Question du Sacrifice Humain

Autres temps, autres mœurs...

Une question difficile que celle du sacrifice humain... Ce fut jadis, et c’est toujours de nos jours le grand argument des monothéistes contre le paganisme. Juifs, chrétiens, et autres musulmans aimaient bien jouer les vierges effarouchées en s’écriant : «Vous rendez-vous compte que ces immondes idolâtres [païens] sacrifiaient des êtres humains à leurs faux dieux?!» Mais quelle belle affaire que voici! On pourrait même dire que ce genre d’argument dans la bouche d’un monothéiste prête grandement à sourire. Car faut-il leurs rappeler les millions de morts et autres destructions de cultures entières qu’ont causé leurs campagnes de conversions massives au cours de l’histoire ?... Depuis l’ancien testament biblique, l’histoire monothéiste s’est faite avec le sang de ceux qui refusaient leur dieu unique, sans compter les bûchers de l’inquisition qui n’étaient rien d’autre que des sacrifices humains qui ne voulaient pas dire leur nom. En tant que païens, on serait donc en droit de leur répondre tout simplement avec une citation de leur propre jésus : «Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil?» Quant-au néo-paganisme actuel dans ses différentes traditions ethnoculturelles, est-il vraiment nécessaire de préciser que le sacrifice humain est un rite qui n’a pas cours et qui est tout simplement banni? Tout comme catholiques et protestants ne pratiquent plus le bûcher, les païens ne pratiquent plus le sacrifice humain. 

 

Ce point étant éclairci, il est temps de voir un peu le sacrifice humain de plus près. Qu’en sait-on de manière historique? Comment nos ancêtres païens voyaient-ils cette pratique rituelle? Cette approche est nécessaire car c’est elle qui nous permettra de comprendre dans quel esprit se réalisaient ces rites. Si nous voyons le sacrifice humain avec nos yeux du XXIè siècle, il est fort probable que nous ne comprenions jamais comment un tel acte était possible. En Europe, le sacrifice humain fut connu par presque toutes les traditions polythéistes à un moment ou autre de leur histoire. Il faut préciser d’entrée que le sacrifice humain était plutôt rare, il revêtait un caractère exceptionnel, car il représentait le plus puissant des sacrifices aux Dieux ou aux Déesses. Contrairement aux traditions païennes du moyen orient comme celle des Phéniciens, en Europe le sacrifié n’était pas une «victime innocente arrachée à son bonheur», le sacrifié était souvent complètement consentant, ce que nous verrons plus loin dans cet exposé. Le cas des prisonniers de guerre sacrifiés représentaient un cas à part, car là les données changeaient radicalement. Ce genre de sacrifice revêtait quant-à lui un caractère massif et particulièrement sanglant. Mais nous verrons que l’esprit dans lequel on sacrifiait des prisonniers de guerre était très différent de celui du sacrifice à caractère exceptionnel. Grecs et Romains abandonnèrent de bonne heure ce genre de pratique, mais on peut là aussi argumenter sur le fait que certains jeux du cirque étaient une forme de sacrifice humain en camouflé. Il suffit de penser par exemple aux combats de gladiateurs ou certaines formes de condamnation à mort, pour y reconnaître une symbolique à peine occulte liée au rite sacrificiel. 

 

