Héraclès

Une enfance de Héros...

L'enfance d'Héraclès...

Quelques temps plus tard, Amphitryon fut réveillé en pleine nuit par un violent éclair. Ce n'était pas un orage : devant le Roi de Thèbes se tenait Zeus. De sa voix grondante, le Dieu déclara: 

— Un glorieux destin attend Héraclès ! Je te confie son éducation. Élève-le comme ton propre fils. Trouve-lui les meilleurs maîtres. Et surtout, défie-toi des ruses d'Héra, mon épouse. Elle a juré la perte de mon enfant. 

Amphitryon baissa la tête : on ne discute pas les ordres d'un Dieu. 

— Héraclès ? Où te caches-tu ? Ton maître Linos est arrivé ! 

Alcmène explora une seconde fois toutes les chambres du palais. Ah, son fils Héraclès lui donnait bien du souci ! 

— Je te conseille d'aller aux cuisines, dit le précepteur sur un ton un peu méprisant, tu y trouveras sûrement mon élève. 

— Tu as raison. Héraclès est si gourmand. 

Résigné à attendre, Linos posa sur la table les ouvrages qu'il avait apportés. Fils d'Apollon lui-même, Linos était un fin lettré ; n'avait-il pas enseigné la musique à Orphée (1) ? Mais la patience de Linos avait des limites. Il avait souvent l'impression que le jeune Héraclès se moquait de lui.

Parvenue aux sous-sols du palais, Alcmène trouva quelques domestiques occupés à nettoyer les restes d'une carcasse de bœuf. Il ne restait que peu de viande. Interrogé, l'un des cuisiniers expliqua à la reine : 

— Héraclès vient d'achever son déjeuner. À lui seul, il a dévoré l'animal entier ! 

Alcmène quitta le palais. Enfin, elle aperçut Héraclès : debout, torse nu, cheveux bouclés flottant au vent, il défiait en riant les camarades de jeu qui l'entouraient. Irrités par ses moqueries, trois d'entre eux se jetèrent sur lui ; d'un seul revers de main, il les précipita à terre ! 

— Eh bien ? Lança-t-il au groupe dans un joyeux cri de défi. Quelqu'un veut-il encore se mesurer à moi ?

— À quoi bon nous narguer ainsi ? Lui lança son frère Iphiclès dans un sourire. Tu es invincible, nous le savons bien ! 

— Cependant, dit sa mère en s'approchant d'Héraclès, tu n'excelles pas dans tous les arts. Dans le domaine des lettres et de la musique, tu as encore beaucoup à apprendre ! Viens Héraclès, Linos est là. 

Héraclès réprima une grimace. 

— Linos ? Aujourd'hui ? Mais n'est-ce pas le jour où Eurystos doit venir m'enseigner le tir à l'arc ? 

— Eurystos ne reviendra pas, annonça fièrement Alcmène. La semaine dernière, tes flèches ont fait mouche à tous les coups. Tu as dépassé ton maître, Héraclès ! 

— Alors... je crois que ce matin, le vaillant Castor vient m'apprendre le maniement des armes ! 

— Non, Héraclès : Castor ne viendra plus. Il m'a dit qu'il ne pouvait plus rien t'apprendre. 

— Voilà Chiron ! S'écria soudain le jeune Héros. 

Il désigna un cheval au torse et à la figure humaine qui passait en trottinant près d'eux. Le Centaure adressa un signe amical à Héraclès, qui l'interpella : 

— Chiron, viens-tu m'enseigner l'astronomie ou la médecine ? 

— Ni l'un ni l'autre ! Répliqua le sage Centaure. Je m'apprête à partir pour donner des cours à d'autres élèves (2). 

Héraclès ne se décidait pas à suivre sa mère :

Linos l'ennuyait et il aurait préféré continuer à jouer. Il aperçut alors Amphitryon qui arrivait aux portes du palais. Il se précipita vers lui ; il était rare que le Roi lui refusât une faveur. 

— Père ! M'apprendrez-vous à conduire votre char, aujourd'hui ? 

— Hélas, répondit Amphitryon, embarrassé. Voilà bien longtemps que tu le conduis mieux que moi ! Et je crois que Linos t'attend. 

