Les XII Travaux d'Héraclès

Un monstrueux Tête à Têtes...

L'Hydre de Lerne...

Non loin de la ville d'Argos, dans la région de Lerne, s'étendait un immense marécage dont nul n'osait s'approcher : c'était le repaire d'un énorme reptile, l'Hydre, qui possédait neuf têtes. Comme le Lion de Némée, l'Hydre était l'un des enfants engendrés par les géants Typhon et Échidna. Mais ce dragon était plus redoutable qu'un fauve ! Son haleine empoisonnée dissuadait les êtres vivants de l'attaquer. De plus, sa tête centrale, la plus grosse, était immortelle. Qui aurait pu venir à bout d'un tel monstre ? 

"Personne ! Pensait Eurysthée avec un sourire mauvais. Pas même Héraclès..." 

Oui, il avait trouvé le moyen infaillible de se débarrasser de son cousin ; il le convoqua aussitôt aux portes de Tirynthe. Du haut des murailles de la ville, il lança : 

— Héraclès, je t'ordonne de tuer l'Hydre de Lerne ! 

Le fils de Zeus et d'Alcmène faillit protester : qu'on lui confie un travail difficile qu'il puisse accomplir... mais pas une mission impossible ! 

Déjà, Eurysthée se fâchait : 

— Eh bien, va ! Qu'est-ce que tu attends ? 

Héraclès s'inclina en signe de soumission. Puis il ajusta sur ses épaules la peau du Lion qui lui servait de tunique et s'éloigna, perplexe. Comme il cheminait, tête basse, en direction du fameux marais de Lerne, il aperçut devant lui, sur la route, un léger nuage de poussière. Il ne tarda pas à reconnaître son propre char, que dirigeait un adolescent dont les traits lui semblèrent familiers. Des souvenirs douloureux lui revinrent, qui dataient de l'époque heureuse où son père lui apprenait à manier cet engin rapide tiré par quatre superbes chevaux blancs. 

— Salut à toi, Héraclès ! Lui lança le conducteur en souriant. 

Il s'arrêta et, d'un geste, invita le Héros à monter auprès de lui. Comme Héraclès déclinait l'offre, le jeune homme ajouta : 

— Tu ne me reconnais pas ? Je suis Iolas (1), le fils de ton frère Iphiclès et d’Automéduse. — Iolas ! S'exclama Héraclès en s'approchant de son neveu pour le serrer contre lui. Que fais-tu ici ? 

— J'ai appris ton infortune. Je sais que tu dois accomplir les travaux que t'imposera Eurysthée, et je viens te proposer mon aide. 

— Ton aide ? Hélas, tu ne me seras d'aucun secours, Iolas. Et puis tu n'es encore qu'un enfant. 

— Oh, Héraclès, s'il te plaît, laisse-moi t'accompagner ! 

— Voudrais-tu donc combattre l'Hydre de Lerne ? 

À l'évocation de ce nom, le jeune homme pâlit et murmura : 

— Permets-moi au moins de te conduire jusqu'aux marais. 

— Arrête-toi, Iolas ! Les chevaux peinent et le char s'embourbe. 

Héraclès et son neveu descendirent et poursuivirent la route à pied. Le sol était humide et fangeux, encombré de joncs, parcouru par des nappes d'un brouillard épais et nauséabond. Ils progressaient lentement, pataugeant dans le marécage. Autour d'eux régnait un silence de mort. Une nuée pestilentielle les fit soudain reculer. 

— Nous n'irons pas plus loin, dit Héraclès en se bouchant le nez. L'air est empoisonné ! 

— Donc, l'Hydre n'est pas loin, murmura Iolas. 

Ils scrutèrent la surface de l'eau. Héraclès y jeta plusieurs cailloux, lança quelques cris de défi avec l'espoir de débusquer la bête. Iolas, le nez dans le pan de sa tunique, marchait dans les pas de son oncle. Le temps passait. 

— Elle se cache ! Comment la faire sortir ? 

Héraclès s'impatientait. Il s'efforça de garder son calme, pria Athéna de lui inspirer une idée et s'exclama soudain : 

— Oui... Des flèches enflammées ! Iolas, allume un feu ! 

Le jeune homme obéit, revint sur la berge, ramassa du bois mort et confectionna un brasier. Héraclès y plongea ses flèches qu'il envoya au centre du marais, illuminant sa surface embrumée. Il s'apprêtait à échafauder un autre plan quand, à vingt pas devant lui, une tête monstrueuse émergea en rugissant; son cou, interminable, serpenta vers la berge. 

— Iolas, fuis !