D’autres traditions comme celles des Celtes ou des peuples germano-nordiques ont conservé ce genre de pratique jusqu’au bout de leur indépendance religieuse et culturelle. Il semblerait d’ailleurs qu’en ce qui concerne les Celtes, il faudrait être prudent car les historiens s’accordent à dire que les témoignages romains ne sont pas complètement fiables, c’est avec un véritable filtre qu’il faut lire ces témoignages. Ils ont un caractère politique évident qui présente de manière parfois fantaisiste l’image du bon Romain apportant la civilisation de la pax romana aux méchants peuples barbares et sauvages. «La guerre des Gaules» de César est une bonne illustration de ce genre de témoignage tronqué par la politique du moment. Tacite, lui, fera l’opération contraire avec son «Germania», en présentant les Germains comme un exemple contre la décadence de Rome. Que ce soit dans un sens ou dans l’autre, il est impératif de savoir lire entre les lignes de ces auteurs antiques, afin de pouvoir se rapprocher le plus possible de ce que fut la réalité historique. On disait ainsi des Gaulois qu’ils brûlaient dans de grands mannequins en osier un grand nombre de personnes qu’ils offraient en sacrifice à leurs Dieux Taranis, Esus, et Teutatès. De nombreux indices portent à croire que cette image du grand mannequin plein de victimes soit une exagération et même une invention pure et simple entrant dans le cadre du Romain civilisateur contre les «horreurs» des Barbares. Un autre cas connu d’un sacrifice humain imaginaire est celui inventé par le christianisme irlandais du moyen-âge dans le livre de Leinster. Il y est dit que tous les peuples celtes d’Irlande auraient adoré un Dieu du nom de Crom Cruach, or ce dieu est un illustre inconnu car il n’est mentionné dans aucune autre source, ce qui le rend bien-sûr suspect. Le texte dit que pendant chaque fête de Samain on lui aurait sacrifié le premier né de chaque famille. Ce genre de sacrifice horrible n’est attesté dans aucune culture européenne, il fut tout simplement inexistant. Il fut par contre mentionné par des sources sémitiques comme la bible ou par des auteurs latins comme Plutarque lorsqu’ils parlaient des carthaginois qui sacrifiaient leurs enfants en les brûlant à une Divinité que les spécialistes identifient comme Moloch. Les historiens s’accordent ici aussi à dire qu’en Irlande ce genre de sacrifice d’enfant fut une invention d’évangélisateurs chrétiens comme le st-patrick. L’auteur du livre irlandais de Leinster connaissait semble-t-il l’histoire biblique de Moloch car son Crom Cruach en est la transposition parfaite, encore une invention permettant cette fois-ci aux chrétiens de désigner le païen comme un horrible sauvage aux mœurs cruelles. On peut donc constater que certains cas de sacrifice humain ne correspondent à aucune réalité historique. Il en existe par contre d’autres qui sont largement documentés ou bien attestés par l’archéologie. Chez les Celtes il existe l’exemple de Gundestrup qui montre une scène de sacrifice humain. C’est celle où un homme est plongé dans un chaudron, très certainement après avoir été égorgé afin de recueillir le sang dans ce même chaudron. Certaines évidences tendent à démontrer que ce sacrifice fut en l’honneur du Dieu Teutatès dans sa lutte contre Taranis. Voir lien suivant :

https://www.facebook.com/photo.php?fbid=255036864635129&set=a.255032531302229.1073741831.230064080465741&type=3&theater. De plus, les textes irlandais anciens font plusieurs fois mention du sacrifice d’un roi en fin de règne. On brûlait alors son palais puis on noyait le roi dans une cuve de vin ou de bière. Le feu est ici symbole de purification et de renouvellement cyclique, alors que le vin ou la bière sont liés au culte de la terre et de sa fécondité.

Mais pour développer ce sujet du sacrifice humain, nous allons nous attarder plutôt sur la tradition germano-nordique. Chez les Germains continentaux et septentrionaux, le sacrifice humain est attesté par les sources littéraires et archéologiques. Les cas archéologiques les plus connus sont ceux des Moorleichen, ces corps retrouvés dans les tourbières. Sur la photo on peut voir deux exemples : en bas à gauche se trouve «l’homme de Tollund» (Danemark 4è av. http://fr.wikipedia.org/wiki/Homme_de_Tollund) et en bas au milieu se trouve celui de Windeby (Allemagnehttp://en.wikipedia.org/wiki/Windeby_I ). Comme on peut le constater, ces corps sont particulièrement bien conservés, ils présentent un avantage certain pour l’archéologie, car on a pu identifier le genre de mise à mort et même analyser certains détails intéressants comme le contenu de leur estomac. Les mises à mort des corps des tourbières sont assez variées et nous allons voir qu’elles correspondent à un type de Divinité en particulier. L’homme de Tollund porte encore autour du cou la corde qui a servi à le pendre. D’autres corps des tourbières indiquent des strangulations (Windeby II), des égorgements (Kayhausen, Grauballe), des décapitations (l’homme de Dägten), des noyades (Windeby I). Certains avaient mangé des céréales, des légumes ou encore du poisson avant d’avoir été exécuté. Les sources littéraires nous ont permis d’attester des sacrifices humains en l’honneur de Divinités comme Nerthus la Déesse-Mère, Wodan-Odinn, Tiwaz-Tiuz, Donar-Thor, Frey, et Foseti. À la Déesse Nerthus on sacrifiait par noyade, ce qui est certifié par le texte de Tacite lorsqu’il décrit le rituel annuel de la Déesse et de son char. Les esclaves qui avaient participé au rituel en baignant la statue sacrée de Nerthus, étaient sacrifiés à la Déesse en les noyant dans un lac. Ici l’élément aquatique joue un rôle fondamental puisqu’il est symbole de vie et de fertilité, deux aspects très liés à la Déesse. Par ailleurs, en l’honneur de Tiwaz, il semblerait qu’il était coutume d’égorger le sacrifié et de recueillir son sang dans un récipient, ce qui n’est pas sans rappeler le sacrifice gaulois en l’honneur de Teutatès. C’est ce genre de sacrifice qu’aurait pratiqué le peuple germanique des Semnons. Le sang est l’élément vital par excellence, raison pour laquelle on le donnait en sacrifice au Dieu. Un autre exemple littéraire célèbre est celui qui est décrit par Adam de Brême lorsqu’il évoque les rituels du temple d’Uppsala en Suède, voir lien suivant

