Wuestenberg

La Montage de Wotan en Alsace...

Au début du 5éme siècle de notre ère, les Alamans, une confédération importante de tribus germaniques, colonisent la rive gauche du Rhin. Ils apportent avec eux les traditions et les croyances de leurs peuples. En 406 les Romains abandonnent la région qui deviendra plus tard, sous les Mérovingiens, l’Alsace. En ces temps anciens, le massif des Vosges fait office de frontière naturelle entre l’Alsace et le royaume des Francs, la région est en grande partie recouverte par la forêt. Les Alamans étaient connus pour leur férocité et leur paganisme affirmé. Ils décidèrent de sacraliser plusieurs montagnes mais aussi des sources, des arbres, des vallées et des rochers. De ces montagnes il en est une, qui est particulièrement révélatrice de leurs traditions païennes, elle a pour nom le Wuestenberg. Dans la langue ancienne des Alamans Wotan, l’équivalent germanique d’Odin, était appelé Wuedi. L’étymologie de Wotan est d’ailleurs la même que dans les langues scandinaves, elle remonte au mot « fureur ». Mais ce mot à plusieurs sens, dans le cas de Wotan il signifie, l’extase, la transe ou encore la possession. En alsacien l’adjectif wiedisch est utilisé pour qualifier un personnage furieux ou coléreux. Le Wuestenberg, littéralement « montagne de la fureur sacré », serait donc la montagne de Wotan. 

 

Le plateau de la montagne, qui se situe au sud de Saverne, culmine à 535 mètres. Il est bordé, sur presque tout son pourtour, par une falaise qui tombe en à-pic, parfois d’une bonne trentaine de mètres. Son ascension peut être éprouvante mais une fois le sommet atteint, on y découvre de nombreux secrets, et, par beau temps, une vue imprenable sur le massif vosgien et le rocher de Dabo à l’ouest. Le sommet se divise en deux parties, au sud, un large espace abrité par de hauts chênes qui révèle une occupation humaine très ancienne. On y trouve une large pierre à cupule, posée presque en équilibre, de manière intentionnelle et avec des traces de découpe, de forme rectangulaire. On la surnomme la pierre des druides. Le bassin qui y est creusé a un diamètre de 80cm pour une profondeur de 40cm. Il est très probable que les cupules aient été utilisées pour des libations et des sacrifices. A quelques mètres de la pierre, dans une autre roche proéminente, est gravé un serpent, symbole de la Terre Mère, de la fécondité et des forces chtoniennes. Sur sa gauche, on observe les ruines effondrées d’un ancien « mur païen », qui servait de fortification de défense. Il délimitait également l’aire cultuelle au sud et les habitations au nord. De ces habitations il ne reste que des pierres éparses qui jonchent le sol, à l’exception d’un vestige circulaire d’un mètre de hauteur. Plus au sud, au fur et à mesure que l’on longe l’éperon rocheux, la végétation se fait moins dense et l’on arrive à son extrémité nord, un haut rocher de plus d’une trentaine de mètre de hauteur. Il a pour nom « le grand Krappenfels ».Le vent y est toujours particulièrement violent, l’ambiance qui y règne est saisissante. Quelques kilomètres à l’Est, bien visible depuis ce point, on distingue « le petit Krappenfels ». Ces deux rochers sont nommés en l’honneur des deux corbeaux sacrés de Wotan : Huginn (la pensée) et Muninn (la mémoire). Krappe en alsacien signifie simplement le corbeau et Fels le rocher, ils sont donc le petit et le grand rocher du corbeau. Ce n’est pas une coïncidence si les deux rochers aux corbeaux sont si près de leur maître et de sa montagne ! Mais ce n’est pas tout… Pendant la descente vers l’Haberacker, un petit hameau, on passe devant les ruines du château de l’Ochsenstein, dont les pierres viennent en partie de l’ancien mur de fortification du Wuestenberg que nous avons mentionné plus tôt. On remonte alors vers le sud, sur la montagne du Geisfels. Sur la partie ouest du sommet se trouve le rocher de la Spill, que l’on peut traduire par « le fuseau». Dans les mythes germaniques, le fuseau et le rouet étaient les attributs de Frigg avec lesquels elle tisse le destin de tout être. Cet énorme monolithe, presque carré, de 3 m de côté et de 9 m de hauteur, est dédié à la femme de Wotan, Frigg connue en Alsace sous le nom de Berchta. Dans les légendes locales, elle passe dans les maisons pendant les douze nuits qui succèdent au solstice d’hiver, ces nuits sont appelées les nuits maudites « Raunächte », pour apporter le bonheur et la fertilité, si une table lui était dressée au préalable. Sous le rocher, il règne une ambiance pesante et l’on s’y sent épié comme si Frigg nous observait, grave et puissante.

 

Retournons au nord du sommet vers le Geisfels, « le rocher de la chèvre » l’une des 540 entrées au Walhalla. Ce rocher possède un pic à la vue vertigineuse, ainsi qu’une large grotte formée dans le grès rose des Vosges. L’accès se fait par une petite corniche de 50 cm de large, opération dangereuse au vu du précipice de plus de quarante mètre de haut qui le borde. Dans le fond de la grotte est percé un trou par lequel on rejoint un petit éperon rocheux, sur lequel plusieurs cupules ainsi que des runes ont été taillées par des visiteurs de toutes époques. Ce rocher tient son nom de la chèvre du Walhalla, Heidrun, qui abreuve avec de l’hydromel coulant de ses pis les guerriers de Wotan ou Einherjar, « ceux qui ont été choisis », depuis le toit du palais. Il en est de même pour la grotte qui comporte une large fissure, et est ainsi en tout point comparable à la halle des occis. La taille des cupules nous laisse à penser que si des sacrifices ont eu lieu à cet endroit ils devaient être d’une grande importance pour les Alamans. Si le Geisfels est bien l’une des portes du Walhalla, la légende qui va suivre n’a rien d’étonnant. C'est peut-être d'ici que s'élance Wotan, à la tête de son armée sauvage (Wilde Heer) au cours des Raunächte « les nuits maudites ». Lors des nuits de tempête, le vent hurle autour du Geisfels. Et des témoins affirment avoir entendu dans ces conditions, les hurlements et les cliquetis des armes des héros du Walhalla. Nous avons vu au cours de ce voyage que le Wuestenberg et ses alentours forment un ensemble étonnamment cohérent. On ne peut douter du lien profond qui unit ces endroits avec les traditions païennes anciennes des Alamans. L’aura et le mystère qui les entourent font ressurgir l’image de dieux anciens et l’on s’imagine aisément, accroupis sous un grand chêne et coiffé d’un chapeau à large bord, la silhouette d’un vieil homme à la longue barbe et à l’œil borgne.

 

Xavier Jung et Luc Cers

 

Sources :

  • Guy TRENDEL, Les dieux oubliés des Vosges, éditions Corrur, 1999
  • Paul HERMANN, La mythologie allemande, Perrin, 2001
  • Alain KAUSS, Le monde des esprits, eine elsässische Mythologie, éditions bf, 1993

 

Mercredi 6 Décembre 2017