Le Site Archéologique d'Ambrussum...

Un grand merci à notre lecteur Maxime Scrinzi, archéologue, qui nous fait découvrir un superbe site archéologique situé entre Montpellier et Nîmes, un site qui connut une occupation humaine intense du néolithique jusqu’à l’époque gallo-romaine. À découvrir ! 

 

L’AGGLOMÉRATION D’AMBRUSSUM À VILLETELLE (Hérault)

 

Par Maxime Scrinzi

Docteur, chercheur associé à ASM-Archéologie des Sociétés Méditerranéennes, UMR5140, équipe TeSAM, Université Montpellier 3, CNRS, MCC, Montpellier, France.

LabEx ARCHIMEDE programme IA- ANR-11-LABX-0032-01.

 

Situé au contact de la plaine littorale et des premières collines calcaires, entre basse et moyenne vallée du Vidourle, l’agglomération d’Ambrussum présente trois entités distinctes. L’oppidum occupe la colline du Devès et constitue un point stratégique dominant la plaine, arrière-pays et Vidourle dès le Néolithique Final, mais surtout entre la fin du IVe s. av. J.-C. et le milieu du IIe s. ap. J.-C., période d’occupation majeure. En contre bas de la colline, au bord du Vidourle, un quartier spécialisé dans le rôle de relais sur la voie Domitienne signalé par plusieurs itinéraires antiques, est mis en place vers 30/25 av. J.-C. et a fonctionné jusqu’à la fin du IVe s. ou au début du Ve s. ap. J.-C. Ce dernier est en lien étroit avec le pont Ambroix, permettant le franchissement du fleuve et dont il ne reste qu’une des neuf à onze arches qui constituaient cet ouvrage d’art, troisième entité du site.

Fruit de plusieurs décennies de recherches depuis le début XXe s., mais surtout entre 1967 et 2009, sous l’impulsion et le dynamisme de Jean-Luc Fiches, Ambrussum représente un lieu privilégié pour la recherche archéologique. Sa situation à l’écart des zones d’urbanisation, les investissements humains et financiers mis en œuvre par la famille Bénédite, les différentes équipes de recherche, les centaines de bénévoles, l’État et les collectivités territoriales ont ainsi permis cette grande aventure scientifique et humaine. De surcroît, le site fait l’objet de travaux de mise en valeur depuis 2011 avec la construction d’un bâtiment muséographique et d’accueil du public, ainsi que la mise en place d’un parcours signalétique sur l’oppidum. Après une période d’interruption de six ans, les fouilles ont repris en 2016 au sein du centre civique de l’agglomération gallo-romaine.

 

Historique des recherches

Le pont Ambroix, dont il ne subsiste aujourd’hui qu’une seule arche au milieu du Vidourle, est au cœur du souvenir d’Ambrussum puisqu’il était encore appelé comme tel à l’époque moderne et a très tôt attiré les amateurs de l’Antiquité. Il a d’ailleurs fait l’objet d’une représentation graphique en 1625 par Anne de Rulman, avocat auprès du présidial de Nîmes qui préparait un ouvrage sur les monuments de la Narbonnaise. Il avait alors quatre arches. Un siècle plus tard le marquis d’Aubais fit connaitre l’ouvrage aux savants de son temps et commanda un relevé des ruines pourvues de trois arches. En 1835, le pasteur Hugues de Marsillargues effectua les premières fouilles contre le rempart de l’oppidum, lui-même relevé en 1857 par la Société archéologique de Montpellier. Il faut toutefois attendre le début du XXe siècle pour que des fouilles d’envergure soient réalisées à Ambrussum grâce à l’investissement du Dr. Marignan. Ses recherches permirent d’avoir une première approche de la chronologie de l’oppidum, puisqu’il mit en évidence du mobilier Néolithique, des maisons qu’il pensait gauloises et romaines, ainsi que les traces d’une église médiévale. Par la suite, les deux guerres mondiales ont conduit à l’arrêt des recherches jusqu’au milieu des années 1960 où les prospections de Marc Fenouillet sur l’oppidum et le quartier-bas se sont avérées fructueuses.

Durant l’automne 1967, Jean-Luc Fiches entreprend plusieurs sondages sur l’oppidum. Ses recherches se poursuivent jusqu’en 1978 avec le dégagement du rempart protohistorique, d’un édifice public, de plusieurs maisons gallo-romaines, ainsi que d’une voie pavée, artère principale de l’agglomération. À partir de 1979, et jusqu’en 1985, les opérations se concentrent dans le quartier-bas avec la fouille d’une auberge. Plusieurs années d’interruption de fouilles ont été nécessaires afin de publier les résultats de ces recherches. Ces dernières redémarrèrent en 1993 et jusqu’en 2008 sans discontinuité, toujours dans le quartier-bas, avec le dégagement de plus d’un hectare de vestiges et la fouille de plusieurs auberges, d’un établissement de bain, d’une maison à cour intérieure, d’un enclos cultuel, d’une nécropole du IIIe s. av. J.-C., d’une hôtellerie dédiée à la poste impériale, ainsi que de quatre puits. 