— Aucun doute, ajouta Alcmène en prenant son fils par la main, tu n'échapperas ni à la grammaire, ni au calcul ! 

De mauvaise grâce, Héraclès se laissa conduire jusqu'à son maître. Linos lui adressa un sourire d'encouragement. 

— Eh bien, Héraclès, lui dit-il, j'ai vu hier Eumolpos ; il m'a assuré que tu commençais à jouer correctement de la lyre. Il paraît aussi que tu chantes fort bien ? Pourquoi mets-tu moins d'ardeur quand il s'agit d'apprendre à compter ou à lire ? 

— Je ferai de mon mieux, soupira Héraclès en s'asseyant.

— Pour te consoler, dit Linos, je te laisse libre de choisir l'ouvrage sur lequel nous allons travailler aujourd'hui. Qu'en dis-tu ? 

L'élève considéra les piles de livres alignés. Il en saisit un. 

— Doucement ! La dernière fois, tu as abîmé une couverture. 

Héraclès cacha sa déception : il n'y avait là que des ouvrages ennuyeux : des tragédies, des odes, des poèmes épiques... Son regard tomba alors sur un livre que Linos n'avait sûrement pas apporté et qu'Héraclès connaissait bien : c'était le guide du parfait cuisinier ! 

— Celui-ci ! S'exclama-t-il en brandissant l'ouvrage. 

Le fils d'Apollon pâlit. À ses yeux, ce choix était une insulte. Nul doute que son élève avait glissé ce livre ici pour le ridiculiser. Il se leva, très courroucé. 

— Tu te moques de moi, Héraclès ! 

— Comment ? N'as-tu pas affirmé toi-même que je pouvais choisir le texte que nous devrions lire aujourd'hui ?

— Ah, je reconnais bien là ta goinfrerie ! Tu ne penses qu'à manger, Héraclès ! Manger et te battre. Je perds mon temps avec toi ! Je reviendrai demain pour instruire ton frère Iphiclès, qui est mille fois plus docile ! 

Déjà, Linos se levait et s'apprêtait à repartir. Héraclès, d'une bourrade, obligea son maître à se rasseoir. 

— Nous travaillerons sur le livre que j'ai choisi, comme tu l'as dit ! 

Irrité par l'insistance de son élève, Linos lui lança une gifle. Héraclès, stupéfait, n'attendit pas pour réagir : jamais personne n'avait porté la main sur lui ! Il saisit le tabouret sur lequel il était assis et le jeta à la tête de Linos. L'angle du tabouret heurta son front et il s'écroula. 

— Linos ? Oh, Linos, pardonne-moi ! J'ai le sang trop vif. 

Héraclès contourna la table pour relever son maître ; mais Linos ne bougeait plus. Héraclès, terrifié, s'aperçut que le tabouret avait défoncé le crâne de son malheureux enseignant. Il poussa un hurlement d'horreur. 

— Linos ? Oh, réponds-moi, je t'en supplie ! 

Ses cris de désespoir attirèrent ses parents et plusieurs domestiques. Le Centaure Chiron lui-même arriva en caracolant. Il releva le corps inerte, et, après un bref examen, conclut: 

— Linos ne pourra plus jamais te répondre, Héraclès : il est mort. 

— Par tous les Dieux de l'Olympe, s'exclama Amphitryon atterré. Héraclès, qu'as-tu fait ? 

— Il m'avait giflé, geignit l'enfant en se prenant la tête entre les mains, et j'ai répliqué sans réfléchir... 

— C'est un accident, dit Alcmène qui ne pouvait retenir ses larmes. Tu ne connais pas ta force, Héraclès ! Pauvre Linos... 

— Oh, mère, je ne voulais pas le tuer, je vous le jure ! 

