Tyr Et Le Loup Fenrir

Il y a très longtemps, dans la forêt de Jern, vivait une géante à l’haleine vraiment épouvantable qui s’appelait Angrbodha. Elle n’avait qu’à souffler sur un champ de marguerites pour qu’elles se fanent aussitôt. Angrbodha était très seule, et cette solitude accentuait son mauvais caractère, typique des géants. Pour tuer le temps, elle se mit à étudier la magie, et quand ce fut chose faite, elle entreprit de tuer les gens : père, mère, enfants. 

Odin, qui voit tout, décida d’intervenir. Aidé des autres dieux vikings, il éleva un énorme bûcher et y jeta la géante. 

Seul Loki, le terrible démon du mal, n’avait pas assisté à l’exécution. Lorsqu’il arriva près du bûcher, attiré par l’odeur de rôti, Angrbodha avait déjà été dévorée par le feu, mais son cœur palpitait encore parmi les braises. Loki n’avait pas mangé depuis un certain temps, et en voyant ce cœur bien chaud, il fut saisi d’une irrésistible fringale. Il le sortit délicatement du feu et… l’avala ! 

Sur le moment, il ne ressentit rien de spécial, mais peu à peu son ventre se mit à grossir comme celui d’une femme enceinte. 

Pour éviter que l’on se moque de lui et de son gros ventre, Loki se réfugia dans une caverne où il demeura le temps de donner naissance à trois créatures effrayantes : l’une avait la forme d’un serpent aux écailles tranchantes comme des rasoirs. Loki lui donna le nom de Jormungand. L’autre était un loup que le dieu appela Fenrir, et la dernière ressemblait à une jeune fille : elle avait un buste généreux, un front blanc, des yeux d’un bleu intense. 

Cependant, le visage de cette jeune fille, des yeux au menton, était celui d’un cadavre et ses bras étaient décharnés, squelettiques ! Loki la nomma Hel. 

Loki n’avait pas l’intention d’assumer cette triste progéniture. Aussi, après leur naissance, le dieu abandonna ses enfants dans la caverne et rentra au pays des dieux. Il ne voulait rien leur dire – toujours de crainte d’être raillé –, mais les nouvelles voyagent vite ! Les trolls, qui creusent sans relâche des mines dans les montagnes, avaient découvert ce qui s’était passé dans la caverne et en avaient aussitôt informé Odin. Voyant que tous les dieux étaient au courant, Loki, rouge de honte, partit se cacher à l’autre bout de la terre, sous une grosse montagne.

 

L’idée que Loki avait mis des enfants au monde consterna les dieux : rien de bon ne saurait naître d’un être aussi perfide. 

Odin était le plus ennuyé. Les enfants de Loki ne risquaient-ils pas d’être dangereux ? Et que faire d’eux ? Il décida de prendre conseil auprès du puits du destin, à Urd. 

Pour avoir le droit dé l’interroger, il fallait lancer une pièce de monnaie dans le puits. Une voix issue des profondeurs répondait alors à la question posée. Celle-ci assura à Odin que mille malheurs viendraient de ces créatures enfantées par Loki. Le père des dieux regagna tristement sa demeure et demanda à Thor d’aller chercher Jormungand, Fenrir et Hel au fond de leur caverne. 

Lorsque le dieu du tonnerre revint avec les trois enfants de Loki, Odin saisit délicatement le serpent pour ne pas se couper sur l’une de ses écailles et le jeta dans la mer. Les eaux de l’océan, plutôt que de l’engloutir, eurent un effet extraordinaire sur le serpent : il crût de façon démesurée jusqu’à entourer le monde entier ! Heureusement, au plus profond de la mer, il ne pouvait nuire à personne ! 

Le père des dieux revint près de Hel. Elle ressemblait tant à un cadavre qu’il décida de l’exiler dans les profondeurs de la terre, au royaume de l’obscurité. 

— Tu régneras sur les morts ! lui ordonna Odin. 

Hel partit établir son empire dans le plus souterrain des mondes. 

Quant au loup Fenrir, contrairement aux deux autres qui étaient nés adultes, ce n’était encore qu’un louveteau. Les dieux attendris lui offrirent un sort plus enviable. 

— Il est si petit, laissons-le en liberté. Quel mal pourrait-il nous faire ? suggéra Thor en caressant la bête. 

Tout heureux, Fenrir courait dans le pays des dieux. Il mangeait à sa faim, croquant les os des banquets qu’on lui laissait. Cependant, il doublait de poids chaque jour et devint rapidement si énorme qu’aucun dieu n’osa plus l’approcher, de crainte d’être dévoré. Il n’y avait guère que Tyr, le dieu de la guerre et le plus courageux des fils d’Odin, pour l’aborder, le caresser et lui porter à manger. Mais Fenrir continuait tant à grandir qu’il devenait une réelle menace pour les dieux. 

— Si ce loup continue de grandir, que ferons-nous de lui ?

demanda Tyr à Odin. Cette bête est forte, rapide et ses crocs sont affilés comme la lame de mon épée ! 