Si des sondages complémentaires ont été réalisés en 2009, les années 2009 à 2015 ont été consacrées à la publication des données issues de la fouille des puits et à la préparation de la monographie de l’hôtellerie, qu’il reste à réaliser. 

 

Ambrussum dans le temps 

 

L’oppidum protohistorique 

Oppidum occupé au Néolithique final puis au Bronze final et pendant le Ier âge du Fer, c’est entre la fin du IVe s. et le début du IIIe s. av. J.-C., que l’agglomération fortifiée d’Ambrussum est établie. Toutefois, l’urbanisme de cette période reste peu connu en raison de l’occupation gallo-romaine qui masque ces vestiges. La fouille a néanmoins permise de mettre au jour une habitation à pièce unique d’une surface de 40,5 m², ainsi que des niveaux contemporains de la fondation de l’agglomération sur la partie sommitale du plateau. Cet établissement était ceinturé par un rempart à bastions quadrangulaires qui a subi des modifications dans la seconde moitié du IIIe s. av. J.-C.

En effet, à cette période le rempart primitif est remplacé par une enceinte de 7,5 m d’épaisseur, rythmée par des tours arrondies, espacées de 20 m. Cette infrastructure constitue une étape essentielle dans le processus d’urbanisation que connaît l’oppidum protohistorique. L’ouvrage enserre désormais un espace de 5 ha. Il est évident que la fonction première de ce monument est défensive, comme le démontrent les centaines de galets utilisés comme balles de fronde, ainsi que les deux boulets en basalte découverts dans les éboulis. Mais la fortification renforce également le sentiment d’appartenance à un même groupe humain et marque l’environnement en identifiant l’habitat comme centre de pouvoir et de richesse. 

Néanmoins l’occupation ne se limite pas à l’intérieur de l’enceinte, puisque les sondages réalisés au sein de la station routière, ont mis en évidence un mur appareillé, ainsi que des sols d’occupation et fosses dépotoirs datés du milieu du IIIe s. av. J.-C. La population a certainement profité d’un important encaissement des lits fluviaux et d’un drainage naturel assurant une bonne stabilité de la plaine. Ces conditions ont également permis l’implantation d’une nécropole dans la plaine inondable, comportant au moins vingt cinq tombes à incinération, ainsi qu’une aire de crémation étudiées par Bernard Dedet.

Le IIe s. av. J.-C. a sans doute vu deux campagnes de réfection de la fortification. Signalons l’adjonction de petites tours qui complètent le dispositif antérieur, ainsi que le recours au grand appareil pour le ravalement du parement extérieur de la courtine et de certains bastions. De plus, le complexe sommital a fait l’objet de remaniements avec la construction d’une nouvelle tour monumentale. Au début de ce siècle, dans le quartier bas, la nécropole est partiellement recouverte par des dépôts de crue. S’ensuit une phase d’exploitation agricole aux IIe et Ier s. av J.-C

 

Ambrussum, une agglomération en mutation durant le Ier s. av. J.-C.

 

Au début du Ier s. av. J.-C., au sein de l’oppidum, intervient une rationalisation de l’habitat, dans la tradition protohistorique, avec la mise en place de terrasses qui structurent les lieux. La frappe d’une monnaie, au troisième quart du Ier s. av. J.-C., portant la légende AMBR, est le signe d’une autonomie de l’oppidum. Au cours de la seconde moitié du Ier s. av. J.-C., le rempart, ruiné, est remplacé par un avant-mur grossier ; il conserve toutefois un statut particulier puisque des objets à caractères votifs y sont déposés au Ier s. ap. J.-C. Quant à la porte sud, elle est au contraire restaurée. C’est dans ce secteur que s’élève un portique, ouvert sur une place, entre la rue principale pavée et la porte sud. Le portique, dont le faîtage était soutenu par 4 piliers, comportait une exèdre et un piédestal dont un fragment mouluré a été retrouvé. Sans doute le bâtiment jouait-il le rôle de basilique (tribunal). La présence éventuelle d'autres bâtiments publics autour de cette place se pose, afin de savoir si Ambrussum était doté d'un véritable centre monumental. Au même moment, un enclos cultuel dédié, entres autres, à la Fortune, fonctionne dans la zone basse: abandonné peu avant l’oppidum, il était sans doute fréquenté par la population locale et non par les voyageurs. De plus, la localisation de ce sanctuaire en bordure du Vidourle pourrait être en relation avec un culte topique au fleuve par la population d’Ambrussum, qui poursuit également l’exploitation agricole des terres jouxtant l’oppidum. Outre les traces d’amendement par brûlis repérées dans le quartier-bas, les prospections menées par Claude Raynaud et François Favory autour d’Ambrussum ont révélé la présence de plusieurs établissements ruraux qui s’insèrent dans des zones d’épandages et dans cette nouvelle politique d’aménagement des terres basses.