Chiron et les domestiques s'éloignèrent, laissant l'enfant avec ses parents. Le cœur serré, Amphitryon alla s'asseoir sur son trône. Fallait-il expliquer à Héraclès son origine divine, qui était sans doute la cause de cette force démesurée ? Fallait-il lui révéler qu'il était le fils de Zeus et que seul son divin père avait le droit de le juger ? Amphitryon se dit qu'il était trop tôt. Il déclara au coupable qui s'était mis à genoux devant lui : 

— Même si tu n'es encore qu'un enfant, Héraclès, il te faut expier. Tu vas quitter ce palais où, par ailleurs, personne ne peut plus rien t'enseigner. Tu rejoindras la montagne et là, dans le massif du Cithéron, tu vivras au milieu des bergers. Puisses-tu, dans la nature, exercer cette force qui te dépasse et te rendre utile à ceux dont tu partageras la rude existence. Tu attendras tes dix-huit ans pour revenir au palais. 

 

Quand Héraclès atteignit la forêt, il laissa éclater son chagrin : ainsi, un seul geste malheureux - mais fatal - avait provoqué son exil. À présent, il regrettait sa famille et même les leçons que lui donnaient ses maîtres. 

Il eut une brève pensée pour Eurysthée. Bientôt, ce lointain cousin régnerait sur Mycènes et Tirynthe tandis que lui, Héraclès, était condamné à la solitude, la déchéance et l'exil. 

Depuis le mont Olympe d'où elle observait les hommes, Héra avait assisté à l'incident. La Déesse laissa éclater sa joie : 

— Ce jeune Héros est si impétueux qu'il court lui-même à sa perte ! Je n'aurai pas besoin d'intervenir. 

 

Plusieurs années s'écoulèrent sans qu'Héraclès quitte la montagne. Là, son corps s'endurcit encore et sa beauté devint resplendissante. À la veille de ses dix-huit ans, sa taille atteignait déjà quatre coudées et un pied - c'est à dire qu'il dépassait deux mètres. Mais il se méfiait de sa propre force et mesurait le moindre de ses gestes pour ne pas provoquer de catastrophe. 

Un matin, l'un des bergers avec lesquels il vivait vint se plaindre à ses compagnons : 

— Le lion qui dévaste la montagne m'a encore dévoré six brebis ! 

— C'est une calamité, ajouta un autre berger. Ce fauve a décimé le troupeau du Roi Thestios, qui règne dans la vallée voisine. À présent, c'est à la région de Thèbes qu'il s'attaque ! 

— Ah, qui pourrait nous débarrasser de ce monstre ? Aucun des chasseurs du Roi Amphitryon n'ose l'affronter ! 

Héraclès ne répondit rien. Mais le soir même, après avoir examiné les traces du lion sur le sol il se lança à sa poursuite, armé d'un javelot et d'un glaive. Quelques heures plus tard, il aperçut l'animal dont les yeux brillaient dans la nuit. Le fauve dut comprendre qu'il avait affaire à un humain plus courageux que les autres : il décida de fuir. Et Héraclès se mit à courir après lui. 

— Tu as peur ? Lui hurlait parfois le fils de Zeus en s'arrêtant pour reprendre haleine. Au moins, essaie de te mesurer à moi ! 

On eût dit que le lion défiait Héraclès à la course ; il se tenait toujours assez loin pour être hors de la portée du javelot. Ce petit jeu dura une semaine. Puis deux. Puis un mois entier. 

Héraclès continua de poursuivre le fauve sans relâche... 

Le matin de la huitième semaine, l'animal, épuisé, s'arrêta enfin. D'un geste, Héraclès le transperça de sa lance et le dépeça. 

— Demain, décida-t-il, je me présenterai aux portes de Thèbes avec sa dépouille. Ainsi, mon père m'accordera peut-être son pardon. D'ailleurs, j'aurai dix-huit ans dans quelques jours. 

Il approchait de la cité quand il croisa une troupe qui se dirigeait vers la ville. Ajustant la peau du lion sur son épaule, il aborda les étrangers : 

— Qu'est-ce qui vous amène à Thèbes ? Venez-vous rendre hommage à Amphitryon, mon père ? 

Celui qui marchait en tête eut un regard narquois pour ce jeune homme à demi nu ; sans doute prenait-il Héraclès pour un sauvage vêtu d'une peau de bête. 

— Passe ton chemin, berger ! Lui jeta-t-il avec mépris. 

— Le Roi de Thèbes n'a pas droit à nos hommages, ajouta son voisin. C'est lui qui a des comptes à nous rendre ! 

