Corrida

La corrida, ou la tauromachie, est un sujet qui soulève des passions de nos jours. Certains sont contre, d’autres sont pour. C’est un droit que tout un chacun possède, et il ne serait pas raisonnable de nier ce droit d’expression. Cet article, de fait, ne se dirige pas aux athées ni aux adeptes d’autres religions qui ont le droit de penser ce qu’ils veulent. Cet article concerne uniquement les païens, et uniquement eux. Car en effet, trop souvent j’ai pu lire des commentaires de païens qui se positionnaient clairement et fanatiquement contre la corrida. Prétextant la souffrance animale, certains païens voudraient faire interdire les corridas. Les débats avec certains d’entre eux deviennent rapidement houleux, et les insultes des anti-corridas ne tardent en général pas longtemps à voir le jour. J’en ai fait récemment encore l’expérience. Leurs arguments vont de «pauvres bêtes» à «un païen n’a pas le droit de sacrifier un taureau car c’est ôter la vie à un pauvre animal innocent», ou encore «un païen se doit de respecter toute forme de vie». Derrière ces «belles» paroles se cachent ou bien une profonde ignorance, ou bien une bonne dose de mauvaise foi. 

 

Comment un païen peut-il ignorer à ce point les réalités historiques qui ont fait l’essence même de toutes les traditions païennes d’Europe ?... Un païen se doit d’être logique avec la tradition qu’il défend, la respecter, et ne pas se laisser embrumer par les sensibleries parfois ridicules de notre 21è siècle. Bien-sûr, il ne s’agit pas non plus de reproduire tous les rituels de nos ancêtres païens, ce ne serait pas raisonnable, mais il est cependant nécessaire de conserver une certaine continuité dans l’esprit païen hérité de notre lointain et riche passé. Cette continuité se retrouve ainsi dans la corrida, qui, malgré une légère couche de christianisme, a su conserver cet esprit ancestral païen. Loin des critiques bisounoursiennes ou des insultes haineuses de certains végans, des végétariens de l’extrême ridicule, la corrida nous rappelle les réalités de notre culture. À ces païens, je voudrais rafraîchir la mémoire ici en faisant remonter quelques données fondamentales de notre héritage. 

 

Savez-vous par exemple d’où vient le mot «hécatombe» ? Son étymologie ne laisse pas de place au doute… Une hécatombe est un mot d’origine païenne qui remonte à notre antiquité. Il décrit une forme rituelle commune à de nombreuses traditions païennes. «Hécatombe» signifie «sacrifice de 100 bœufs». Et c’est bien ce qui se déroulait dans certains rites cycliques ou ponctuels : on sacrifiait aux Dieux une centaine de bœufs en une seule fois. 

Dans les arènes de la Rome païenne, il était coutume de sacrifier divers animaux afin d’honorer les Divinités tutélaires de la cité. Les taureaux y tenaient une bonne place. De plus, Rome connut un culte très important qui fut celui du Dieu Mithra (en bas à gauche sur la photo). Le rituel majeur de ce culte consistait en un sacrifice rituel d’un taureau dans une arène, ceci après une joute avec la bête. Avec ce rite au Dieu Mithra, on peut véritablement parler de l’ancêtre direct de la corrida moderne. Mithra et son officiant représentaient les forces divines ouraniennes et le héros solaire, alors que le taureau symbolise les forces lunaires liées à la Terre-Mère. Le taureau est la force sauvage du monde chtonien, une puissance brute que le héros solaire se doit de dominer et de vaincre. 

 

Dans la tradition païenne des anciens Crétois, un taureau était lâché dans une arène. De jeunes officiants affrontaient avec un très grand courage la fougue de l’animal, et tentaient de sauter par-dessus son échine (en bas à droite sur la photo). Bien que postérieurs à cette tauromachie, les sacrifices de taureau avaient également lieu dans la culture religieuse crétoise. Cette île donna d’ailleurs le jour à un des mythes païens les plus connus, celui du minotaure, une créature monstrueuse mi-homme mi-taureau que le héros solaire Thésée finira par sacrifier après une longue quête chargée en symbolisme typique du paganisme de l’âge du bronze. Dans la culture grecque, le sacrifice du taureau était également une réalité, notamment avec les célèbres hécatombes mentionnées plus haut. Un tel sacrifice de 100 bœufs (ou 100 taureaux) avait par exemple lieu au début des cérémonies rituelles en l’honneur de la Déesse Héra à Argos. Et plus loin dans le passé grec, on peut relever ce que dit Homère d’une telle hécatombe au début du 1er millénaire avant notre ère :

 

«Quand la prière fut finie et l'orge répandue,

On releva les mufles, on égorgea, on dépeça,

On trancha les cuisseaux, on les couvrit sur chaque face

De graisse et l'on mit par-dessus les morceaux de chair crue

Et l'on tint au-dessus du feu la fressure embrochée.

Les cuisseaux une fois brûlés, on mangea la fressure ;

Le reste fut coupé menu, enfilé sur des broches,

Et dès que tout fut bien rôti, on l'enleva du feu.

Ce travail une fois achevé, et le repas une fois prêt,

On mangea, et chacun eut part égale à ce festin.»

 

Chez les anciens Ibères et Celtibères, le culte au taureau fut aussi très présent. De nombreux vestiges archéologiques du néolithique et de l’âge du bronze le prouvent largement. Des rites ludiques ponctués de sacrifices formaient le corps de culte. Avec la romanisation de la péninsule ibérique et l’apport de la culture gréco-latine, les rites comportant un sacrifice de taureau reçurent un nouveau souffle et un regain conséquent. La péninsule ibérique ne se sépara jamais de cet héritage culturel et religieux, elle sut maintenir vive la mémoire des jeux sacrificiels et des taureaux. Au 13è siècle, l’église chrétienne condamna d’ailleurs cet héritage païen en cherchant à interdire ces rites «idolâtres». En vain… C’est ainsi qu’au 16è siècle en Espagne, la tauromachie put connaître une véritable renaissance «grâce» à une légère christianisation. Même si des saints ont remplacé les anciens Dieux, même si les toreros font le signe de croix avant d’entrer dans l’arène, le fond reste profondément païen. Le héros solaire continue d’affronter courageusement la puissance de la bête sauvage. 

 

Chez les Celtes, le sacrifice de bœufs et de taureaux était également monnaie courante. Idem chez les Germains où le taureau était remplacé par un bovin encore plus grand et plus fort, une bête du nom d’aurochs. Le jeune guerrier germanique dans sa phase d’initiation devait faire face à un aurochs et le tuer afin de prouver sa bravoure et son courage. L’aurochs et son sacrifice tenaient une place tellement importante dans le paganisme germanique qu’il donna son nom à une rune. La deuxième rune du Futhark porte en effet le nom d’Uruz, ce qui se traduit par «aurochs». Cette rune symbolise la puissance de la nature sauvage, la force indomptée et incontrôlée que le héros solaire se doit de soumettre. 

 

Après ce rapide survol de la question, le païen du 21è siècle devrait se rendre à l’évidence : il peut être pour ou contre la corrida, mais en aucun cas il devrait insulter ceux qui sont pour la continuité de cette tradition héritée de notre plus lointain passé. 

 

Hathuwolf Harson

 

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Dimanche 3 Décembre 2017