=>https://www.facebook.com/photo.php?fbid=308129222659226&set=a.303290629809752.1073741834.230064080465741&type=3&theater. Tous les 9 ans à Uppsala, à la triade des Dieux Thor-Odinn-Frey, on sacrifiait 9 hommes. Ceux qui connaissent la série télévisée «Vikings» se souviendront peut-être du 8è épisode de la première saison où l’on voit une représentation détaillée du grand festival qui se tenait au temple d’Uppsala. Les sacrifices humains les plus fréquents dans la culture germano-nordique étaient ceux effectués en l’honneur du Dieu Wodan-Odinn. Il existe une grande quantité de références littéraires ainsi qu’archéologiques reliant un sacrifice à ce Dieu. La pendaison était la manière habituelle de sacrifier à Wodan-Odinn, ce qui est censé rappeler le rite de la pendaison par lequel le Dieu avait réalisé son initiation chamanique. Transpercer la victime au moyen d’une lance était l’autre manière par laquelle on sacrifiait à Wodan-Odinn, car cette méthode était elle aussi partie intégrante du rituel de la pendaison. La pendaison et la lance était la pratique la plus courante lorsqu’on sacrifiait des prisonniers de guerre, ce qui fut le cas par exemple après la grande victoire des Chérusques contre les Romains en l'an 9 de notre ère. Une pratique très sanglante et très cruelle en l’honneur de Wodan-Odinn était celle que les Vikings nommaient «blóðörn», mot qui se traduit en allemand par Blutaar et en français par «Aigle de Sang». On peut voir une représentation de ce sacrifice sur une pierre de Götland (photo en haut à droite). La victime vivante et consciente était couchée sur le ventre, on lui ouvrait entièrement le dos en suivant la colonne vertébrale, puis on séparait toutes les côtes de la colonne. Les côtes étaient dressées de telle manière qu’elles formaient de véritables ailes, ce qui était une figuration des ailes d’un aigle, animal lié au culte du Dieu Wodan-Odinn. Pour finir on jetait du sel sur les plaies afin d’augmenter la souffrance. Ce sacrifice dont les détails relèvent plus d’une torture que d’un sacrifice, n’était pas réservé à n’importe qui. Cette pratique très cruelle était réservée en général aux ennemis particulièrement haïs, aux malfrats méprisables, et autres traitres représentant la partie la plus exécrable d’une société humaine. 

 

