Thorbjörg la Prophétesse

La Völva Thorbjörg…

Les Vikings au Groenland...

Nous allons voir ici un extrait d’une saga nordique, celle d’Erik-le-Rouge – Eiríks Saga rauda au 4è chapitre. Cette saga dans son ensemble est particulièrement instructive étant donné qu’elle présente l’établissement des Vikings islandais au Groenland et leur découverte du Vinland, nom que donnèrent les Vikings à la partie découverte de l’Amérique (Terre-Neuve). L’extrait en question se situe exclusivement au Groenland et nous parle d’un noble du nom de Thorkell. Suite à une famine qu’eut à subir la communauté viking au Groenland, durant la fête de Jól (Yule – Solstice d’hiver), vint une völva pour leur prédire l’avenir. La völva y est décrite avec grande précision, ce qui rend ce texte si intéressant. Ceux qui ne connaissent pas trop bien la tradition nordique se demanderont certainement «mais qu’est-ce-que c’est donc une völva?». Ce terme désigne les femmes qui pratiquaient différentes magies du paganisme germano-nordique. On les consultait en général pour connaître l’avenir ou bien pour qu’elles accomplissent un rituel dont les finalités pouvaient être très variées, allant de la malédiction à la protection. Elles pratiquaient les 3 principaux types de magie nordique, le Seiðr, le Spá, et le Galdr. Le Seiðr réunissait des rites de type chamanique, ce qui incluait des transes, des rêves prémonitoires, et autres rites de guérison. Le Spá était surtout axé sur les prophéties et la prédiction de l’avenir. Le Galdr quant à lui était une magie principalement runique où l’on chantait sous forme de mantras les différentes runes. Ces types de magie étaient réservés surtout aux femmes pour deux raisons:

  • Les femmes sont connues pour avoir une plus grande sensibilité pour ce genre de choses car elles ont une intuition plus développée que celle des hommes. 
  • La magie avait la réputation d’efféminer ceux qui la pratiquaient car elle les rend plus sensibles.

 

Voyons à présent cet extrait de la saga d’Erik-le-Rouge, un extrait qui regorge de symbolisme païen que j’expliquerai au fur et à mesure dans des commentaires entre crochets. J’ai suivi le texte original en respectant le fond bien-sûr, mais en le réécrivant avec mon style.

 

Il y eut en ces temps reculés une famine au Groenland. Bien maigres étaient les prises à la pêche, et la chasse ne donnait pas de meilleurs résultats. Une völva, une prophétesse-magicienne vivait dans cette région, elle se nommait Thorbjörg [un nom à l’étymologie intéressante car il signifie «la forteresse du Dieu Thor»]. Son surnom était Lítilvölva, ce qui en langue viking veut dire «petite völva». Elle était certainement âgée et petite de taille mais grande de renommée. Lítilvölva avait eu 9 sœurs, toutes des völvur [pluriel de Völva] mais elle fut la seule à survivre [le chiffre 9 symbolise le début d’un nouveau cycle; Thorbjörg concentre donc sur elle toute la force de la rénovation cyclique, principe profondément païen]. Lítilvölva se rendait durant les festivités d’hiver aux différents banquets car les gens aimaient à l’interroger sur leur futur individuel et celui de leur clan. [Le fait que la période pendant laquelle agit la magicienne soit liée à la période du solstice d’hiver mérite d’être relevé car c’est la période de transition cyclique la plus importante de l’année pour la tradition païenne nordique, c’est le moment de réflexion et de recueillement avant la renaissance des forces solaires et du nouveau cycle]. Thorkell, le plus grand noble d’entre les Vikings du pays, invita la völva car tout son clan était très inquiet quant à l’avenir. La famine causait grande inquiétude. [L’étymologie de Thorkell est elle aussi intéressante. Ce nom vient de þórr (le Dieu Thor) et de Ketill qui est une adaptation germanique du latin catillus qui signifie chaudron. Le tout se traduirait donc par «le chaudron de Thor»].

