Le Tueur De Dragon

Il était une fois un chef viking du nom de Björn, ce qui signifie "ours" dans la langue des hommes du Nord. On ne savait plus trop pourquoi on l’avait nommé de cette manière : certains prétendaient que c’était à cause de son caractère, d’autres parce qu’il était gourmand de miel, et sa femme parce qu’il dormait tout l’hiver.

Ce jour-là, Björn revenait de la chasse suivi d’Affald, son chien fidèle. En chemin, il rencontra des paysans qui se hâtaient vers Uppsala, une grande ville où de puissants guerriers s’étaient réunis. Le roi d’Uppsala, Hrolf-le-borgne, y organisait un tournoi au terme duquel la force de chacun serait récompensée selon son mérite. 

Björn était lui-même un homme hardi, dont la vigueur égalait celle des meilleurs manieurs d’épée. Il décida de se rendre dans la ville du roi Hrolf et de concourir, lui aussi, pour l’honneur et pour le sang. Mais avant de se mettre en route, il prépara un message pour prévenir sa femme : "Je pars pour Uppsala. De retour dans quelques jours. Ton gros ours." Il l’attacha au cou de son chien, qu’il renvoya vers la maison. 

Björn marchait vers le nord depuis un certain temps. La nuit tombait et un épais brouillard recouvrait la lande. Un mauvais crachin trempait ses vêtements. Björn avait froid et ne savait plus où il se trouvait. Il avançait seul dans cet endroit désolé, quand la lueur d’une chaumière se détacha lentement des ténèbres. Björn remercia le dieu des voyageurs ! C’est qu’il commençait à craindre ce lieu où il risquait de mourir de froid ou, pis encore, de succomber, englouti par quelque marais. 

Il arriva au seuil d’une pauvre masure aux murs de boue séchée. À la forte odeur de crottin, il sut qu’il s’agissait d’une demeure de paysans déguenillés, sans sou ni maille. Tous devaient être affamés, car il entendit deux ou trois vaches enragées meugler dans l’étable située un peu plus loin. 

Björn frappa à la porte de la chaumine. Un homme assez âgé lui ouvrit. On voyait à ses mains et à son dos voûté qu’il avait travaillé la terre sa vie durant. Björn retira son casque et demanda poliment à cet homme s’il pouvait lui offrir l’asile pour une nuit. Le paysan lui répondit qu’il ne fermait jamais sa porte à un étranger. 

— Vous devrez cependant vous contenter de notre ordinaire : une soupe aux cailloux et une salade aux chardons. 

— Ne vous en faites pas mon brave, répondit Björn avec entrain, j’ai guerroyé souvent en Angleterre ! (1) J’ai l’habitude de ces repas !

Björn entra. Le paysan demanda à sa femme d’apporter des vêtements secs et les offrit à son hôte. Björn le remercia et lui posa plusieurs questions sur le roi Hrolf et son tournoi. Il voulait savoir aussi s’il était encore loin d’Uppsala.

— À moins d’un jour de marche, soupira le vieux. Tu vas donc chez Hrolf-le-borgne ? 

— Telle est en effet mon intention repartit Björn. 

— Tu y seras bien reçu, comme le sont d’ordinaire tous les guerriers au bras solide et à la poitrine de taureau. 

À cet instant précis, la femme du paysan, qui préparait la soupe en silence, fondit en larmes. Elle poussa de longs gémissements et s’affaissa dans un sanglot. 

— Femme, qu’est-ce qui te cause tant de chagrin ? la questionna Björn. 

— Mon fils, Hott, est parti un jour chercher du travail chez Hrolf-le-borgne. Mais les guerriers de Hrolf se sont moqués de lui. Comme mon fils est timoré et peu habile au combat – il préfère battre les blés que les hommes –, les guerriers de Hrolf en ont fait leur souffre-douleur ! Ils le retiennent contre son gré pour se distraire à ses dépens lors des banquets. 

— Voilà qui n’est pas très honorable ! s’exclama Björn. 