Il y avait une telle arrogance dans l'attitude de ces hommes qu'Héraclès se mit en travers de leur route.

— Des comptes ? Expliquez-moi ! 

— Nous sommes les ambassadeurs d'Erginos, le Roi de la ville d'Orchomène, expliqua l'un des étrangers. Nous venons, comme chaque année, réclamer à Amphitryon un tribut de cent bœufs ! 

Héraclès était consterné : à quoi bon rapporter à Thèbes la dépouille de ce lion qui décimait les moutons si Amphitryon devait, le même jour, se séparer de cent bœufs ! 

— Mais pourquoi Thèbes doit-elle payer ce tribut ? 

— Autrefois, cette cité s'est rendue coupable d'un délit. 

— Lequel ? 

— Ma foi, firent les voyageurs en se consultant les uns les autres, nous ne le savons plus. Mais la tradition du tribut est restée ! 

Héraclès le sentait monter la colère. Il s'exclama : 

— Cette faute ancienne doit être peu importante, pour que vous l'ayez oubliée ! En ce cas, je vous recommande d'oublier aussi le tribut que vous venez réclamer ! Allez, passez votre chemin, et ne vous risquez plus jamais ici ! 

Les ambassadeurs éclatèrent de rire : 

— Oserais-tu nous défier ? Ne vois-tu pas que nous sommes nombreux et armés ? 

Comme Héraclès les empêchait d'avancer, les envoyés d'Erginos brandirent leur glaive. Le sang d'Héraclès ne fit qu'un tour. Sans hésiter, il se précipita l'épée levée, au-devant du cortège. Son intention n'était pas de tuer ; il voulait simplement donner une leçon à ces individus et leur ôter l'envie de revenir. Ajustant ses coups avec précision, il ne faisait que trancher les nez et les oreilles. Hurlant de douleur, les étrangers furent vite désemparés par l'ardeur du Héros dont le glaive volait si vite que le regard ne pouvait le suivre. 

En quelques minutes, le sol fut jonché de dizaines d'oreilles et de nez. Les ambassadeurs, stupéfaits par tant d'audace et d'adresse, avaient été incapables de rendre coup pour coup. 

Dépités et sanglants, ils attendaient à genoux le verdict de cet adversaire invincible qui, malgré tout, les avait épargnés. 

Héraclès prit son temps : d'abord, il attacha dans le dos les mains de tous ses ennemis. Puis il enfila sur des cordes les oreilles et les nez tranchés qu'il suspendit à leur cou. 

— Allez ! Retournez chez votre maître. Dites-lui que ces colliers sont le tribut que lui envoie la ville de Thèbes ! Et sachez que tant qu'Héraclès vivra, Orchomène ne recevra plus rien d'autre. 

Trop heureux de s'en tirer avec la vie sauve les, vaincus déguerpirent. 

L'arrivée d'Héraclès au palais fut suivie d'une grande fête. Le Héros donna à Amphitryon la peau du lion qu'il avait tué. Puis il lui raconta comment il avait réussi à libérer la ville de sa dette. Au récit de ce dernier exploit, le Roi fronça les sourcils : 

— Je te remercie, Héraclès, lui dit-il. Mais je crains qu'Erginos n'apprécie pas la façon dont tu as traité ses ambassadeurs... 

La réponse ne se fit guère attendre : le mois suivant, Philos vint trouver Amphitryon. Il semblait consterné.

— Sire, une armée approche, Erginos est à sa tête ! 

Humilié par l'affront fait à ses ambassadeurs, le Roi d'Orchomène venait déclarer la guerre à Thèbes. 

— Les soldats d'Erginos sont innombrables, Sire ! Ils sont résolus à combattre, et nous ne sommes pas prêts ! 

Comme Amphitryon envisageait de négocier pour gagner du temps, le fougueux Héraclès s'interposa :

— Père, laissez-moi prendre la tête des plus vaillants soldats de votre armée ! Vous verrez de quoi je suis capable. 

