Cimbres et Teutons...

La première grande migration venant d'Hyperborée...

Au deuxième siècle avant notre ère, à une époque où la République Romaine se voit plongée dans des guerres civiles et des intrigues de pouvoir sans fin, les citoyens romains, en plus de l’instabilité politique permanente, doivent faire face à une nouvelle menace, venue du Nord cette fois-ci. 

 

Des peuples issus du légendaire pays d’Hyperborée, de ces lointaines terres mystérieuses du grand Nord, allaient faire trembler les romains. C’est le premier grand choc entre la civilisation romaine et les peuples du Nord. Officiellement ils ne sont pas encore nommés Germains, car c’est un terme que les romains n’emploieront pas avant Jules César, environ un demi-siècle après les événements décrits ci-dessous.

 

Entre 113 et 105 avant notre ère, des peuples entiers venus de l’actuel Jutland danois s’affrontent aux Celtes, puis aux légions romaines et leurs infligent défaite sur défaite. C’est une véritable migration à laquelle on assiste alors : hommes, femmes, enfants, et bétail au grand complet traversent l’Europe de part en part. C’est vers –120 que les Cimbres, les Teutons, et les Ambrons se mettent en branle et quittent le Jutland en direction des lointaines terres fertiles du Sud. On estime entre 60000 et 80000 leur nombre au début ; 140000 et plus, serait leur nombre quelques 20 ans plus tard. 

 

Mais que cherchaient-ils ces hommes, ces femmes, et ces enfants du Grand Nord durant ces longues années d’errance à travers toute l’Europe, durant un périple de plus de 7000km ? Étaient-ils de grands conquérants avides de gloire comme ils furent décrits durant la première moitié du XXè siècle ? Ou bien étaient-ils ces bêtes féroces à peine humaines décrites par certains auteurs romains de l’époque ?

 

Le péninsule danoise, la terre de ces Cimbres, Teutons, et Ambrons, avant l’an –120, était parsemée de centaines de villages regroupant les différents clans de ces peuples du Nord. Ces villages faits de maisons en bois, étaient entourés de palissades, et offraient un confort assez rude, taillés pour les dures conditions climatiques de ces contrées. Le redoux climatique qu’avait connu le grand Nord durant plusieurs siècles, n’était plus qu’un lointain souvenir. Nerthus, la Terre-Mère, subissait maintenant les rigueurs d’un changement qui allait tout boulerverser. Le froid intense d’hivers de plus en plus longs, les récoltes de moins en moins suffisantes, la faim, une population vivant à l’étroit sur des terres trop longtemps gelées, sont certains de ces éléments qui firent que ces peuples décidèrent de se mettre en marche, une longue marche en quête de terres fertiles, des terres dont les fruits pourraient enfin nourrir dignement les enfants de ces nombreux clans. Ce ne sont donc pas les grands rêves de gloire militaire qui mirent en branle ces peuples, mais bien la faim et l’espoir d’une vie meilleure, une vie loin de ces démons de l’hiver, ces géants du givre qui avaient instauré le chaos au sein des clans du Nord. Fermement décidés à ne plus subir le destin, ils décidèrent d’agir. Cette action fut le début d’une grande aventure qui allait les mener loin vers le Sud. La décision de tout laisser pour une vie nouvelle, ne fut certainement pas chose aisée, mais la nécessité avait certainement atteint les frontières du tolérable. De plus avec les moyens limités de l’époque, cela a dû représenter un fantastique effort de coordination afin de mettre en route cette grande colonne composée de dizaines de milliers de personnes.

 

Vers ce grand Sud, ils migrèrent en suivant lesfleuves et les routes traditionnelles du commerce ; c’est un trek immense qui est en branle, tellement important, que la traversée d’une rivière dure plusieurs jours. Pour alimenter ce grand trek, il ne restait que peu de solutions : la chasse, guerroyer, et le pillage. Ce sont ainsi d’autres peuples du Nord et ensuite des peuples celtes, qui les premiers firent les frais de la nécessité des hommes du Nord. De nombreuses tribus, vaincues ou bien volontairement ralliées au grand trek des Teutons et Cimbres, viennent s’unir à l’espoir qui meut cette immense colonne en migration. Après 4 ans et plus de 1600km parcourus depuis le lointain Jütland, les Cimbres et Teutons atteignent le Danube dans la région de l’actuelle Hongrie et Roumanie. C’est là qu’ils vont faire la rencontre des Scordiques celtes et des Thraces. On ne sait pas si cette rencontre fut violente ou pacifique, mais elle allait laisser un souvenir archéologique de taille. C’est dans cette région que les Cimbres vont recevoir des Scordisques le fameux chaudron de Gundestrup. Ce chaudron aux riches motifs religieux du monde celte, est reçu comme butin ou comme gage d’alliance, par les Hommes du Nord. Une poignée de Cimbres va être chargée d’une mission sacrée : ramener ce magnifique chaudron à la patrie d’origine et le donner en offrande à la Déesse Nerthus. C’est en effet dans une tourbière danoise qu’en 1891 sera retrouvé ce chaudron. L’archéologue danois Flemming Kaul est un de ces spécialistes qui penchent sans hésiter pour cette hypothèse cimbre concernant le fameux chaudron de Gundestrup sur lequel apparaissent des dieux celtes comme Taranis ou Cernunnos.