Massue levée, Héraclès avança vers l'effroyable apparition qui ouvrait une gueule armée de dents. Il évita les crocs qui mordirent sa tunique - mais la peau du Lion de Némée était impénétrable ! Et, retenant sa respiration, Héraclès asséna un coup formidable sur la tête qui cherchait à happer son ennemi. Il y eut un craquement sinistre, un flot de sang jaillit : le Héros avait brisé le crâne de la bête, il n'en restait qu'une horrible bouillie ! 

— Héraclès, attention ! hurla Iolas qui suivait le combat depuis la rive. L'Hydre sort du marais ! 

À présent surgissaient de l'eau, ici et là, deux, trois... huit nouvelles têtes qui crachaient une haleine empoisonnée ! Elles rampaient, menaçantes, vers ces humains imprudents qui s'étaient aventurés jusque-là. Héraclès, prêt à combattre, leva encore sa massue. Mais il suspendit son geste, fasciné par un phénomène extraordinaire : à ses pieds, gigotant dans l'eau du marécage, le cou sanglant de la tête écrabouillée de l'Hydre semblait animé d'une étrange vie : à l'extrémité du moignon, une nouvelle tête apparut - puis une seconde ! Oui, des têtes jumelles poussaient à vue d'œil sur le cou de l'animal. Ses pouvoirs étaient donc fabuleux... 

Héraclès eut un moment d'indécision quand une voix le héla : 

— Ton glaive, vite ! 

Depuis la rive, Iolas lui lança l'arme qu'Héraclès attrapa par la poignée. Comme deux autres têtes le menaçaient, suivies d'une troisième qui s'approchait en sifflant, Héraclès prit son élan... et il exécuta un moulinet qui trancha net les trois cous ! En bouillonnant, des flots rouge sombre jaillirent des orifices, éclaboussèrent la peau du Lion qui protégeait Héraclès. 

— Prends garde ! Hurla Iolas, le sang de l'Hydre est un poison ! 

Le Héros recula et, incrédule, murmura : 

— Les têtes... elles repoussent encore ! 

Héraclès se résigna à revenir sur la berge. Mais il ne pouvait détacher son regard de l'Hydre dont les têtes multipliées se tendaient vers lui en le narguant.

Voilà pourquoi certains affirment que l'Hydre a cent têtes ! Dit Iolas en réprimant une nausée. Renonce, mon oncle, ne vois-tu pas qu'en t'acharnant sur ce monstre, tu décuples ses pouvoirs ? 

Héraclès répugnait à reconnaître sa défaite. Il cherchait un subterfuge. Il aperçut alors les restes du foyer que son neveu avait allumé. Il saisit un brandon enflammé. 

— Iolas... Lorsqu'on est gravement blessé ou encore amputé d'un membre, sais-tu comment on empêche le sang de couler ? 

— Oui ! On cautérise la plaie avec un tison. Mais la douleur est insupportable. 

— Ma foi, ça ne sera pas à moi de la supporter ! Éloignons-nous un peu. Prends cette torche, Iolas, j'ai une idée... 

 

Rendue furieuse par la présence des intrus qui rôdaient sur son territoire, l'Hydre se dirigea vers la rive en faisant ramper ses cous serpentiformes. Héraclès bondit à l'intérieur du char, invita son neveu à monter à ses côtés, fit claquer son fouet et lança : 

— Allez, vous autres, au galop ! Et toi, Iolas, tiens les rênes d'une main et la torche enflammée de l'autre. 

— Que veux-tu faire ? 

— Le tour du marécage ! Essayons de provoquer ce monstre. 

C'était inutile : l'Hydre ne semblait pas vouloir laisser échapper ses proies. Tandis que le char roulait le long de la berge, elle tendit l'une de ses têtes. De son glaive, Héraclès la trancha d'un coup ! Puis il hurla : 

— Le tison, vite ! 

Iolas appliqua la torche enflammée sur la plaie sanglante du cou. Aussitôt, les autres têtes hurlèrent et se tordirent de douleur. Il y eut un grésillement atroce ; une odeur de chair brûlée se mêla aux brumes stagnantes du marais. 

— Tu avais raison, constata Iolas en fouettant les chevaux, les têtes ne repoussent pas sur le cou que j'ai brûlé ! 

Avec la hargne d'un animal enragé, l'Hydre avança une autre tête ; Héraclès la décapita aussi 

vite que la précédente - et aussi vite, Iolas plongea son brandon sur le cou mutilé. Alors, le monstre, rassemblant ses forces, essaya de cerner le char en marche en faisant converger vers lui ses longs cous semblables à des vers immondes. 

— Vite, Iolas, cautérise ! 

Devant tant de gueules dressées vers lui, on aurait pu croire qu'Héraclès ne savait plus où donner de la tête ; mais son glaive tournoyait avec précision et son arme faisait un vrai carnage ! 

