Les Fils De La Louve

Romulus fonde Rome...

(753 av J-C) ou (DCCLIII av J-C)

Tara la Louve huma l'air humide du soir.

Avec le crépuscule, elle s'était décidée à sortir des bois où elle s'était terrée après le drame. Longtemps elle était demeurée à l'abri d'un buisson, non loin de l'entrée de son terrier, le museau entre les pattes, poussant avec régularité des petits cris plaintifs.

Puis, enfin, elle s'était dressée. L'échine arquée, elle avait lancé vers les frondaisons qui commençaient à s'obscurcir un unique hurlement de désespoir, Ensuite, elle avait tourné le dos au terrier. Et, de ce trot inimitable qui caractérise son espèce, Tara avait entrepris de descendre vers la plaine.

Peu à peu, le souvenir de la tragédie s'effaçait de sa mémoire. Pourtant, ce qui venait de lui arriver était épouvantable. Même pour une louve. Parce que cette louve était une mère. Et cette mère avait trouvé, au retour d'une expédition de chasse infructueuse, ses trois nouveau-nés immobiles, baignant dans une grande flaque de sang encore frais.

Les premiers instants, Tara n'avait pas compris. Désespérément, elle avait tenté, en les poussant du museau et de la patte, de redonner vie aux petits corps qui ne bougeaient plus. Quand elle était partie en chasse, ils jouaient, se bousculaient, se mordillaient. Bien qu'encore aveugles et maladroits sur leurs pattes, ils manifestaient toujours tant de vivacité et de joie quand ils retrouvaient leur mère !

Mais plus maintenant. Maintenant, il ne régnait dans ce terrier que l'immobilité, le froid, et cette enivrante odeur de sang envahissait les sinus de Tara. Alors la vérité s'abattit sur la Louve : ses petits étaient morts.

Qui avait perpétré ce forfait? Un ours? Un de ses frères de race, solitaire comme elle l'était depuis que Gort, son mâle, avait disparu? Elle ne reconnaissait pas l'odeur étrangère qui flottait autour des cadavres. Et sans doute comprenait-elle confusément qu'un fauve aurait dévoré ses bébés au lieu de laisser leur dépouille intacte.

Le coupable, c'était plutôt un de ces bipèdes qui ressemblaient être de plus en plus nombreux dans la région - ces créatures sans pitié capables de tuer pour rien, de loin, avec des pointes de fer qui volaient dans l'air et qu'on ne voyait pas venir.

Les hommes !

Alors qu'elle émergeait du bois de chênes et de pins qui tapissaient la colline, la rage et la peine s'étaient éloignées de l'esprit de la Louve. Remplacées par des besoins plus pressants : la faim, la soif. Elle fronça le museau pour capter les émanations présentes dans l'atmosphère. La plaine s'étendait devant elle, adoucie par les ombres violettes du soir. Tout semblait tranquille. Le ciel était encore clair, la courbe du fleuve scintillait, rendue un peu floue par les brumes montantes.

De son trot rapide, Tara se dirigea vers le courant, sinuant entre les buissons de laurier et les bosquets de figuiers pour rester à couvert. A cette heure, la Louve le savait, les berges du fleuve dissimulaient maints animaux venus boire en toute innocence. Et chacun, sous sa dent, pouvait devenir une proie savoureuse.

Cependant, c'est une odeur insolite qui agaça ses narines lorsqu'elle atteignit le bord de l'eau. Tara écarta les babines, gronda sourdement. L'effluve qui la chatouillait était celui, fade et vaguement écœurant, des ennemis tant redoutés : les hommes. Pourtant, cette odeur possédait une particularité inhabituelle que la Louve ne parvenait pas à définir.

Elle s'aplatit, avança en rampant. Ses tétines, douloureuses parce que gonflées de lait, s'accrochaient aux aspérités du terrain. Lorsqu'elle parvint à la source odorante, l'étonnement lui fit ravaler son grondement. Ce qu'elle avait sous les yeux ne correspondait à rien de ce qu'elle connaissait.