 

Même si ces peuples du Nord en mouvement ne sont pas les « super-héros » civilisateurs imaginés par le romantisme pan-germanique des XIXè et XXè siècles, ils ne sont pas non plus ces bêtes puantes et sauvages imaginées par la phantaisie romaine des premiers temps. Certes, une telle colonne en mouvement durant tant de temps, exigeait son tribut et ses sacrifices, mais de nombreuses pièces archéologiques ont montré que chacun de ces « barbares » portait avec soi un véritable nécessaire de toilette composé d’un peigne, d’un rasoir, de ciseaux pour la chevelure, de pince-à-épiler, et de cure-dents. Tacite plus tard dira de ces « barbares » qu’ils respectent leurs femmes et prennent en compte leurs conseils. Nous sommes donc loin de cette fausse image de barbares transmises par les premiers témoignages romains. 

 

Lorsque cette grande colonne en marche se trouvait désorientée, il était coutume de demander aux Dieux la direction à suivre. Selon l’ancienne tradition, du sang versé sur une pierre donnait les indications nécessaires pour reprendre la longue marche. Et c’est ainsi qu’après 7 ans et plus de 3000km parcourus, ils décidèrent de s’installer sur les contre-forts des Alpes dans l’actuelle Autriche. La région est fertile, possède des mines de fer et même d’or. Il y fait bon vivre. Cela aurait pu être la fin heureuse d’une longue aventure. Mais voilà, cet enthousiasme n’est pas partagé par la Rome voisine, qui voit dans cet établissement si proche de ses frontières, une réelle menace. On se demande alors si ces barbares ne cherchent pas à conquérir la ville éternelle. 

 

À la demande d’un peuple celto-ligure, les Taurisques, les Romains vont opérer leur première offensive contre les Cimbres et Teutons. Le consul romain Gnaeus Papirius Carbo crut que ce serait chose facile que de vaincre ces barbares. Ces barbares disaient juste vouloir vivre en paix sur ces nouvelles terres, mais il ne voulait pas les croire. Il les attira alors dans un piège. Mais ce piège ne se referma point sur les Hommes du Nord, il se referma sur les propres Romains. Ces derniers furent massacrés, et, ils furent sauvés d’un anéantissement complet par une intervention inattendue, celle des Dieux du Nord. En effet, une forte tempête orageuse en fin de journée fit rage dans les cieux, ce qui pour les Hommes du Nord était un signe évident que la bataille devait cesser. Les Romains qui en fuyant ont pu survivre, raportèrent la légendaire fureur teutonne (« furor teutonicus ») qu’ils ne seraient pas prêts d’oublier. Ce jour-là, après cette bataille de Noreia, la vision romaine des barbares avait complètement changé. Plus grands que la moyenne des romains, emplis d’une fureur et d’une rage lors des combats, rien ne semblait pouvoir les arrêter, si ce n’est la foudre de leur Dieu Donar. 

 

La déroute des armées de Rome prend la tournure d’une longue agonie. La fureur au combat des hommes du Nord devient alors un cauchemard pour les légionnaires. Huit longues années passent sans pouvoir arrêter l’avancée des « barbares ». Un temps bien trop long et inquiétant pour les citoyens romains. En effet, après avoir traversé les Alpes, les Gaulois sont ceux qui allaient affronter sans succès aucun, le déferlement des Cimbres et Teutons. C’est une marée humaine qui submerge tout sur son passage. Plus de huit ans ont passé depuis le départ du Jütland et toujours rien ne les arrête. Mais c’est aussi l’époque qui voit apparaître les premiers indices de fatigue. Toujours aucune terre qui permette l’établissement définitif des Hommes du Nord. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les premiers contacts avec les populations autochtones sont rarement violents, même si parfois la violence en est la conclusion. En effet, c’est un véritable leitmotiv que renouvellent à chaque contact Cimbres et Teutons : tout ce qu’ils demandent est une terre qui puisse les nourrir et leur accorder cette nouvelle vie tant souhaitée. Mais à chaque fois. C’est le même refus. Quinze longues années ont passé depuis leur départ. En -105, les légions romaines vont subir une nouvelle défaite à Arausio, l’actuelle Orange en France. Ce fut une défaite écrasante et humiliante. 

 

Puis après avoir traversé la vallée du Rhône, le Sud de la Gaule, le Nord de la péninsule ibérique, et être retourné en Gaule, les Cimbres et Teutons vont commettre une erreur stratégique de taille. Les Romains étaient alors persuadés qu’ils allaient marcher sur Rome et détruire la ville éternelle. Rien ne pourrait se mettre en travers de leur route vers la victoire. Mais contre toute attente, les Cimbres et Teutons vont se scinder en deux groupes distincts. Les raisons de cette séparation ne sont pas claires, mais elles ne reposent certainement sur des motifs stratégiques. Car cette séparation est aussi le crépuscule de ces deux peuples. Les Teutons vont redescendre vers le Sud de la Gaule, tandis que les Cimbres vont contourner les Alpes par le Nord pour redescendre en Italie dans la vallée du Pô. Et ce seront finalement deux batailles en –102 et –101 qui vont sceller le dramatique destin des Teutons et des Cimbres. Lors de la bataille d’Aquae Sextiae, puis celle de Vercellae, ils seront presque entièrement exterminés. Leur résistance sera âpre et sévère. Ils résisteront jusqu’à n’en plus pouvoir, femmes et enfants participeront à ce dramatique dénouement. Mais l’issue en sera fatale. La ruse et la discipline romaine finiront par avoir raison des ces deux peuples du Nord. 

Le souvenir de ce premier grand choc entre Romains et Peuples du Nord ne s’effacera jamais de la mémoire des hommes. Et ce ne sera pas le dernier grand affrontement…loin de là ! L’histoire ne faisait que commencer…

 

Hathuwolf Harson

 

Jeudi 12 Juillet 2018