Soudain, les chevaux s'embourbèrent, les roues s'enfoncèrent dans le sol trop mou. Le char versa, jetant ses occupants à terre. En une seconde, Héraclès fut debout; face à lui, l'Hydre laissait pendre ses appendices inutiles, telle une pieuvre aux tentacules impuissants. Le monstre ne possédait plus qu'une seule tête, la plus grosse, qui dardait vers le Héros un regard furibond. Iolas, agenouillé dans la boue, murmura : 

— Celle-ci, hélas, est immortelle ! Héraclès... nous sommes perdus.

Le Héros ne s'avouait pas vaincu. Même si toute résistance semblait vaine, il voulait lutter jusqu'au bout. Cependant, au cours de leur chute, son glaive était tombé dans l'eau. Il fouilla la vase, sentit sous ses doigts une poignée - la saisit et la brandit face à la tête hideuse au moment où elle ouvrait une gueule immense. Il laissa échapper un cri de surprise que Iolas, trois pas derrière lui, répéta en écho : ce qu'il avait en mains n'était pas son épée mais une serpe en or, si ouvragée, si somptueuse qu'Héraclès s'écria : 

— C'est un cadeau des Dieux ! 

À cet instant, à l'endroit même où le Héros avait trouvé la serpe, un énorme crabe pinça Héraclès au talon. Le Héros cria de douleur - et ce bref instant d'inattention faillit lui coûter la vie. Il réagit à temps et trancha la dernière tête de l'Hydre qui alla rouler au loin. Alors, au centre du marais, le corps immense de la bête entièrement décapitée eut un sursaut d'agonie avant de s'engloutir lentement dans le marécage. 

Héraclès reprit sa respiration. Son neveu, toujours agenouillé, semblait pétrifié : il contemplait la dernière tête de l'Hydre échouée sur la berge du marais. Elle ne cessait d'ouvrir et de refermer sa gueule, et roulait des yeux meurtriers. Il bredouilla : 

— Même privée de corps, elle continue de vivre ! 

Héraclès, lui... ne perdit pas la tête : il sortit toutes les flèches de son carquois et alla les tremper dans le sang qui s'échappait encore du cou. À son neveu qui s'étonnait, il expliqua : — Grâce à ce poison, désormais tous mes coups seront mortels ! 

Hélas ! Il ne se doutait pas qu'un jour, dans très longtemps, ce sang deviendrait l'instrument de sa propre mort... 

Enfin, il se tourna vers la dernière tête de l'Hydre. 

Tu es immortelle, soit ! Lui dit-il en la fixant dans les yeux. Mais à présent que te voilà isolée et immobile, à quoi te sert l'éternité ? 

Du pied, il roula la tête devant lui. Sans écouter les cris de rage qu'elle proférait, il la poussa loin de l'eau jusqu'à un trou profond, où il la fit tomber. Puis, pour étouffer ses hurlements de colère, il fit basculer sur elle un énorme rocher et, en guise d'oraison funèbre, il déclara : 

— Cette dernière tête ne me revenait pas du tout. 

— Héraclès, fit Iolas, cette étrange serpe que tu as trouvée dans la vase... Où est-elle ? 

Ils partirent à sa recherche mais ils ne la retrouvèrent pas. Pas plus qu'ils ne revirent le crabe qui avait blessé Héraclès au pied. 

 

Là-haut, sur l'Olympe, Héra laissa éclater sa fureur : 

— Tu triches, Zeus ! Crois-tu que j'aie été dupe ? Dis-moi, qui a mis sous les doigts de ton fils cette arme miraculeuse ? 

— Tous les coups sont permis ! répliqua le Dieu de l'Olympe en bougonnant. D'ailleurs, n'est-ce pas toi qui as eu l'idée de faire surgir sous ses pieds ce maudit crabe ? 

— Héraclès s'en est bien tiré, soupira Héra. Pour cette fois, je reconnais ma défaite : ma ruse a échoué, la tienne a réussi. 

Zeus était si heureux du second succès de son fils qu'il décida, pour modérer le dépit de son épouse, de rendre hommage à l'animal qu'elle avait pourtant perfidement placé sur sa route. De son bras armé du foudre, il désigna le ciel étoilé. Dans un grondement terrifiant, de nouveaux astres apparurent. 

Et c'est depuis le jour où Héraclès vainquit l'Hydre de Lerne qu'existe dans le ciel nocturne la constellation du Crabe ... 

 

  1. Iolas : Héros Thébain. 
  •  Nota Bene : Ce conte fut repris plus tard dans la mythologie romaine.

 

Latinisation des personnages :

- Héraclès : Hercule

- Zeus : Jupiter

- Héra : Junon

- Athéna : Minerve

 

 Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Christian GRENIER - Les Héros De La Grèce Antique

 

Lundi 27 Novembre 2017