Des hommes? Ils étaient deux, allongés dans une sorte de panier d'osier que la rivière avait dû rejeter sur la berge. Le panier était pris dans les racines d'un grand arbre s'élevant en bordure d'une grotte naturelle. A l'intérieur, les deux créatures battaient des bras et des jambes. Leur peau était rose pâle, entièrement dépourvue de poils. Ils étaient hideux. Et, surtout, c'étaient les plus petits hommes que Tara eût jamais vus.

Prudente, elle s'infiltra entre les racines pour flairer les corps minuscules. Les petits s'agitaient, émettaient des bruits aigus avec leur bouche. Ces cris plaintifs rappelèrent confusément quelque chose à Tara. Oui : les cris de ses bébés lorsqu'ils réclamaient leur tétée.

Elle cligna des yeux, langue pendante, ses oreilles dressées enregistrant les pleurs qui montaient du berceau. L'odeur de la chair tendre et chaude était appétissante et lui retournait l'estomac. Comme il aurait été facile d'avancer la patte, de refermer les crocs sur... Mais non, non et non ! D'un seul coup, la Louve se rendit compte que jamais elle ne pourrait se résoudre à dévorer ces êtres sans défense. Ils lui rappelaient tellement ses bébés !

Instinctivement, elle s'allongea sur le flanc contre le panier. Peu à peu, les pleurs cessèrent. Elle sentit d'abord l'attouchement malhabile de toutes petites mains sur la peau de son ventre. Puis la morsure de toutes petites bouches sans dents autour de ses tétines. Un soulagement intense la pénétra lorsque les premières gouttes de lait jaillirent dans les bouches avides.

Tara n'avait plus mal, elle ne ressentait plus la faim, ni aucune peine. Elle ferma les yeux. Les bébés humains tétaient, gorgeant leur faible corps de son lait vigoureux de Louve.

 

Les deux enfants abandonnées étaient les fils jumeaux d'une femme à la grande beauté dont le nom était Rhéa Silvia. Cette Rhéa se trouvait être la fille du Roi Numitor qui, à cette époque lointaine, régnait sur la ville d'Albe La Longue.

Numitor avait également un fils nommé Proctor. Et un frère cadet, Amulius. Ce dernier, bourré d'ambitions, se rongeait de ne pouvoir être Roi à la place de Proctor quand Numitor mourrait. Aussi conçut-il un plan machiavélique destiné à lui ouvrir en grand les portes du pouvoir.

Le perfide Amulius commença par faire assassiner Proctor au fond d'un bois. Puis, à force d'adroits discours, il convainquit son frère de consacrer Silvia à Vesta, déesse de la Terre. Il faut savoir que les servantes de Vesta, nommées vestales, étaient vouées à la chasteté. Ainsi Rhéa n'aurait pas d'enfants susceptibles de lui disputer le royaume. Et comme il était exclu que Numitor, veuf inconsolable, ait un autre héritier, Amulius se savait désormais les mains libres.

Numitor était déjà vieux, et le chagrin d'avoir perdu son fils le consumait. Aussi abandonna-t-il progressivement le pouvoir à son frère. Mais c'était compter sans les divinités qui, en ces temps farouches, gardaient avec malice l'œil sur les humains. Ainsi Mars, Dieu fort aventureux, avait-il été touché par la fraîche beauté de Rhea Silvia? Et comme nulle règle, pas plus que la plus épaisse muraille, ne peut retenir un Dieu, Mars fit la cour à Silvia et la séduisit.

Silvia se retrouve enceinte. Dans la cellule la plus reculée du temple, elle accoucha de deux enfants. Malgré le silence complice des autres vestales, le secret de cette naissance ne fut pas longtemps gardé. Amulius avait des espions jusqu'au cœur du temple. Mis au courant dès le deuxième jour, il entra dans une colère épouvantable et fit venir son plus fidèle garde, le colosse Tabor.

— Tu vas sur-le-champ te rendre au temple de Vesta et arracher à Silvia les jumeaux impies qu'elle vient de mettre au monde ! Hurla-t-il. Et sans plus tarder, tu iras les noyer dans le Tibre…

Tabor n'avait pas l'habitude de discuter. En pleine nuit, il fit irruption dans le temple et, malgré les gémissements de Silvia, se saisit des bébés, les enveloppa dans sa cape, et partit comme il était venu.