 

Lorsqu’arriva Thorbjörg / Lítilvölva, on lui réserva une réception en grande pompe. Elle s’assit sur le haut-siège de la halle, ce qui démontrait bien le grand respect qui lui était dû. Sa façon d’être vêtue en disait long sur ses liens étroits avec les Dieux anciens, les Dieux et Déesses de leurs ancêtres, l’orgueil de leur clan et de leur race. Toute l’assemblée fut impressionnée par le manteau bleu à fermoir qu’elle portait, puisque tous se souvenaient parfaitement que le grand Dieu Óðin avait pour coutume de se promener avec un grand manteau bleu lorsqu’il se rendait incognito dans les autres mondes. [Le manteau bleu du Dieu Óðin a été souvent comparé au ciel nocturne étoilé, élément qui le caractérise de manière symbolique dans la fonction magico-religieuse qu’il occupe au sein de la fonction souveraine, héritage de la trifonctionnalité indo-européenne]. Ce manteau était orné de pierreries [pierres qui symbolisent justement les étoiles sur le fond bleu du manteau]. Au cou de Lítilvölva pendait un superbe collier fait de perles de verre [les perles sont un symbole lunaire lié à la force magique de la connaissance occulte]. Sa capuche était faite d’une peau noire d’agneau et d’une peau blanche de chat [le noir et le blanc symbolisent ici la maîtrise que possède la völva sur les deux aspects de la loi cyclique, le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité, la connaissance et l’intuition. L’agneau est dans ce cas un symbole de fertilité et de renouveau, tandis que le chat la relie directement à Freyja, la belle Déesse du renouveau printanier et de la fécondité][Ce n’est pas un hasard si la völva se sent proche de Freyja et d’Óðin, car ces deux Divinités du panthéon nordique sont celles qui sont intimement liées avec la pratique magique du Seiðr]. Lítilvölva tenait en sa main un bâton avec un splendide pommeau en son extrémité, orné de laiton et de pierreries [le laiton a une connotation solaire et les pierreries une connotation lunaire]. À sa ceinture elle avait une escarcelle, une bourse dans laquelle elle conservait les objets nécessaires pour ses rites de magie et de sorcellerie. Ses chaussures étaient en peau de veau avec des boutons d’étain [le veau est lui aussi un symbole de fécondité et d’abondance dans le cadre d’une rénovation cyclique; l’étain, lui, relève d’un symbolisme lunaire, lié à la fécondité comme miroir de la force solaire]. Ses gants à poils longs étaient en peau de chat, blancs à l’intérieur [comme nous l’avons vu auparavant, le chat est l’animal symbolique de la Déesse Freyja, ce qui relie intimement la völva à la Déesse]. Lítilvölva reçut les hommages de toutes les personnes présentes à la célébration hivernale. En présence de la völva, crainte et admiration emplissaient le cœur de tout le monde. Comme bien d’autres völvur, Thorbjörg était quelque peu taciturne. Thorkell lui demanda de parcourir du regard ses gens, ses bêtes, et son foyer, afin qu’ainsi elle soit imprégnée de l’esprit de son clan et de ses ressources. 

 