Le Roi de Thèbes hésitait encore. À cet instant, une vive clarté illumina la salle du trône. Amphitryon crut qu'allait apparaître Zeus en personne. Mais cette fois, le Dieu auréolé de lumière qui se matérialisa devant eux était... une Déesse ! Avec sa cuirasse recouverte d'écailles, son casque, sa lance et son bouclier, elle avait fière allure. C'était Athéna, la propre fille de Zeus. Elle tenait à la main une armure qu'elle tendit en souriant à Héraclès. 

— Prends ! Lui dit-elle. Et pars au combat. Je veillerai sur toi. Mais ne fais pas mauvais usage de ta force, Héraclès. 

Bien qu'elle fût la déesse de la guerre, Athéna n'aimait pas la violence. D'ailleurs, n'était-elle pas de surcroît la déesse de l'intelligence et de la sagesse ! D'un coup, elle s'évanouit aussi vite qu'elle était apparue. Ébahi, le Roi de Thèbes ordonna : 

— Obéis à Athéna, Héraclès. Je combattrai avec toi ! 

Encouragé par la promesse de la Déesse, Amphitryon ne doutait pas de remporter la victoire. Il convoqua ses ministres et s'adressa au plus sage d'entre eux : 

— Créon, en mon absence, c'est à toi que revient la charge de la cité. S'il m'arrivait malheur, tu deviendrais le nouveau Roi de Thèbes. Qu'il en soit ainsi ! 

Peu après, revêtu de la cuirasse que la Déesse lui avait offerte, Héraclès parcourut les rues de la ville : 

— Erginos est là, dans la vallée, avec son armée ! Criait-il à qui voulait l'entendre. Nous devons lui montrer de quoi Thèbes est capable ! Qui veut me suivre ? 

Nombreux furent ceux qui accoururent pour combattre à ses côtés. Et quand l'armée de Thèbes quitta la ville, les soldats d'Erginos massés dans la plaine eurent un instant d'hésitation : ils ne s'attendaient pas à cette réplique téméraire !

Héraclès s'élança à la tête de sa troupe. Devant sa vaillance, l'armée ennemie ne tarda pas à reculer. Mais les hommes d'Erginos étaient nombreux et Héraclès ne pouvait pas être partout à la fois. Comme il cherchait le moyen de défaire rapidement l'armée adverse, un cri le fit se retourner : 

— Héraclès, à moi !

C'était Amphitryon. Erginos avait donné des ordres pour que le Roi de Thèbes fût la cible de ses archers. Blessé par plusieurs flèches, il gisait à terre dans son sang. 

Héraclès se précipita vers lui, s'agenouilla. 

— Oh ! Mon père ! Ne m'abandonnez pas.

Amphitryon vivait ses derniers moments. Il voulut avouer à Héraclès qu'il n'était pas son vrai père ; il voulut lui révéler le destin de Héros qui serait le sien. Il n'en eut pas le temps. Il sourit une dernière fois à celui qu'il avait élevé comme son enfant ; puis il expira. 

Éperdu de douleur, Héraclès couvrit de larmes le corps d'Amphitryon. Ainsi, il n'était revenu de son long exil que pour voir mourir son père ! Et d'une certaine façon, il en était le responsable puisque c'était lui qui avait déclenché ce conflit. Il sentit qu'une main se posait sur son épaule. C'était Philos, le chef des gardes, qui tentait de le réconforter. 

— À présent, Héraclès, lui dit-il, il faut aller au bout de ce que tu as entrepris !

Héraclès commençait à comprendre qu'il ne suffisait pas d'être fort : il fallait, comme le lui avait recommandé Athéna, faire preuve de sagesse et d'intelligence. Et peut-être de ruse, aussi, pour déjouer les épreuves du destin ou des Dieux. Il s'éloigna de l'armée de son père et gravit les pentes du Cithéron, cette montagne qu'il connaissait bien pour y avoir si longtemps partagé la vie des bergers. Il aperçut le fleuve et murmura, songeur : 

— Si je parvenais à en détourner le cours, j'inonderais la plaine où se déroulent les combats ! 