Le père des dieux était soucieux et décida de retourner à Urd pour interroger le puits du destin. Après avoir reçu une pièce d’or, la voix venue des profondeurs fut sans équivoque : Fenrir contribuerait à la ruine des dieux en déchirant Odin de ses puissantes mâchoires, lorsque viendrait la fin des temps. Il était impératif de le mettre dès maintenant hors d’état de nuire. 

Sur le chemin du retour, Odin s’arrêta chez des nains connus pour la solidité des chaînes qu’ils fabriquaient. Il en choisit une, la plus grosse qu’il put trouver. 

Aussitôt arrivé chez les dieux, il donna la chaîne à Tyr et le pria d’enchaîner le loup. Tyr s’approcha de l’enclos qu’il avait construit pour Fenrir et lui dit : 

— Je parie que si je t’attache avec cette chaîne tu ne pourras pas la rompre. 

Fenrir, certain de sa puissance, répondit avec un rien d’arrogance ; 

— Je vois qu’elle est robuste, mais je suis plus fort encore ! 

Fenrir fut entravé par la chaîne, qu’il rompit presque aussitôt. Tyr, malgré son inquiétude, félicita la bête et rapporta à Odin ce qui s’était passé. 

— Je demanderai aux nains de fabriquer une autre chaîne, plus grosse et plus robuste que la première, décida Odin. 

— Fenrir a rompu notre chaîne ?! s’exclama un nain incrédule quand Odin vint leur demander d’en forger une plus solide. 

En guise de preuve, le dieu montra aux nains les maillons tordus et cassés. 

— Au travail ! commanda un autre nain, il y va de notre renommée !

Quand la seconde chaîne fut prête, Tyr l’emporta jusqu’à l’enclos. 

— Si tu réussis à briser pareille chaîne, je suis certain, Fenrir, lui dit Tyr, que tu te feras une réputation dans l’Univers tout entier. 

L’énorme loup trouva en effet que la seconde chaîne était plus résistante que la première, mais il ne doutait pas non plus que ses forces eussent augmenté depuis la fois précédente. Il accepta donc l’épreuve de Tyr, qui lui passa la chaîne autour du cou, du corps et des pattes. À peine Fenrir fut-il attaché qu’il s’agita, s’arc-bouta et se secoua avec une telle violence qu’il fit éclater la chaîne en plusieurs points. Des fragments de fer volèrent dans toutes les directions. 

Les dieux, catastrophés, se mirent à douter de la possibilité d’emprisonner Fenrir. 

— Pourtant, s’écria Odin en tapant du pied, nous devons trouver à tout prix une solution ! 

Les dieux étaient terrorisés par ce loup qui s’attaquait à tout ce qui bougeait et mangeait tout ce qui lui tombait sous le croc. Il était devenu si gros que l’enclos ne le contenait plus ! 

Pour la troisième fois, Odin s’en fut à Urd interroger le puits du destin. 

— Que faire à présent ? demanda le dieu désemparé. 

Une voix du fond du puits lui répondit : 

— Odin, tu sais que si tu veux mon conseil, tu dois jeter quelque chose dans le puits. 

Le père des dieux fouilla dans son sac et s’apprêtait à jeter une pièce d’or, quand la voix le retint : 

— Non ! point d’or aujourd’hui ! Si tu veux savoir comment entraver Fenrir, arrache-toi l’œil droit et jette-le dans le puits. Mon conseil est au prix de ce sacrifice.

Odin, sans hésiter, prit sa dague et l’enfonça dans son orbite droite jusqu’à ce que l’œil lui tombe dans la main. Il le lança ensuite au fond du puits en tenant sa tête, qui le faisait souffrir atrocement. 

La voix du puits résonna alors : 

— Va dans le pays de Svartalfheim. Tu y trouveras un dværg (1) des montagnes nommé Skirnir. C’est un artisan plus qu’habile, et surtout un sorcier sans pareil. Il saura confectionner des liens pour Fenrir. 

Odin s’assit sur le sol et se banda le front afin d’arrêter l’hémorragie, puis sortit un huchet (2) de son sac et y souffla à pleins poumons. C’était le signal pour appeler Sleipnir, son cheval à huit pattes. À l’instant même l’animal arriva : il galopait à la vitesse de la pensée. 

— Sleipnir, ordonna Odin au prodigieux cheval, conduis-moi chez Skirnir le dværg ! 

Il chevaucha sa monture qui hennit et détala aussitôt. Il sembla à Odin qu’ils étaient à peine partis lorsque le cheval s’arrêta devant une forge située au fond du fjord Skummetmælk. 

Odin exposa au dværg les raisons de son voyage, mais le petit être refusa de travailler pour les dieux. 

— Pourquoi ferais-je cela pour toi Odin ? Te dois-je donc quelque chose ? 

Odin tenta de le convaincre, faisant preuve de grande éloquence : son discours fut persuasif et emporté. Rien à faire. Obstiné, le dværg ne voulait rien savoir. Odin comprit que s’il voulait être entendu, il devait parler une langue universelle : celle de l’argent. Il offrit au dværg une montagne de pièces d’or. Le dværg lança une œillade discrète à toutes ces pièces et ébaucha un petit sourire qui signifiait :

— Soit ! Je n’en demandais pas tant ! Au travail ! 