En ce temps-là, Albe n'était qu'une petite ville aux maisons de bois et de torchis, blottie dans la courbe du fleuve Tibre entre les marais et la forêt. Tabor eut tôt fait de la traverser mais, au moment de jeter les deux nouveau-nés dans les eaux de la rivière, une force obscure la saisit, qui paralysa son bras.

Ses mains tremblèrent, ses yeux s'embuèrent. Il était sans doute un rude guerrier, fidèle entre les fidèles au Prince Amulius. Mais il se souvenait aussi avoir été un bébé choyé pas sa mère… Et sa décision fut vite prise. Avisant un grand panier d'osier abandonné sur la rive, il y déposa délicatement les deux bébés avant de pousser l'embarcation improvisée dans le sens du courant, la confiant au hasard du fleuve. Dans la nuit ventée, Tabor laissa le berceau disparaître à sa vue avant d'essuyer, d'un geste de la main, cette humidité inhabituelle qui lui était montée aux yeux.

Là-haut, dans les nuées de l'Olympe, Mars sourit dans sa barbe. Ses fils étaient sauvés...

Il ne restait plus à Tabor qu'aller affirmer au terrible Amulius que le forfait avait été perpétré.

C'est ainsi que, dès le lendemain, à quelques kilomètres en aval du Tibre, devant la grotte Lupercal, sous un très vieux figuier nommé Ruminel, Tara la Louve prit sous sa protection ces enfants sauvés des eaux.

Chaque jour désormais, matin et soir, Tara livra ses tétines aux petites bouches affamées. Les bébés, contre qui elle s'étendait une bonne partie de la nuit brumeuse pour les protéger du froid, perdirent leur odeur humaine pour s'imprégner de l'odeur des loups ; ainsi Tara finit-elle par ne plus faire la différence entre ces petits d'homme et les siens, qu'elle ne tarda pas à oublier tout à fait.

Quand elle n'était pas avec eux, tara partait chasser. Et il se trouvait toujours un lapin, un faisan, parfois un mouton égaré, pour lui apporter sa ration de bonne chair rouge et de fabriquer le lait pour les enfants trouvés.

Les petits hommes grandissaient, gagnaient en force. A trois mois, ils avaient la taille et le poids de bébés d'un an.

Elle les avait découverts en automne. Vite, trop vite, l'hiver arriva, qui referma sa main de givre sur la terre et les branches du figuier. Là n'était pas le pire. Le pire, c'est que les tétines de Tara devinrent dures et que le lait se mit à manquer. 

La Louve tenta de présenter à ses enfants adoptifs des morceaux de gibier. Mais, à son grand étonnement, ses bizarres louveteaux sans poil répugnaient planter leurs dents à peine sorties dans la chair vive. A nouveau, ils présentèrent les symptômes de la faim et se remirent à pleurer.

La Louve ne comprenait rien. C'est si bon la viande rouge et chaude ! Elle avait un grave problème à résoudre.

Il fut résolu par le berger Faustulus.

 

 

Faustulus habitait, avec son épouse Acca Larentia, une cabane en rondins bâtie de ses mains, qui s'élevait sur les pentes de la colline du Palatin. La vie était rude pour le couple, qui ne possédait qu'une dizaine de brebis. Surtout qu'il ne se passait pas une semaine sans qu'un loup n'essaye de venir lui en attraper une. Et avec l'hiver, les choses ne s'arrangeaient pas. 

C'est un matin, en allant pêcher pour améliorer l'ordinaire, que Faustulus, grand gaillard barbu sans malice, aperçut de loin la Louve qui émergeait d'entre les racines du figuier Ruminel. Lorsqu'un berger voit un loup, son sang ne fait qu'un tour. Faustulus n'était pas armé. Pourtant, brandissant sa canne à pêche de bambou, il se mit à courir vers le carnassier en hurlant : 

— Qu'est-ce que tu fais là, sale bête ? Va-t'en ! Au diable ! En enfer ! 