Il se mit aussitôt à l'ouvrage, et, pendant que les soldats de Thèbes et d'Orchomène continuaient de s'affronter, il creusa le flanc du coteau. Après plusieurs jours d'effort, il réduisit la montagne à une mince falaise que les flots du fleuve tout proche menaçaient d'effondrement. Il redescendit dans la plaine et ordonna à son armée de se replier. Revenu sur les coteaux, il ramassa une énorme branche d'olivier, la leva et, d'un coup, l'abattit sur le haut mur fragile qui s'écroula. 

Le fleuve se précipita dans la brèche, il envahit la plaine en mugissant. Surpris et balayés par ses flots impétueux, les soldats d'Erginos n'eurent pas le temps de comprendre ce qui leur arrivait : ils furent emportés et noyés par les eaux ! 

Quelques-uns parvinrent à échapper au cataclysme. Réfugié sur une colline, Erginos levait le poing et hurlait vers son adversaire : 

— Je me vengerai ! 

Alors, Héraclès songea à Amphitryon et à la façon si lâche dont il avait été abattu. 

— Philos ? Prête-moi ton arc. 

Le chef des gardes voulut faire remarquer à son maître que le Roi d'Orchomène était beaucoup trop loin pour qu'on pût espérer l'atteindre. Mais il se tut et obéit. Héraclès saisit une flèche et banda l'arc de toutes ses forces. Il songea aux conseils d'Eurystos, qui lui avait appris à tirer. Il respira calmement, visa avec soin, se concentra ... et lâcha la corde. En sifflant, la flèche traversa toute la plaine - et vint se planter dans la gorge du Roi Erginos ! 

Les rescapés de l'armée ennemie vinrent se prosterner devant Héraclès et lui demandèrent grâce. Parmi eux se trouvaient quelques ambassadeurs auxquels il avait coupé les oreilles et le nez. 

— Je vous laisse la vie sauve, leur dit-il. Mais désormais, chaque année, les gens d'Orchomène viendront apporter à Thèbes un tribut de deux cents bœufs. 

Quand Héraclès rentra dans sa ville, il fut porté en triomphe. Le vainqueur était triste : dans cette guerre qu'il avait provoquée, il avait perdu son père. Qui pourrait jamais l'en consoler ? 

Le nouveau Roi, Créon, était un homme bon et sage. Il l'accueillit en libérateur. 

— Le palais te reste ouvert, Héraclès. Tu es ici chez toi. Si tu souhaites quelque chose, dis-le-moi. J'essaierai d'exaucer tes désirs. 

 

Créon avait une fille, Mégara, que les exploits d'Héraclès n'avaient pas laissée indifférente. Elle fut surtout sensible à la peine du héros et passa de nombreuses heures à le réconforter. 

Mégara était fort belle. Sa douceur, sa patience et l'affection dont elle entourait Héraclès ne tardèrent pas à le toucher. Un sentiment nouveau envahit le cœur de ce combattant qui n'avait plus d'objectif à atteindre ni d'adversaire à vaincre. Un matin, il alla trouver Créon et lui dit avec franchise : 

— Créon, j'aime Mégara, ta fille. Je sais qu'elle m'aime aussi. Je viens te demander sa main. 

Le Roi lui ouvrit ses bras. 

— Rien ne pouvait me faire plus de plaisir, Héraclès ! Mariez-vous, soyez heureux ! Après toutes les épreuves qui t'ont frappé, je souhaite que tu puisses connaître le bonheur ! 

 

C'est exactement ce qu'il advint : Héraclès épousa Mégara. Ils fondèrent un foyer paisible et vécurent heureux plusieurs années ; ils eurent trois enfants dont la beauté, la bonne humeur et l'intelligence firent la joie du jeune couple. 

Mais sur le mont Olympe, ce bonheur n'était pas du goût d'Héra. Elle ruminait sa vengeance et n'avait pas dit son dernier mot. Elle déplorait que cette vie paisible et domestique plaise tant à Héraclès ; elle attendait que le Héros commette une imprudence, une faute - ou quelque nouveau crime qui entraînerait sa chute. Seulement Héraclès était sur ses gardes : il ne faisait plus usage de cette force qu'il savait si mal contrôler. 

Profitant d'une absence de Zeus, Héra décida d'agir. Elle convoqua les Érinyes (3) et, pointant le doigt vers Thèbes, ordonna : 

— Il faut qu'Héraclès devienne fou ! Oui, que la folie l'égare ! 