Peu après, vers 30/25 av. J.-C., intervient la fondation de la station routière et la construction du pont qui franchit le Vidourle. Plutôt qu’une extension de la ville haute ou un glissement de l’habitat vers la plaine, J.-L. Fiches a clairement démontré qu’il s’agissait en fait de l’implantation volontaire d’un quartier spécialisé - un relais -, sur la voie Domitienne, dans le cadre de la politique d’aménagement routier de la Gaule initiée par Auguste et Agrippa. En témoigne son plan résultant d’un aménagement concerté, avec un calibrage des îlots selon un module préétabli. L’ensemble comporte pour partie au moins trois îlots laniérés, séparés par des ruelles, qui s’ouvrent sur la voie Domitienne. 

Les données collectées sur la colline du Devès demeurent moins précises que celles du quartier-bas pour la période augustéenne. Concernant le quartier civique, même si l’arasement des vestiges rend toute interprétation difficile, l’analyse des fragments lapidaires retrouvés par l’équipe de J.-L. Fiches, mais également par Jean et Marcel Grand, qui ont fouillé l’oppidum au début du XXe s., permettent d’apporter des éléments de réponse. Les découvertes lapidaires faites par les frères Grand dans la zone du bâtiment à portique et dans un secteur appelé "Maison aux colonnes", situé à proximité de l’édifice public, suggèrent dans un premier temps la présence d’un habitat privé. Néanmoins, il est possible que ces éléments ne proviennent pas du lieu qui a été fouillé, du fait des nombreux chantiers de récupération dont a fait l’objet l’oppidum suite à son abandon au IIe s. ap. J.-C. Quant aux fragments de pilastres, de chapiteaux corinthiens ainsi qu’au morceau d’épitaphe, ils signaleraient l’existence d’un ou plusieurs monuments funéraires qui aurait pu être érigés à la sortie de l’oppidum, non loin de la porte sud. Ce corpus lapidaire semble donc illustrer une continuité dans l’embellissement du centre civique établi dès le troisième quart du Ier s. av. J.-C. et qui marque le rôle politique de l’agglomération au sein de la cité de Nîmes durant le Principat.

 

Développement urbanistique à Ambrussum durant le Haut-Empire

 

Au début du Ier s. ap. J.-C., à l’occasion d’un remblaiement du quartier pour le protéger des crues du Vidourle, une unité domestique est créée. Cette dernière occupe de 422 à 483 m² et s’organise autour d’une cour à compluvium. Parfaitement insérée dans la trame urbaine, cette domus se distingue des autres îlots par son plan, mais également par sa fonction résidentielle, unique à ce jour dans ce quartier spécialisé dans le rôle de relais routier, où s’établissent essentiellement des structures d’accueil des voyageurs. C’est à partir du milieu du Ier s. que la maison connaît de profondes mutations avec notamment le développement d’une activité de forge. Cette dernière s’ancre dans un marché principalement lié à l’entretien et à la réparation des véhicules circulant sur la voie Domitienne. Par conséquent, grâce au travail du fer, la domus participait ainsi aux équipements du relais.

Les lieux d’étape, avec portes charretières, comportent les pièces à vivre, des chambres avec brasero destinées aux voyageurs, mais aussi des espaces artisanaux (production de denrées alimentaires) et des hangars. Contrairement aux habitations de l’oppidum, ces constructions constituent à la fois le lieu de vie et le lieu de travail (artisanat, agriculture, services) de la population du relais routier. Un établissement thermal et quatre puits soignés viennent compléter l’offre de service aux voyageurs. 

Les mutations urbanistiques ne touchent pas seulement le quartier-bas, puisque de nouvelles maisons à cour intérieure de plus de 400 m² sont érigées vers 40 ap. J.-C. sur l’oppidum et marquent le dernier processus d’urbanisation qu’a connu l’agglomération au sein de l’enceinte.