Surprise par ce raffut, Tara oublia ses petits pour s'enfuir dans les fourrés. Quelle ne fut pas alors la surprise de Faustulus lorsqu' il découvrit, dans la panière prise entre les racines, deux bébés qui s'agitaient. Ils étaient nus, barbouillés de sang et de crasse, un peu maigres sans doute, mais apparemment en parfaite santé. 

— Ben ça alors ... ben ça alors ! ne put-il que marmonner en se grattant la barbe. 

Après quoi il retourna à grandes enjambées vers sa cabane. Acca Larentia, sa femme, était en train de malaxer la pâte pour le pain de seigle. Elle écouta les explications embrouillées de son homme, avant de lever les bras au ciel. 

— Tu prétends avoir trouvé deux bébés au bord de l'eau ? Et tu reviens les mains vides ! Mais comment peut-on être aussi bête ? Tu vas me faire le plaisir de retourner chercher ces pauvres petits, et plus vite que ça ! D'ailleurs non, je vais aller avec toi. 

Acca Larentia s'essuya les mains dans son tablier et se précipita à la suite de son mari dans l'air froid du matin. Sous le figuier, ce fut à son tour de s'étonner, puis de s'émerveiller. 

— Comme ils sont beaux ! Comme ils sont éveillés ! Comme ils sont forts ! Si ce n'est pas une misère d'avoir abandonné de telles merveilles. 

— Mais ... qu'est-ce qu'on va en faire ? bougonna Faustulus. 

— Ce qu'on va en faire ? Et si tu faisais marcher ta tête, mon époux ? Crois-tu que nous allons les laisser à cette Louve que tu as vue s'enfuir ? Nous allons les recueillir, pardi. Et les élever. Les dieux ne nous ont pas permis d'avoir des enfants. Aujourd'hui ils nous font ce cadeau. Refuse-t-on un pareil don ? 

Faustulus se contenta de se gratter la tête et de hausser les épaules. La cause était entendue. Blottissant les jumeaux sous son châle, Acca Larentia reprit en riant de bonheur le chemin de la cabane. Les fils de Mars et de Silvia la vestale avaient désormais de vrais parents. 

Lorsque Tara revint, avec mille précautions, dans les brumes du soir s'occuper de ses enfants, elle ne trouva qu'un berceau vide et, flottant dans l'atmosphère, une bien désagréable odeur humaine. Elle poussa un gémissement d'inquiétude et tourna un moment autour du figuier, avant de repartir en chasse. Le lendemain matin, les bébés n'étaient pas revenus. Elle refit encore deux ou trois fois le pèlerinage jusqu'à la grotte. Dans son esprit fruste, le souvenir des bébés humains s'effaça peu à peu, comme s'était effacé celui de ses propres enfants. 

Alors elle reprit sa vie libre de louve. 

 

Les enfants grandirent. Acca Larentia les avait appelés Remus et Romulus, des noms qui se ressemblaient autant que se ressemblaient les deux frères. Remus avait les cheveux blond doré et des yeux bleus, une caractéristique qu'il devait tenir de son illustre père venu du haut des cieux. Romulus, lui, était un brun aux 

yeux noisette, comme sa mère. Autrement, ils étaient pareillement élancés, musclés, avec un visage d'une même mâle beauté. 

Était-ce dû au lait de la Louve? Remus et Romulus étaient forts, vifs, adroits, rusés, batailleurs. Dès leur plus jeune âge, ils s'étaient lancés dans une compétition perpétuelle, pour savoir qui serait le plus rapide à la course, qui serait capable de mieux se dissimuler dans la forêt, ou d'atteindre avec le plus d'adresse des pantins de chiffon avec leur fronde. 

— C'est moi! criait Romulus. 

— Penses-tu, c'est moi! raillait Remus. 

Arrivés à l'adolescence, Remus et Romulus apprirent le maniement de l'épée et de l'arc. À quinze ans, ils étaient devenus deux magnifiques adolescents qui en paraissaient vingt. Aussi purent-ils réunir autour d'eux une bande de plus en plus importante de jeune gens des environs, comme eux fils de bergers ou de paysans, dont ils devinrent tout naturellement les chefs. 