Mégara et ses enfants s'apprêtaient à faire un sacrifice aux Dieux. Ils se trouvaient devant l'autel, cette table de pierre que possédait chaque foyer. 

Héraclès, les yeux fous, surgit dans la pièce. Il avançait comme un somnambule, les mains tendues. 

— Héraclès, murmura Mégara, que se passe-t-il ? 

Le regard de son époux tomba sur ses fils. Une étincelle de haine jaillit dans ses prunelles, et le Héros fut submergé par cette même colère qui le dominait devant ses ennemis. Il se précipita sur ses enfants, les empoigna et les précipita sur l'autel de pierre. Mégara se jeta aux pieds d'Héraclès en hurlant ; mais il semblait sourd, aveugle, gouverné par des ordres muets dont il n'était pas maître. Tandis qu'il fracassait le crâne de ses fils sur l'autel des Dieux, son épouse le suppliait en s'accrochant à lui : 

— Héraclès, je t'en supplie, réveille-toi ! Réveille-toi !

Sa folie furieuse décupla. Il saisit la dalle tout humide du sang de ses enfants et la leva au-dessus de la tête de Mégara. 

Les hurlements avaient attiré ceux qui se trouvaient à proximité. Atterrés par le drame, impuissants devant la colère inexplicable du colosse, personne n'osait intervenir. Épouvantée par la scène, Alcmène murmura : 

— Zeus, viens à notre aide ! 

Mais Zeus était absent. En revanche, la Déesse Athéna entendit la supplique de cette mère. 

Quand, du haut de l'Olympe, elle vit les meurtres qu'avait commis Héraclès, elle comprit que sa folie entraînerait d'interminables massacres. La Déesse de la sagesse ordonna : 

— Dors, Héraclès! Que le sommeil s'empare de toi ! 

Le meurtrier ferma les yeux, lâcha l'autel qui s'écrasa sur Mégara, et, d'un coup, il s'effondra. 

Lorsque longtemps, longtemps après, Héraclès revint enfin à lui, il eut une vision de cauchemar : à ses pieds gisaient, sans vie, ses trois enfants. Non loin, Mégara, son épouse, baignait dans son sang. Voulant implorer Zeus, il leva les bras au ciel ; il les vit rouges de sang, eux aussi, et comprit qui était le responsable de ce carnage : dans un accès de folie incompréhensible, il venait de tuer ceux qui lui étaient le plus chers au monde ! Grondant de rage et de douleur, il s'agenouilla et se frappa la tête contre le sol, si violemment que tout humain ordinaire aurait succombé aussitôt. 

— Je veux mourir ! Hurlait-il sans parvenir à s'ôter la vie. À quoi bon vivre si les Dieux ont voulu que je devienne le meurtrier de ma famille ? 

Une main douce le releva. C'était celle d'Alcmène. Il se précipita dans ses bras.

— Ô ma mère, supplia-t-il, puisque la mort ne veut pas de moi, puisque mon père n'est plus là 

pour me conseiller, dis-moi quel châtiment pourrait me faire expier ces crimes ! 

— Mon fils, murmura-t-elle, aucun humain ne peut te juger. 

Elle désigna les corps à terre et ajouta : 

— Ce que les Dieux ont décidé, seuls les Dieux peuvent te le révéler. 

Accablé de chagrin, Héraclès alla s'enfermer dans la pièce la plus exiguë et la plus sombre du palais. Là, il médita les paroles d'Alcmène. Après plusieurs jours de solitude, il comprit : 

— Je dois interroger les Dieux ! Ainsi, j'apprendrai la vérité. Je connaîtrai la cause de mes malheurs et le destin qu'on m'a tracé. 

Parmi les moyens qui existaient pour connaître le passé, l'avenir et les caprices des Dieux, le plus sûr était de faire appel à l'oracle d'Apollon, à Delphes. Dans cette ville existait un sanctuaire où le Dieu acceptait parfois de répondre aux questions des hommes par l'intermédiaire d'une femme : la Pythie. 