Dès le milieu du IIe s. ap. J.-C., l’oppidum est délaissé et devient alors un lieu de récupération des matériaux, contrairement à la station routière qui poursuit ses activités. Entre la fin du Ier s. et la première moitié du IIe s., un grand édifice de 20,5 sur 35,5 m, composé de deux corps de bâtiments et organisé autour de deux cours est alors mis en place. Chaque corps de bâtiment comprend une série de pièces ouvertes sur une cour pavée et sur la galerie, pour celles disposées aux extrémités sud. La position de cet îlot sur la voie Domitienne, ainsi que l’organisation générale et les aménagements invitent à y voir une hôtellerie réservée aux fonctionnaires de l’état, voyageurs de marque et particuliers disposant d’un titre de transport. 

Ainsi donc, à partir du IIe s., Ambrussum est réduit à une agglomération routière, qui reste pleinement active, malgré un processus de rétraction qui se poursuit avec l’abandon de l’édicule votif à la fin du Ier et de la maison à la forge dans le troisième quart du IIe s. L’oppidum subit le sort de bon nombre d’agglomérations du Languedoc qui sont désertées à cette période, à l’image de Villevieille (Gard) ou de Samnaga à Murviel-lès-Montpellier (Hérault).

 

Ambrussum : une station routière en déclin durant le Bas-Empire

 

Dès le milieu du IIIe s. ap. J.-C., la plupart des structures de la station routière sont abandonnées et sont la proie des récupérateurs de matériaux. Seul le cursus publicus reste en activité tout en conservant son agencement initial, malgré plusieurs remaniements. Cette hôtellerie est abandonnée dans le premier quart du IVe s. et il ne subsiste alors que le petit bâtiment à trois pièces ouvert sur une avant-cour et perpétuant ainsi la mutatio mentionnée dans l’Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem en 333. 

Toutefois, un nouveau programme de construction touche l’hôtellerie peu après le milieu du IVe s., avec l’édification d’un bâtiment public à deux nefs. Ce dernier aura tout de même une durée de vie éphémère puisqu’il sera partiellement détruit à la fin du IVe s. pour être remplacé par deux corps de bâtiments juxtaposés au plan en L et ayant fonctionné dans le courant du Ve s. En parallèle de ces modifications, un édifice de 26 m² ouvert sur un enclos découvert et organisé autour d’un puits est établi à proximité de l’ancien sanctuaire (zone 10). Ce bâtiment, daté aux alentours de 370, a été interprété comme un habitat de récupérateurs de matériaux, dont l’activité est illustrée par une auge retrouvée en réemploi dans l’enclos et par le comblement supérieur du puits, composé de matériaux de construction.

Le IVe s. constitue donc une nouvelle étape dans le processus de déclin de l’agglomération routière. Bien que celle-ci semble subsister dans le courant du Ve s., elle est la proie des activités de récupération et n’est plus représentée que par un seul bâtiment.

 

Quelle occupation durant le Moyen-Âge ?

 

Peu d’informations subsistent sur le devenir d’Ambrussum après l’abandon de la station routière entre la fin du IVe et le début du Ve s. ap. J.-C. Alors que d’autres oppida de la vallée du Vidourle sont occupés ou réoccupés à cette période, tels que La Jouffe à Montmirat (Gard) ou le Puech de Mourgues à Saint-Bauzille-de-Montmel (Hérault), aucun élément ne vient appuyer l’hypothèse d’une installation tardo-antique sur l’oppidum d’Ambrussum. Seules de rares monnaies des IIIe et IVe s. ap. J.-C. indiquent que la colline a pu servir de lieu de passage et/ou a été fréquentée par des récupérateurs de matériaux.

Si l’ensemble du site n’est plus occupé à partir de cette période, la voie Domitienne et le pont Ambroix continuent d’être utilisés jusqu’au Moyen Âge. En 1156, une bulle du Pape Adrien IV, mentionne la chapelle Sancte Marie de Ponte Ambrosio, dans le cartulaire de Nîmes, indiquant qu’une chapelle rurale aurait été conçue pour que les voyageurs bénéficient de la protection divine. Cependant, en 1390 un acte notarié stipule que le procureur des syndics de Caveirac accuse certains habitants de Gallargues d’avoir démoli le pont. C’est donc un peu avant la fin du XIVe siècle qu’il faut situer la ruine du pont, alors que la route royale (Camin Roumieu), actuelle RN113, constitue l’itinéraire principal. Toutefois, la destruction du pont n’a pas entraîné l’abandon du couvent, dont l’activité est encore attestée à la fin du XIVe et au début du XVe s.

Cependant, les connaissances de cet établissement restent limitées aux quelques lignes publiées par le Dr. Marignan, signalant la présence des restes d’une construction, d’une monnaie de Philippe IV (1285-1314), d’objets métalliques et de fragments de céramique. La physionomie du ou des bâtiments ainsi que leur chronologie demeurent inconnues.

 

Maxime Scrinzi

 

Vendredi 13 Juillet 2018