Après avoir vu les différentes formes du sacrifice, voyons à présent le fond du problème. Pourquoi sacrifiait-on un être humain à ses Dieux et Déesses? Tout d’abord, il est intéressant de s’arrêter sur l’étymologie du terme «sacrifice». Le mot vient du latin et veut dire «rendre sacré». Cette notion de rendre sacré quelque chose, nous renvoie à une dimension magico-religieuse connue par toutes les traditions païennes du monde. Mais il faut noter ici qu’il existe des différences importantes dans l’approche spirituelle du sacrifice. Pendant que les peuples sémitiques voyaient le sacrifice comme un acte de soumission totale devant la suprématie divine toute puissante, les peuples européens considéraient le sacrifice comme un contrat passé entre les hommes et les Dieux. Par certains angles, on peut même avancer que le contrat se faisait d’une certaine manière sur une base d’égal à égal. Hommes et Dieux sont soumis aux mêmes lois de l’univers, ce qui les fait partager une destinée et des intérêts communs. Contrairement aux traditions du moyen orient, l’Européen n’est en aucun cas l’esclave soumis devant sa Divinité toute puissante. Les Dieux de la tradition païenne sont certes des entités supérieures aux pouvoirs dépassant largement les limitations de la condition humaine, mais ils restent cependant très proches des hommes. La forme la plus simple du contrat et la plus pratiquée, était celle du remerciement pour une victoire militaire. En sacrifiant des prisonniers de guerre, on remerciait Wodan-Odinn d’avoir contribué par sa magie divine à la victoire. Derrière ce principe se cache toute la magie de la rune Gebo, la rune du don et du sacrifice. Celui qui reçoit se doit de donner en retour. Ce genre de sacrifice génère un lien entre l’homme et le Dieu, un lien qui est forgé par la valeur du contrat. Plus la faveur du Dieu est grande, plus l’offrande doit être précieuse. Or l’offrande la plus grande et la plus puissante était le sacrifice humain. 

 

Dans le cas du sacrifice exceptionnel, celui qui était pratiqué hors de toute célébration cyclique, l’approche est bien plus complexe. Le sacrifié était un membre du clan, la plupart du temps un volontaire. Il était préparé durant une longue période à ce sacrifice. Le sacrifié dans ce cas spécifique n’est pas juste une victime en tant qu’offrande, il est avant tout un émissaire. Il est chargé par le clan d’être un messager auprès des Dieux. L’esprit du sacrifié, une fois libéré de son corps, rejoint le monde des Dieux afin d’y apporter la requête du clan. Le sacrifié en tant qu’émissaire a donc un rôle très important et vital pour la survie du clan. Tous les membres de la communauté comptent sur le sacrifié pour bien remplir sa mission auprès des Dieux. Le repas que reçoit le sacrifié avant le rituel, est lui aussi un message auprès des Dieux : les céréales pour la bonne croissance et l’abondance, le poisson pour de bonnes pêches fructueuses, etc… C’est une mission périlleuse car dans son voyage post mortem, le défunt doit passer par plusieurs états de conscience et par plusieurs mondes avant de rejoindre celui des Dieux. Seul un Esprit fort et plein de courage est capable d’affronter une telle mission et de la mener à une conclusion victorieuse. C’est ainsi que le voyaient nos ancêtres en tous cas. En sacrifiant une personne du clan, selon leur vision, ils ne mettaient donc nullement la personne à mort, ils ne faisaient que la sortir de sa condition humaine pour s’unir au monde des Esprits et des Ancêtres. C’était un changement d’état de conscience, une libération de l’Esprit qui ne pouvait se réaliser que par le sacrifice suprême, moment par lequel commence le grand voyage du sacrifié. 

 

Ainsi, au travers de ce rapide survol de la question du sacrifice humain dans les sociétés païennes, nous avons pu constater que ce rite n’était pas seulement barbare, mais qu’il existait toute une symbolique très profonde qui lui donnait un caractère spirituel vital pour la survie d’une communauté humaine. Certes, ce genre de rituel est complètement à bannir, mais en l’étudiant un peu, on saisit les racines historiques d’une pratique trop souvent incomprise. Autres temps, autres mœurs...

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

  • "Lexikon der keltischen Mythologie", Sylvia und Paul F. Botheroyd
  • "Dictionnaire des symboles", Chevalier et Gheerbrant
  • "Altgermanische Religionsgeschichte", R.M. Meyer
  • "Lexikon der germanischen Mythologie", Rudolf Simek
  • Sacrifice phénicien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Tophet_de_Carthage
  • Sacrifice humain : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sacrifice_humain
  • Aigle de sang: http://fr.wikipedia.org/wiki/Aigle_de_sang
  • Liste complète des corps trouvés dans les tourbières : http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_bog_bodies
  • Tacite “Germania”: http://www.gutenberg.org/files/43789/43789-h/43789-h.htm

 

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Dimanche 3 Décembre 2017