Une heure plus tard, Skirnir sortit tout noir de son atelier et confia à Odin le fruit de son travail. Le père des dieux était perplexe. Il tenait dans ses mains non pas une chaîne de fer solide mais un ruban de soie digne des meilleurs travaux de passementerie (3). Skirnir lui donna sa parole que rien au monde n’était plus résistant que ce ruban car il était fait du bruit des pas d’un chat noir, des poils d’une femme à barbe, des racines d’une montagne, d’ongles de fleurs, de toux de poisson et de lait d’oiseau. 

Odin monta sur Sleipnir, remercia Skirnir et s’en retourna chez les siens. 

De son œil restant, Odin vit les autres dieux au désarroi ! Fenrir avait doublé de taille depuis la veille ! 

— Qu’est-il advenu de ton œil ? s’informa Thor. 

— Je vous raconterai tout plus tard ! s’exclama Odin. Il n’y a pas une seconde à perdre ! Que Tyr aille vite chercher le loup et qu’il l’amène sur l’île de Lyngvi, au centre du lac Amsvartnir ! 

Tyr alla chercher le loup et tous deux rejoignirent les dieux sur l’île de Lyngvi. 

Odin montra le ruban au loup : 

— Regarde bien ce ruban, Fenrir. Je parie que tu ne peux le déchirer de tes crocs. 

— Quelle turlupinade ! grogna le loup. 

Il prit le ruban dans sa gueule mais ne parvint même pas à en abîmer un seul fil. 

— Tu me sembles bien faible ! dit Odin. Que dira-t-on de toi si l’on apprend que tu n’es pas capable de rompre un stupide fil ? 

— On ne le dira pas ! hurla Fenrir qui écumait de rage, semant l’effroi parmi les dieux.

— Fort bien, conclut Odin. Alors voyons si tu parviens à te libérer lorsqu’on t’attache avec ce ruban ! 

Le loup regarda Odin par-dessous et glapit : 

— Je flaire une ruse Odin ! Bien que ce ruban n’ait pas un aspect bien menaçant, il est peut-être plus à craindre qu’il y paraît. Je préfère m’en tenir éloigné ! 

Odin insista en lui promettant : 

— Fenrir, si d’aventure tu n’étais pas assez fort pour rompre ce simple ruban, nous te rendrions ta liberté : incapable de le casser, comment pourrais-tu représenter une quelconque menace pour nous ? 

Le loup, qui avait hérité un esprit aigu de Loki son père, n’était pas convaincu. Mais craignant qu’on le considère comme un couard, il réfléchit un instant et proposa aux dieux : 

— Si vous désirez vraiment que je me laisse attacher, j’exige que durant le temps où je tenterai de me délivrer, l’un de vous mette sa main dans ma gueule. Ce sera pour moi une garantie de votre bonne foi. 

Les dieux, ne sachant que répondre, se regardaient l’un l’autre et aucun n’osait faire un pas en avant. Aucun sauf Tyr. 

Odin et Thor ligotèrent le loup. Fenrir s’efforça de se libérer mais plus il se débattait, plus le ruban se serrait autour de ses flancs, menaçant de l’étouffer. 

Les dieux, voyant que Fenrir était bel et bien prisonnier, se détendirent un peu et rirent de bon cœur… excepté Tyr, qui avait perdu sa main. 

Fenrir continuait ses tentatives désespérées pour se dépêtrer, cherchant à mordre quiconque s’approchait de lui. Thor et Odin s’assirent sur lui et Tyr, avec la main qu’il lui restait, plaça une épée dans la gueule du loup, le manche dans la mâchoire inférieure

et la pointe dans le palais. 

Fenrir, qui ne pouvait plus fermer son immense gueule, se mit à pousser de terribles hurlements et la salive qui dégoulinait fut si abondante qu’en pénétrant dans le sol, elle forma un fleuve souterrain que les nains appelèrent Von : l’espérance – l’espérance de retrouver la liberté.

 

Ainsi Fenrir demeurera-t-il attaché sur l’île de Lyngvi, hurlant et bavant jusqu’à la fin des temps. Le jour venu, il se libérera et dévorera Odin dans la bataille finale qui opposera les dieux aux puissances du mal. Alors, le serpent Jormungand sortira de l’océan et le venin qu’il crachera empoisonnera l’Univers entier ; alors Hel, maîtresse des enfers, ouvrira la porte de son royaume aux armées des morts pour qu’ils dévastent les villes. Tout cela arrivera à la fin des temps. 

Alors pourquoi les dieux, qui savent tout cela, n’ont-ils pas tué les enfants de Loki ? Parce que ces événements sont inscrits dans le livre du destin et que les dieux, pas plus que les hommes, ne peuvent en changer une seule lettre.

 

  1. Dværg : Nain expert en sorcellerie qui vit dans les montagnes de Norvège. 
  2. Huchet : Petit cor chasse. 
  3. Passementerie : Ensemble des ouvrages de fil destinés à l’ornement des vêtements, des meubles, etc. 

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Haraldson Lars - Les Vikings

 

Lundi 27 Novembre 2017