— Un jour, continua la vieille en tournant sa soupe, je suis allée à Uppsala pour prendre de ses nouvelles. J’ai vu à quel jeu étrange et cruel ils jouent avec mon fils : ils lui lancent au visage des os, parfois très gros, de sanglier, de cerf et de bœuf, qui restent après les festins. Ce faisant, ils le blessent parfois gravement. Si tu vas chez Hrolf, aide mon fils, je t’en supplie ! 

Et la vieille tomba sur le sol, rompue de douleur. Le vieux, pour la ranimer, lui donna une cuillerée de soupe. La vieille roula les yeux et revint à elle. Björn s’agenouilla à ses côtés, lui prit la main et lui murmura à l’oreille : 

— Femme, ce que tu dis m’attriste. Ce jeu n’est pas digne de combattants valeureux. Calme-toi. Demain, quand je serai chez Hrolf, je veillerai à ce que nul ne fasse de mal à ton fils. Je t’en donne ma parole. 

Ils mangèrent et allèrent au lit. Björn dormit mal : il partageait sa paillasse avec deux ou trois souris et trois mille puces au moins. À l’aube, il remercia ses hôtes et, en se grattant, se dépêcha vers Uppsala. 

Quand il arriva, vers la fin de la journée, il se dirigea sans tarder vers une longue maison, la plus imposante de toutes, qui était la demeure de Hrolf-le-borgne. Il entra et, sans en demander la permission, se hâta vers la salle de banquet. 

Les murs de la salle étaient recouverts de boucliers pris à l’ennemi et de tapisseries évoquant les exploits de Hrolf. Sur les grandes tables de chêne, déjà dressées dans l’attente du festin, étaient posés quelques crânes humains décalottés dont on avait fait des verres pour boire une bière très forte. Dans un coin, une armure criblée de flèches devait servir de cible pour les jeux d’adresse.

Dans un autre coin s’élevait une sorte de muret composé d’ossements de différentes grandeurs, duquel s’exhalaient des soupirs navrés et inconsolables. 

Björn s’en approcha. Ce rempart grotesque protégeait un jeune homme sale et dépenaillé, qui poussa un cri à la vue de Björn. 

— Ne me tue pas ! Ne me tue pas ! Je t’en prie, ne me lance pas d’os au visage ! Attends au moins que la fête commence ! 

Björn sut évidemment qu’il avait affaire au fils des paysans. 

— Tu es Hott, n’est-ce pas ? 

— Oui, c’est moi. Mais ne me tuez pas ! Ne me lancez pas d’os au visage ! répétait le jeune Hott en pleurnichant. 

Björn le prit par la main et l’emmena dans la cour. Il le fit se laver dans un puits d’eau claire et lui prêta des vêtements propres. L’heure du repas approchant, il retourna chez Hrolf-le-borgne avec le garçon, qui s’assit à son côté.

 

Les invités de Hrolf entrèrent un à un dans la grande salle, lançant de furtives œillades à Hott-le-peureux. Quelques-uns souriaient méchamment et faisaient semblant de lui lancer des os. Ā chaque feinte, Hott poussait un cri strident et se mettait à brailler, ou bien se serrait contre le flanc de Björn. Dans la salle, on riait et on les montrait du doigt. 

"Honte à toi, couard que tu es !" songeait Björn avec irritation. 

Chacun avait enfin pris sa place selon le rang qu’il occupait auprès de Hrolf et personne n’avait encore adressé la parole à Björn. Le festin commença. Quand on eut mangé un bœuf entier et trois moutons, on nettoya les os de la chair qui pendait encore, et on commença à les lancer avec force vers Hott et Björn. 

Björn ne réagissait pas. Pour sa part, Hott tremblait tant qu’il était incapable d’avaler le moindre morceau de viande, de boire la plus petite gorgée de bière. 

Soudain, voyant un énorme genou de bœuf fendre l’air, Hott avertit Björn : 

— Attention ! Un gros os vole vers nous ! 

Impassible, Björn saisit l’os au vol et le jeta à la tête de celui qui l’avait lancé. 

L’homme le reçut entre les deux yeux et tomba raide mort. 