Les jeux se transformèrent en parties de chasse, en affrontements violents mais encore amicaux. Les jumeaux n'avaient pas leur pareil pour organiser des batailles rangées, des assauts de forteresses figurées par de simples remblais de terre. Tous deux restaient de force et d'astuce à peu près égales. Néanmoins, il devint évident que le blond Remus l'emportait sur le brun Romulus un peu plus souvent que l'inverse. 

À ces occasions, Romulus, mauvais joueur, ne pouvait s'empêcher de tempêter. 

— Pour sûr, tes soldats ont franchi mes murailles. Mais aussi, c'est la faute à cet idiot de Servius! Il n'a pas suivi mes ordres et s'est dispensé de garnir la crête des ronces qui vous auraient empêchés de passer. 

Et quand, aux épreuves de tir à l'arc, Remus mettait dans le mille une fois de plus que son frère, Romulus grommelait : 

— Tiens donc ! !j'avais le vent contre moi. 

Ces querelles s'interrompirent à l'occasion d'une rencontre inattendue qui allait changer beaucoup de choses: celle de Numitor, le vieux Roi déchu - qui était aussi le grand-père de Remus et Romulus. 

 

On s'en souvient, Numitor avait été chassé de son trône par son frère cadet, le fourbe Amulius qui, après avoir cru s'être débarrassé des fils de Rhea Silvia, avait relégué la pauvre vestale dans le plus sombre cachot de son palais. 

Amulius, bien que l'envie ne lui en manquât point, n'était pas allé jusqu'à mettre à mort Numitor, par crainte que ses sujets ne lui en tiennent rigueur. Depuis lors, l'ancien souverain, dépossédé de tout pouvoir, avait pris pour habitude d'errer dans les rues d'Albe, la figure dissimulée sous un capuchon pour cacher sa honte et son chagrin. 

Un jour, dans une ruelle des bas quartiers, Numitor vit venir à lui deux jeunes hommes de belle apparence. L'un était blond et portait une tunique blanche, l'autre brun, avec une tunique pourpre. Mais ils se ressemblaient étrangement et, dans leurs traits altiers, le vieux roi, avec une surprise indicible, reconnut ceux de sa malheureuse fille. Était-ce possible que ... 

— Dites-moi, souffla-t-il en retenant les deux garçons par les bras. Je ne vous ai encore jamais vus ici. Qui êtes-vous ? Qui sont vos parents ? 

Amusés par les questions de ce vieillard qu'ils prenaient pour un mendiant ou un fou, Remus et Romulus expliquèrent comment, il y avait quinze ans de cela, Faustulus le berger les avait trouvés au bord du Tibre, où paraît-il une Louve les aurait allaités. 

— Le fleuve ... quinze années ... Alors ce ne peut être que vous! Vous, mes petits-fils, balbutia Numitor. 

Et il serra les deux garçons contre sa maigre poitrine, avant de tout leur raconter. Les jumeaux, qui ne doutaient de rien, ne furent pas spécialement étonnés. 

— Ainsi nous sommes tes petits-fils, souffla Romulus en échangeant avec son frère un regard qui en disait long. Donc nous sommes Princes. Et un usurpateur occupe ton trône ? 

Eh bien, crois-moi, noble Roi, il ne l'occupera plus longtemps ! 

Dans la même journée, Remus et son frère réunirent leur bande, donnèrent l'assaut au palais royal, capturèrent Amulius, le mirent à mort, et délivrèrent leur véritable mère. Cela s'était fait avec une grande facilité, le Prince félon n'ayant jamais réussi à s'attirer l'amour de ses sujets. 

Et Numitor put enfin retrouver son trône. 

 

Mais Remus et Romulus, à qui cet exploit avait donné des idées, n'étaient pas encore satisfaits. 

— Notre grand-père règne sur Albe. Fort bien ! Seulement, nous savons maintenant que nous sommes Princes. Et sur quoi régnons-nous ? 

