Les XII Travaux d'Héraclès

La peau du Lion de Némée...

Le Lion de Némée...

— Je veux parler au Roi Eurysthée ! Déclara Héraclès. 

Subjugués par la taille et la noble allure de cet inconnu, les soldats qui montaient la garde aux portes de la ville de Tirynthe le firent entrer. Héraclès parcourait les rues de la cité. Il touchait enfin au but: après avoir quitté Delphes, il avait emprunté un navire, traversé le golfe de Corinthe et parcouru l'Argolide. Nul doute qu'à présent, il vivrait ici, dans cette ville, puisque l'oracle lui avait ordonné de se mettre au service de son Roi. 

Quand on l'introduisit dans le palais, Héraclès découvrit, assis sur un trône, un individu chétif au regard fourbe et fuyant. L'étrange souverain considérait son hôte avec une appréhension mal dissimulée. 

— Ne t'approche pas ! Ordonna-t-il. Qui es-tu ? 

— Je suis ton cousin, dit Héraclès en s'inclinant. 

À ces mots, Eurysthée réprima un geste d'effroi. Le bruit des exploits et la renommée d'Héraclès étaient arrivés jusqu'à lui. Sans l'avoir jamais vu, Eurysthée redoutait ce parent en qui il devinait un rival. Il crut que son cousin venait lui chercher querelle et lui ravir sa couronne ! Fort inquiet, il demanda : 

— Et… tu désirais me voir ? 

— Oui. Je me mets à ton service, Eurysthée. J'accomplirai toutes les tâches que tu me demanderas. 

Le Roi demeura sans voix. S'agissait-il d'une ruse ? Son cousin se moquait-il de lui ? Non : à genoux, Héraclès baissait la tête. Comme le silence se prolongeait, il ajouta d'une voix soumise : 

— Parle, Eurysthée. J'obéirai. 

Un immense soulagement s'empara du petit souverain. Il lui fallait trouver au plus vite le 

moyen d'éloigner Héraclès. Et même d'en finir avec ce géant. Qui sait si, un jour, son cousin ne se retournerait pas contre lui ? Face à sa force colossale, Eurysthée ne ferait pas le poids. 

Du haut de l'Olympe, Héra veillait sur celui qu'elle avait pris sous sa protection. Elle souffla une idée à l'esprit d'Eurysthée. 

— Soit ! Dit soudain le Roi en se levant. Rends-toi dans la forêt de Némée et tue le Lion qui dévore les troupeaux de mes bergers. Va, et ne reviens pas sans me rapporter sa peau ! 

 

Dès qu'il eut quitté le palais, Héraclès remercia les Dieux. 

— Tuer un lion ! Se répétait-il, rassuré. C'est une tâche aisée. N'ai-je pas déjà abattu un fauve redoutable dans le massif du Cithéron, près de Thèbes ?

Héraclès s'interrogeait : était-il possible qu'il pût racheter ses crimes au moyen de quelques travaux si simples ? 

En deux heures, il gagna la sombre forêt de Némée. Demeurant aux aguets, il gardait à la main son arc armé d'une flèche, et il se tenait prêt à tirer. De temps à autre, il observait le sol pour y repérer les traces de l'animal. Mais le fauve restait introuvable. Le soir, Héraclès aperçut dans une clairière des bergers qui se lamentaient. Il s'approcha et découvrit plusieurs brebis égorgées. À en juger par les empreintes, la patte qui avait lacéré ces animaux devait être énorme, et armée de griffes plus tranchantes qu'un glaive ! 

— Il n'a même pas dévoré ses proies ! Gémit le gardien du troupeau. Ce monstre tue par plaisir et pour nous narguer ! 

— Depuis des générations, il sème la terreur dans cette forêt ! Ajouta un autre berger. Ah, qui nous délivrera de ce fléau ? 

— Moi ! affirma Héraclès. 

Un rugissement terrifiant répondit à ce défi. Les bergers fuirent en débandade pour aller se terrer dans leurs cabanes. 

Héraclès se retrouva seul, sur la défensive. Un instant plus tard, le Lion apparut. Il jaillit d'un bond sur le surplomb d'un rocher et s'y immobilisa fièrement. Sa taille était impressionnante. Au milieu d'une crinière couleur de feu, deux cruelles prunelles violettes luisaient au-dessus d'une gueule aux crocs acérés. Le fauve considéra l'homme en contrebas avec une sorte de pitié. Héraclès fit taire sa peur. Il banda son arc et ajusta son coup avec soin. Il craignait que l'animal bondisse ou esquisse un mouvement de fuite. La flèche partit et atteignit le fauve à l'épaule ; au lieu de s'y planter, elle ricocha... Et alla se perdre dans un taillis. 

— Eh bien, murmura Héraclès stupéfait, tu as la peau dure ! 

Aussitôt, il saisit une seconde flèche, banda son arc de toutes ses forces et tira en visant le cœur. Une nouvelle fois, la flèche rebondit sur le pelage comme sur la carapace d'une tortue. Le monstre ouvrit la gueule, bâilla et rugit. On eût dit qu'il narguait son adversaire. Puis il se détourna tranquillement et s'éloigna. 