Le soir venu, toujours aux petits soins avec la völva, on lui offrit à manger le cœur de chaque animal du banquet ainsi qu’un gruau (bouillie de céréales) avec du lait de chevrette. [Manger le cœur était un met d’honneur depuis la plus haute préhistoire, car il contient toute la force vitale de l’animal]. Thorkell le noble demanda alors à la völva si elle était déjà en mesure de dire si la famine allait continuer ou non. Elle lui répondit qu’elle ne dirait rien jusqu’au lendemain matin car elle devait d’abord dormir. [Ici se cache un élément important de la pratique du Seiðr; pendant le sommeil, la chamane cherche le véritable contact avec les Esprits et les ancêtres, un contact qui se fait par le rêve durant lequel les Esprits donnent des éléments de réponse]. Le lendemain en fin de journée, on prépara l’appareil nécessaire au Seiðr que l’on nommait seiðjallr, un échafaudage sur lequel la chamane s’installait. Pour réaliser le rite de forme correcte, il fallait que quelqu’un récite le poème connu sous le nom de Vardlokur afin d’attirer les Esprits qui donneront la réponse définitive au problème posé. Dans la ferme se trouva une seule femme qui sache le Vardlokur, elle s’appelait Guðríðr. [Encore une étymologie à relever car ce nom signifie «le beau Dieu»]. Cette dernière l’avait appris de sa nourrice lorsqu’elle était jeune fille. Mais, Guðríðr était réticente à participer à ce rite païen car elle s’était convertie à la nouvelle religion du dieu juif qu’on appelait christianisme, et cette religion lui interdisait toute pratique païenne. Thorkell lui mit la pression et insista en lui faisant comprendre qu’elle ne ferait de mal à personne et qu’ainsi elle pourrait aider toute la communauté. [On retrouve ici toute l’intolérance religieuse du christianisme et l’ouverture d’esprit dont fait preuve Thorkell]. Guðríðr finit par accepter la pétition de Thorkell. Les femmes formèrent un grand cercle autour de la völva assise sur son seiðjallr. [Ce passage confirme une fois de plus que la femme jouit d’un pouvoir tout spécial pour tout ce qui est rite magique. Le cercle symbolise ici deux éléments, d’une part les forces solaires et ouraniennes qui sont invoquées pour apporter toute leur puissance, et d’autre part le cercle protège comme une forteresse ce qui se trouve en son intérieur, il protège contre les mauvais esprits, et peut dans ce contexte être relié à la pleine lune]. 

 

Guðríðr déclama à cet instant le poème. Elle le fit d’une manière extraordinaire, tout le monde tomba sous le charme, personne n’avait encore entendu une telle voix mélodieuse et envoûtante. La völva, la prophétesse, fut elle aussi enchantée par le poème de Guðríðr, et l’en remercia beaucoup. Elle dit à l’assemblée que les Esprits étaient venus nombreux et que eux aussi furent gagnés par la voix qui récitait le Vardlokur. Les Esprits se mirent à parler à la völva et à lui révéler de nombreuses choses cachées. Thorbjörg la völva s’adressa alors à Thorkell et lui dit: «la famine ne durera pas au-delà de l’hiver, et avec le retour du printemps, les Dieux seront à nouveau favorables. Plus vite que l’on ne pensait, disparaîtra la maladie qui frappait toute la communauté». Et la völva rajouta: «Et toi Guðríðr, je vais te récompenser sur le champ car j’ai clairement vu ton destin. Tu obtiendras ici au Groenland le meilleur parti qui soit, mais ce ne sera que de courte durée, car les voies de ton destin te conduisent vers l’Islande, où tu donneras le jour à une grande famille. Sur ta descendance brillent les rayons d’un tel éclat qu’il ne m’a guère été donné d’en voir de semblables. Au revoir, et bonne chance ma fille!». Ensuite, vinrent tous les gens du clan pour questionner la völva. Thorbjörg révéla à chacun ce que leur réservait le destin, et le futur leur démontra qu’elle avait eu raison en tout. Une fois terminé, un messager vint d’une autre ferme car bien d’autres personnes au Groenland étaient désireuses de connaître les sages paroles de la völva. Et tel que l’avait prédit Thorbjörg que l’on nommait Lítilvölva, avec le printemps s’opéra la magie du renouvellement cyclique, et la famine disparut. 

 

Hathuwolf Harson 

 

Source :

  • «Saga d’Érik le Rouge, in Sagas Islandaises», Régis Boyer [Belles Lettres]

 

Mercredi 6 décembre 2017