes. Avec la dernière gerbe de blé, on invoquait aussi Nerthus la Terre-Mère de diverses manières en l’appelant «die Alte» (la Vieille), «die große Mutter» (la Grande Mère), «die Kornmutter» (la mère du grain), «die Kornjungfrau» (la pucelle du grain), «die Kornbraut» (la fiancée du grain), «die Erntemutter» (la mère de la moisson), «das Roggenweib» (la femelle du seigle), «das Sichelweib» (la femelle de la faux), ou encore «die Ährenfrau» (la femme des épis). 

 

Une couronne tressée à partir d’épis de blé était finalement rapportée au foyer pour protéger la famille et lui donner abondance pour la saison suivante. La couronne avec sa forme circulaire évoque évidemment la roue solaire et les forces cycliques. Ce n’est pas le fruit du hasard d’ailleurs qu’au mois de septembre existe encore de nos jours une procession nocturne pendant laquelle les enfants promènent des lanternes en chantant «Laterne, Laterne, Sonne, Mond und Sterne» (Lanterne, lanterne, Soleil, Lune et étoiles), ce qui est un hymne aux forces solaires et cosmiques afin qu’elles «bénissent» la moisson et les récoltes. 

 

Hathuwolf Harson

 

Source :

  • «Les traditions d’Europe – G.R.E.C.E.», Alain de Benoist

 

Mardi 5 Décembre 2017