Cette riposte inattendue provoqua un tohu-bohu, qui attira sur eux l’attention du roi Hrolf. On lui expliqua que l’étranger venait de tuer l’un de ses guerriers et que, par conséquent, il devait être mis à mort sur-le-champ. Hrolf voulut toutefois savoir comment les choses s’étaient déroulées, et lorsqu’il apprit à quel jeu stupide on avait joué aux dépens d’un étranger, hôte dans sa demeure, il piqua une terrible colère. 

Il exigea de parler à Björn. 

— De qui es-tu le fils et que viens-tu faire ici ? demanda Hrolf.

— Je viens d’entendre tes hommes me surnommer "Lasentinelle-de-Hott", mais je suis Björn, fils de Harald, riche en troupeaux. Je suis venu pour participer à ton tournoi. 

— Tu es sans contredit un homme fort, si tu es capable de tuer quelqu’un en lui lançant un seul os. Cependant, selon notre coutume viking, il te faudra me dédommager, car tu as tué l’un des miens. 

— Cet homme n’a eu que ce qu’il méritait, lança dignement Björn. 

— Néanmoins, insista Hrolf, tu me dois l’équivalent de ce qu’il valait. Veux-tu entrer à mon service et devenir mon soldat ? 

Björn aimait trop la liberté, aller à la chasse avec Affald et dormir tout l’hiver, pour s’astreindre à la discipline militaire. Il répondit sagement : 

— Je ne crois pas que ma femme veuille venir à Uppsala ! En revanche, si tu acceptes que nous nous asseyions plus près de toi que le guerrier que j’ai envoyé chez Hel (2), je ferai de Hott un brave guerrier. 

— Je doute que tu puisses faire de ce pleutre un combattant valeureux. Mais je consens à te voir plus près de moi, rétorqua Hrolf-le-borgne. Reste dans ma maison jusqu’à la fin du tournoi. Si après ce terme Hott n’est pas devenu un guerrier digne de celui que tu as tué, je le mettrai moi-même à mort. 

Björn et le jeune Hott changèrent de place. Hott s’agrippait toujours à Björn, terrorisé par les regards et les cris des buveurs. 

Le temps passa. Le tournoi battait son plein, mais Björn doutait chaque jour davantage qu’il réussirait à insuffler le courage dans le cœur de Hott. Pourrait-il un jour en faire un soldat intrépide ? Björn songea aux larmes de la vieille paysanne et à ses soupirs. En cas d’échec, elle ne reverrait plus jamais son fils ! Hrolf-le-borgne le tuerait.

 

Une autre semaine s’écoula enjeux, en festins et en tournois. Le huitième jour, Björn vit que les hommes affichaient une mine sombre. Personne ne parlait ni ne riait plus pendant les repas. 

Il en demanda la raison à Hott, qui lui expliqua, un trémolo dans la voix : 

— Voilà maintenant deux ans que les nuits de pleine lune qui précèdent la fête de Jol (3), une terrible créature ailée se présente devant la ville. 

— Tu veux parler d’un dragon ? précisa Björn. 

— C’est cela même, répondit Hott en se cachant sous la table. 

— Il vole au-dessus des champs et détruit les récoltes, il dévore les troupeaux et massacre quiconque s’oppose à sa force brutale, poursuivit un guerrier assis en face de Björn. Nulle arme ne peut blesser ce monstre et aucun champion ne peut l’abattre. Or on redoute son retour pour cette nuit, car c’est la pleine lune. 

Le roi Hrolf prit alors la parole : 

— Je vous interdis à tous de vous mesurer au monstre. J’ai déjà trop perdu d’hommes valeureux contre cette bête ! 

Björn caressa de sa main droite le pommeau de Dainsleif son épée forgée par des nains, qui ouvrait des plaies impossibles à refermer. Il projetait de faire d’une pierre deux coups : tuer la bête et faire enfin de Hott un véritable guerrier. 