Romulus, qui avait prononcé cette diatribe, fit d'un large geste du bras le tour de l'horizon, cerné par des collines couvertes d'une dense forêt, au pied desquelles s'étendaient des prairies en friches et des marais brumeux. 

— Je vois ce que tu veux dire, opina Remus. Il nous faut bâtir une ville à nous. Pourquoi pas du côté du Grand Cirque, dans la plaine de l'Aventin? Ainsi, nous serions à côté du Tibre, qui nous apporterait l'eau indispensable. 

— Je ne suis pas de cet avis! coupa Romulus. 

Bâtissons plutôt sur le mont Palatin. En altitude, une ville est plus facile à défendre contre les ennemis qui voudraient nous attaquer. 

— Non, l'Aventin ! s'obstina Remus. 

— Pas du tout, le Palatin! criait Romulus. 

— Et si nous laissions les Dieux en décider ? fit Servius, resté le plus fidèle compagnon des deux frères. Acceptons leur augure. Je vous propose ceci: Remus, tu vas te tourner vers l'Aventin. Toi, Romulus, vers le Palatin. Et, jusqu'au moment où le soleil aura atteint son zénith, vous regarderez le ciel et observerez le vol des vautours. Celui de vous deux qui en aura vu le plus décidera de la situation de notre future ville. 

Il en fut ainsi. Dans le silence attentif, on entendit successivement la voix des deux frères qui comptabilisaient les oiseaux de proie traversant la vallée, qui vers la plaine de l'Aventin; qui vers le Mont Palatin. 

— Un ! 

— Deux ... et trois ! 

— Deux, trois, quatre pour moi ! 

-— ncore deux, ce qui fait cinq ! 

Lorsque le soleil eut atteint le zénith, le timbre triomphant de Romulus venait de clamer : 

— Deux encore ! Douze ! J'en ai vu douze. 

— Et toi, Remus? interrogea Servius. 

— Huit... Je n'en ai vu que huit, grogna le perdant. 

— La cause est entendue : ce sera le Palatin ! triompha Romulus. 

Allez, compagnons, traçons immédiatement les limites de notre future ville ! 

Une charrue fut aussitôt attelée à une paire de bœufs, et ce fut Romulus lui-même qui guida les bêtes. Fidèle à son projet, il creusa un sillon rectiligne qui encadrait la colline en un carré parfait : ce serait la limite des futurs remparts, une ligne infranchissable appelée le pomerium. 

Le soleil était en passe de basculer derrière l'horizon lorsque Romulus, en sueur, eut achevé son ouvrage, sous les acclamations de sa troupe. Remus qui, en compagnie de ses partisans, avait observé le travail dans un silence boudeur, choisit cet instant pour manifester sa mauvaise humeur. 

— C'est cela, tes remparts ? Regarde comme il m'est facile de les franchir ! 

Et, d'une seule détente, il sauta au-dessus de l'étroit fossé creusé par la charrue de son frère. 

— Et regarde comme il m'est facile de les défendre ! cria Romulus. 

Il saisit une pierre pointue arrachée à la terre et en frappa son frère à la tempe. Il y eut un bruit de coquille d'œuf qui se brise et, sans un cri, Remus tomba de tout son long en travers du sillon. Romulus, laissant choir son arme improvisée, se baissa pour poser l'oreille contre la poitrine du gisant. Elle était inerte - Remus était mort. 

Sans doute Romulus n'avait-il pas voulu tuer. Mais ce qui était fait était fait. Aussi se redressa-t-il et, levant les bras au ciel, prononça d'une voix ferme : 

— Voici ce qui arrivera à quiconque franchira nos murs ! 

Ces murs, il ne restait plus qu'à les élever. Une fois Remus porté en terre, les compagnons s'y attelèrent dans les jours qui suivirent. L'enceinte étant parfaitement carrée, I'emplacement de la future ville fut baptisée Roma Quadrata, ce qui veut dire : la Ville Carrée. 

 

Ainsi naquit Rome, dont on dirait plus tard qu'elle avait été créée par un homme allaité par une Louve et meurtrier de son frère. 

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Jean-Pierre Andrevon - Les Héros De La Rome Antique

 

Lundi 27 Novembre 2017

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