Exaspéré, Héraclès le suivit. Parfois, l'animal s'arrêtait et le chasseur lui décochait une nouvelle flèche ; il visait le cou, les flancs, tâchant de repérer chez le monstre un endroit vulnérable. En vain : quand les coups du tireur étaient très violents, les flèches, au lieu de rebondir, se brisaient sur le corps du Lion ! 

À la nuit tombée, Héraclès en eut assez. Il défia l'animal, cria : 

— Pourquoi fuis-tu sans cesse ? As-tu peur de te mesurer à moi ? 

À ces mots, le fauve fit volte-face et s'élança, gueule ouverte, vers son adversaire. Héraclès tira son glaive et le brandit à deux mains. Dès que le monstre fut à sa portée, il lui asséna un coup qui aurait pu trancher un cheval en deux. Mais le fer de son arme se tordit sans pénétrer la peau ! Héraclès pensa que l'animal allait le dévorer; mais comme s'il dédaignait une proie trop facile, le Lion s'en alla et disparut dans la nuit. 

Héraclès, dépité, alla retrouver les bergers. Ils s'étaient réunis autour d'un feu dans la clairière et l'invitèrent à partager leur repas. 

— Ainsi, lui dirent-ils, tu as échappé à la fureur du Lion de Némée ? 

— Oui. Je l'ai même affronté. Mais sa peau semble plus dure que le fer de mon glaive ! 

— Que crois-tu, jeune étranger? Déclara l'un d'eux. Ce n'est pas là un lion ordinaire, son origine est divine ! 

— Que veux-tu dire ? demanda Héraclès, intrigué. 

— Connais-tu le Dieu Typhon, cet enfant né de Gaïa (1) et du Tartare (2) ? Ce Dieu dont les doigts sont des têtes de dragon est si gigantesque que sa tête touche les étoiles ! Sais-tu que Typhon a longtemps tenu tête à Zeus lui-même ? 

— Oui. Et Zeus l'a vaincu ! Dit Héraclès en redressant le torse. 

— Hélas, avant que le Dieu de l'Olympe ne le jette aux Enfers, Typhon s'est uni à Échidna, la Femme-Serpent. Il a engendré des monstres (3) aussi terrifiants que lui. Le Lion de Némée, vois-tu, est l'un des fils de Typhon ! 

— Serait-il invulnérable ? 

— Je le crois ! Répliqua un autre berger. On dit qu'Héra elle-même a nourri et élevé ce fauve avant de le lâcher en Argolide, pour notre plus grand malheur ! Depuis des générations, il ravage les troupeaux, dévaste les villages et dévore les habitants de la région. 

Le lendemain, en parcourant la forêt de Némée à la recherche du Lion, Héraclès réfléchit. Il abandonna son glaive tordu et se sépara de son carquois et de son arc inutiles. Sur le sol, il aperçut une branche d'olivier noueuse, très épaisse. Il en apprécia la dureté ; il n'oubliait pas la façon dont il avait ouvert une brèche au fleuve qui avait emporté l'armée d'Erginos. 

— Une massue ! S'exc1ama-t-il. Puisque mes flèches et mon épée sont impuissantes à percer sa peau, je vais tenter de l'assommer ! 

Muni de cette nouvelle arme, il s'enfonça dans la forêt. Il eut vite fait de repérer les traces du fauve. Bientôt, il aboutit à l'entrée d'une caverne. La puanteur qui s'en dégageait et les ossements entassés à l'entrée ne laissaient aucun doute : c'était l'antre du Lion ! 

Héraclès enjamba les charognes et, massue levée, pénétra dans la grotte. Un rugissement de contrariété l'accueillit. Dans l'obscurité, il aperçut deux prunelles luisantes. 

— Cette fois, murmura-t-il, tu seras bien forcé de m'affronter !

Il entendit le Lion qui s'éloignait dans les profondeurs de la caverne. Héraclès malgré tout avança. En débouchant à l'air libre, il comprit : l'antre avait deux issues, ce qui avait permis au fauve de fuir et d'échapper à son poursuivant ! À présent, il était loin. 

— Tu ne perds rien pour attendre. Je te réserve une surprise à ton retour... 

Profitant de l'absence du Lion, il explora les environs. Il repéra, en amont de la caverne, un énorme rocher. De l'épaule, il le fit rouler puis, d'un coup, le fit basculer. Le bloc vint tomber exactement devant la seconde issue. 

— À présent, dit Héraclès en se postant près de l'entrée, je t'attends ! 

La nuit entière passa sans que le Lion de Némée se montrât. Enfin, le fauve apparut. Sa crinière était encore tachée du sang de ses dernières victimes. Sans méfiance, l'animal pénétra dans son antre. Héraclès attendit quelques instants puis se risqua à son tour dans la caverne. Brandissant sa massue, il hurla : 

— Eh bien, accepteras-tu enfin de me faire face ? 