En pleine nuit, alors que tous dormaient ou avaient fui la ville pour éviter de rencontrer le dragon, Björn se leva. Il empoigna Dainsleif coiffa son casque, réveilla Hott et l’entraîna dans la ville à la recherche de la bête effroyable. 

Hott avait encore les paupières lourdes de sommeil lorsqu’il aperçut le dragon ! Il allait hurler, mais Björn lui appliqua une main devant la bouche : 

— Pas un son, poule mouillée ! Plaque-toi au sol et ne bouge plus ! 

Björn, à pas de loup, s’approcha du dragon, prêt à l’affronter. Hott mordait la terre et ses doigts s’enfonçaient dans le sol. Il ne voulait pas regarder comment le dragon tuerait son protecteur ! 

Hott entendit les bruits typiques de la lutte : l’épée de Björn qui fendait l’air et l’homme qui s’essoufflait, les glapissements du dragon. Puis une sourde lamentation, épouvantable dans l’obscurité, arriva aux oreilles de Hott, suivie d’un grand silence. 

Il releva la tête, certain de voir Björn noyé dans son sang. Tout au contraire ! Björn bien vivant extrayait Dainsleif du ventre du monstre ailé, réduit à l’état de carcasse grotesque et sanglante. 

— Hott, par ici ! ordonna Björn d’une voix de tonnerre. 

Le jeune homme chancelait, tétanisé par la peur. 

— Maintenant, tu vas boire ce sang et tu mangeras ce cœur, lui ordonna Björn. Sa force et son courage deviendront tiens, et désormais aucun des guerriers de Hrolf ne sera ton égal. 

Hott fit une moue de répugnance. 

— J’ai bien mangé la soupe de ta mère, moi ! bougonna Björn pour l’encourager. 

"Quel homme intrépide", songea Hott en regardant Björn. 

Aussi, pour ne pas décevoir son compagnon, et pensant à la soupe familiale, il mangea le cœur du dragon et but son sang. Il s’exclama aussitôt : 

— À partir de maintenant, je n’aurai plus peur de personne ! 

— Voilà qui est digne d’un brave ! conclut joyeusement Björn. 

Mais il faut à présent convaincre Hrolf et ses hommes de ta valeur. 

Björn et Hott-sans-peur – comme on l’appela dès lors – redressèrent le monstre. Ils l’appuyèrent contre un chêne, enfilèrent des pieux dans ses membres, déplièrent son cou et déployèrent ses ailes. Le dragon donnait ainsi l’impression de vivre encore et d’être prompt au combat. Ils rentrèrent ensuite dans la ville et retrouvèrent leur paillasse. 

Aux premières lueurs de l’aube, un garde sonna l’alerte, annonçant que le dragon était aux portes de la ville. Tous les hommes s’armèrent mais personne n’osa sortir de l’enceinte… Personne, sauf Hott ! 

Ce dernier s’avança en courant, fit trois parades avec une épée à deux tranchants et coupa le cou de la bête qui s’affaissa. Impressionné, Hrolf-le-borgne félicita Björn : 

— Il semble que tu aies relevé mon défi en faisant de ce couard un homme sans peur et un guerrier sans reproche. 

Björn répondit par un sourire. 

Quelques jours passèrent en festins, durant lesquels on chantait l’exploit de Hott-sans-peur. On en oublia le tournoi ! Enfin, on donna un cheval à Björn qui s’en fut rejoindre sa femme et Affald, son compagnon canin. En passant près de la chaumière des paysans, il rassura la vieille mère, lui raconta comment son fils avait terrassé un dragon et reprit sa route. Pour le remercier, la vieille glissa dans sa besace un peu de son rôti de sabot au chiendent. 

— Un petit en-cas pour la route ! lui confia-t-elle avec un sourire édenté.

 

  1.  Les Vikings ont combattu souvent en Angleterre, en Écosse et en Irlande. Ils y ont même fondé des villes : York et Dublin, par exemple. 
  2. Hel : Déesse des Morts. 
  3.  Jol : Fête viking qui se célébrait vers le 21 décembre. 

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Haraldson Lars - Les Vikings

 

Lundi 27 Novembre 2017