Héraclès se rendit à Delphes. Après plusieurs jours de marche, il arriva en vue du temple consacré au fils de Zeus, le Dieu Apollon. Il dut attendre plusieurs semaines avant d'être admis dans l'adyton, la petite chapelle oraculaire où un prêtre l'invita à formuler sa question. Une question qu'il avait passé des jours à retourner dans son esprit tourmenté. Le cœur battant, il murmura : 

— Suis-je un homme ou un démon ? Comment expier mes crimes ? 

Le prêtre esquissa une grimace d'embarras. 

— Je ne peux transmettre deux questions à la Pythie, expliqua-t-il. 

Héraclès le savait ; il savait aussi que le prêtre, habituellement, reformulait la question du visiteur pour obtenir une réponse qui serait simplement oui ou non ; il savait enfin que la Pythie pouvait ne pas répondre. Ou marmonner des paroles si incompréhensibles que les prêtres eux-mêmes étaient incapables d'en décoder le sens. En réalité, ces paroles étaient celles de Zeus en personne, qui les transmettait à Apollon, chargé de les répéter à la Pythie. Que d'intermédiaires pour accéder à l'oracle du Dieu !

— Attends, murmura Héraclès soudain très ému. Regarde... 

Il désigna au prêtre la femme qui, à quelques mètres de là, les observait et semblait leur faire 

signe. Assise sur un trépied au-dessus d'une crevasse dont s'échappaient des fumerolles, elle paraissait plus vieille encore que le temple au centre duquel elle officiait. Sur son front était 

posée une couronne de laurier. 

Impressionné, le prêtre comprit ; il poussa Héraclès en avant : 

— Va ! Je crois qu'elle te réclame ! Pose-lui toi-même ta question. 

Héraclès n'en eut pas le temps : à peine faisait-il face à la femme entourée de fumées qu'une voix retentit - une voix aussi fraîche et claire que celle d'une jeune fille : 

— Tu es Héraclès, un demi-Dieu, un Héros - le fils que me donna Alcmène. Si tu as commis tant de crimes, c'est qu'Héra, par jalousie, t'a rendu fou. Elle a voulu me rappeler ma promesse. Et l'accord que nous avions conclu. 

— Une promesse ? Un accord ? Balbutia Héraclès sans songer qu'il interrompait Zeus lui-même. 

— Rends-toi à Tirynthe, Héraclès. Là, tu y rencontreras ton cousin Eurysthée, le Roi de Mycènes. Mets-toi à son service pendant huit ans. Obéis-lui sans rechigner. Sache accomplir les tâches qu'il exigera. Les douze travaux qu'il t'imposera sont l'unique moyen de te laver de tes crimes, et d'obéir à la volonté des Dieux ! 

Le regard de la Pythie se troubla ; elle secoua la tête comme si elle s'éveillait d'un rêve. Autour d'elle, les nuées se firent plus vives, comme pour souligner l'oracle que Zeus, par sa bouche, venait de prononcer. 

Maintenant, Héraclès connaissait la vérité. Il était le fils de Zeus, et l'objet d'une rivalité entre les deux plus grandes divinités de l'Olympe ! Il se demandait quels pouvaient bien être les douze mystérieux travaux qu'il devrait accomplir pour se racheter... 

Le soir même, il se mit en route pour Tirynthe. Il sentait renaître en lui l'espoir, et surtout cette force colossale qu'il avait si longtemps essayé de museler.

Le moment était enfin venu de prouver sa qualité de héros. 

 

  1. Orphée : Célèbre musicien de la mythologie grecque, inventeur de la cithare ; ses chants charmaient les Dieux et les mortels. Il descendit aux Enfers pour obtenir le retour à la vie de son épouse Eurydice.
  2.  Chiron eut notamment Achille, Jason et Thésée comme élèves.
  3. Érinyes : Divinités infernales qui tourmentent leurs victimes et les frappent de folie.
  •  Nota Bene : Ce conte fut repris plus tard dans la mythologie romaine.

 

Latinisation des personnages :

- Héraclès : Hercule

- Zeus : Jupiter

- Hermès : Mercure

- Héra : Junon

- Athéna : Minerve

  

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Christian GRENIER - Les Héros De La Grèce Antique

 

Lundi 27 Novembre 2017