L'écho répéta sa voix, et les pas du fauve qui s'éloignait. Bien sûr, il ne put s'échapper : quand il comprit que sa seconde issue était bouchée le monstre grogna, fit demi-tour et vit que son adversaire lui bloquait la sortie. Il se précipita sur lui ! 

Héraclès lui asséna sur le crâne un coup formidable auquel aucun être vivant n'aurait pu résister. Le fauve parut à peine étourdi : il recula pour revenir aussitôt à la charge. Une nouvelle fois Héraclès le frappa à la tête, si violemment que la massue lui échappa des mains. Comme le fauve s'apprêtait à fuir, Héraclès comprit qu'il n'avait pas le choix : ce serait un combat au corps à corps ! Au moment où l'animal le frôlait pour quitter la caverne, Héraclès se jeta sur lui et enserra sa gorge entre ses bras. Le monstre rugit en se débattant ; Héraclès accentua encore sa pression en évitant les crocs qui cherchaient à le mordre. Les adversaires roulèrent dans la poussière, parmi les ossements entassés à l'entrée de la grotte. Bientôt, les mouvements du fauve se firent saccadés et de moins en moins violents ; ses yeux violets se ternirent et sa tête se fit plus lourde. 

Quand Héraclès écarta les bras, le corps du monstre s'effondra à terre, sans vie. Haletant, 

Héraclès considéra sa victime. 

— J'ai vaincu le Lion de Némée ! 

Il se souvint de l'ordre d'Eurysthée : "Ne reviens pas sans me rapporter sa peau !" Il alla récupérer son glaive et essaya d'entamer le pelage du monstre. Hélas ! Même dans la mort, le Lion avait conservé son pouvoir : aucun fer ne pénétrait sa fourrure. 

Héraclès comprit qu'il n'était pas au bout de ses peines et que l'intelligence devait maintenant supplanter la force. Mais la colère et le désarroi l'empêchaient de réfléchir. 

— Comment faire ? murmurait-il, à la recherche d'une idée. 

De ses ongles, il laboura cette crinière aussi dure que le métal dans l'espoir de l'égratigner. Il aperçut alors les pattes du fauve. 

— Bien sûr ! S'exc1ama-t-il, si quelque chose peut couper la peau de ce monstre, ce sont... ses propres griffes ! 

Il s'empara d'une patte du cadavre dont les griffes parvinrent aisément à déchirer la toison. Quand il eut dépouillé l'animal, il revêtit sa peau et, tel un casque, rabattit la tête du Lion sur son visage. Vêtu de cette armure insolite, il se présenta aux portes du palais. 

— Menez-moi au Roi ! Ordonna-t-il aux soldats. 

Quand Eurysthée vit entrer ce qu'il prit d'abord pour un lion, il crut mourir d'épouvante. 

— C'est moi, ton cousin ! Fit Héraclès en s'inclinant. 

Il enleva de ses épaules la pelisse qu'il jeta aux pieds du Roi. 

— Je t'apporte la dépouille du Lion de Némée ! 

Eurysthée ne pouvait porter les yeux sur l'animal sans frémir. À présent, il avait l'impression 

d'avoir devant lui deux ennemis invincibles au lieu d'un. Il songeait à la colère d'Héra s'il 

conservait la peau de ce monstre qu'elle avait autrefois nourri. 

— Je n'en veux pas ! S'exc1ama-t-il avec un mouvement d'horreur. 

— Que dois-je en faire ? 

— Garde-la ! Emporte-la loin d'ici. Et désormais, ne te présente plus devant moi. Je t'interdis l'entrée de mon palais ! 

Héraclès était décontenancé devant cette réaction inattendue. 

— Mais comment recevrai-je alors tes ordres ? 

— Mes ordres ? 

— Je reste à ton service, Eurysthée. 

Héraclès s'agenouilla humblement et ajouta : 

— Dis-moi quelle nouvelle tâche tu m'imposes ; j'obéirai. 

— Soit, soit! Répondit précipitamment le Roi. Mais d'abord, quitte la ville. 

Tandis qu'Héraclès, vêtu de la peau du Lion de Némée, franchissait la porte de la ville de 

Tirynthe, Eurysthée, dans son palais, invoquait Héra: il la suppliait de lui suggérer un travail 

impossible à accomplir, une épreuve qui le débarrasserait définitivement de cet encombrant cousin. 

Dans la nuit qui suivit, Zeus, sur l'Olympe, décida de créer plusieurs étoiles pour saluer le premier travail de son fils. 

C'est ainsi que naquit la constellation du Lion. 

 

  1. GaÏa: C'est-à-dire de la Terre. 
  2. Tartare : C'est-à-dire les Enfers 
  3. Cerbère, Orthros, la Chimère, l'Hydre de Lerne, le Sphinx... 
  •  Nota Bene : Ce conte fut repris plus tard dans la mythologie romaine.

 

Latinisation des personnages :

- Héraclès : Hercule

- Zeus : Jupiter

- Héra : Junon

 

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Christian GRENIER - Les Héros De La Grèce Antique

 

Lundi 27 Novembre 2017