Le Destin D'Ursa

Le Roi Ivar de Göteborg, dit Ivar-le-Suédois, était un puissant chef viking capable de tuer cinquante guerriers d’un seul coup de poing. Un jour qu’il rentrait chez lui avec ses hommes, dans un drakkar plein à craquer de richesses inestimables, il croisa au large d’une île où s’élevait un château imposant.

"Je vais le mettre à sac !" pensa-t-il aussitôt avec cupidité. 

— À bâbord toute ! 

Cette forteresse construite sur un pic rocheux était celle d’Aaluf, une reine viking aussi intelligente que belle. 

Quand, du haut des tourelles, les sentinelles virent le drakkar d’Ivar-le-Suédois, elles donnèrent l’alarme. Aaluf réunit à la hâte ses ministres et conseillers pour établir la meilleure stratégie de bataille.

— Nous fermerons les portes de la ville et nous ferons pleuvoir sur leurs têtes des flèches acérées et de la poix bouillante ! s’enflamma un fier baron. 

— Je sortirai avec ma francisque et les fendrai jusqu’au dernier, hurla Aran, un soldat assez fort pour abattre un chêne en le cognant une seule fois de sa hache. 

— Notre flotte n’est pas de taille à affronter ces Vikings ! avertit le capitaine Knud, un vieux loup de mer. Les conseillers, en désaccord, s’apostrophaient violemment. La tension montait. 

— Du calme ! exigea la reine Aaluf, comment pourrons-nous combattre cet ennemi si nous nous chamaillons ? 

— Que proposes-tu, Aaluf, notre reine ? demanda le baron. La reine regarda ses conseillers et déclara d’un ton sentencieux : 

— Le capitaine Knud l’a rappelé, notre flotte est trop faible. Si nous résistons comme le baron le suggère, il faudra à peine quelques jours à ces Vikings pour emporter notre place forte. Soyons rusés ! Accueillons-les avec hospitalité ! Nous les retiendrons sur notre île en leur offrant des banquets et du vin pendant qu’Aran ira chercher du secours chez mon cousin, le roi Harald de Norvège ! 

L’avis de la reine parut excellent à tous les conseillers et les soldats rangèrent leurs épées. 

— Laissons la ruse avoir raison de la force brute ! conclut vivement Aaluf. 

Les soldats l’acclamèrent : 

— Vive la reine Aaluf ! 

Aran, grand navigateur, salua la souveraine et ses compagnons d’armes. Il embarqua sur une frêle chaloupe et, accompagné de deux marins, s’enfuit vers la Norvège voisine en prenant bien garde

de ne pas se faire voir de l’ennemi. 

Quand le roi Ivar accosta, la reine lui dépêcha des représentants qui lui offrirent mille cadeaux précieux.

— Notre reine, dit le plus âgé d’entre eux, est instruite de ta valeur et veut sceller une alliance avec toi. Un festin est déjà préparé en ton honneur dans la plus belle salle de son château. 

Le roi Ivar regarda le vieil homme avec mépris et lui jeta : 

— Vieux fou ! Tu crois vraiment que je vais tomber dans un piège aussi grotesque ? 

Puis sans attendre, Ivar prit la hache qui pendait à sa ceinture et coupa la tête du représentant d’Aaluf, tandis que ses soldats dégainaient leurs épées et levaient leurs boucliers. 

La situation était grave. 

— Je tenterai le tout pour le tout, songea la reine Aaluf qui avait assisté à la scène du haut des murailles de la forteresse. 

Elle se rendit au-devant des Vikings et réussit à les apaiser par ses façons aimables et courtoises. 

Le roi Ivar, frappé par la beauté d’Aaluf, ses yeux d’ambre, ses longs cheveux, sa peau blanche et lisse, pensa : 

"Une reine aussi belle ne peut être méchante : comment voudrait-elle me tromper ?"

Il fit signe à ses hommes de déposer les armes et se laissa guider jusqu’au château, accompagné de quelques-uns de ses meilleurs soldats.

 

Dans la grande salle du château, les hommes de la reine buvaient et mangeaient, chantaient et dansaient avec des esclaves. Rien ne laissait présager des intentions belliqueuses. 

Ivar, rassuré, prit place auprès de la reine Aaluf. On lui présenta des plats rares et raffinés, des boissons enivrantes ! Mais plus que tout, ce fut la beauté d’Aaluf qui l’enchanta. 

— Où est ton mari, le roi ? demanda Ivar curieux. 

— Il est mort à la guerre l’an dernier, répondit tristement Aaluf. 

En apprenant que la reine était veuve et que son cœur était libre, Ivar décida de lui proposer de l’épouser ;

— Ton festin est digne de la table des dieux et la bière abondante ! On dirait un banquet de noces ! Aussi, reine Aaluf, puisque personne ne règne à tes côtés, je te prie d’être ma femme ! 

La reine Aaluf devint blanche comme l’écume de la mer ! 

— Bois encore un peu Ivar ! dit-elle, on m’annonce l’arrivée d’un messager et je dois entendre ce qu’il a à me dire. 

La reine s’excusa et se rendit dans une antichambre où Aran, fraîchement revenu de Norvège, lui annonça que le roi Harald ne pouvait venir à sa rescousse le jour même. Il viendrait le lendemain. La reine Aaluf crut défaillir. Serait-elle capable de jouer la comédie aussi longtemps avec Ivar et ses rustres compagnons ? Elle retourna dans la grande salle et frémit lorsque le roi Ivar la saisit par le bras en l’invitant à boire une coupe de vin. 

— J’espère que ton messager apportait de bonnes nouvelles, sinon je lui couperai la tête ! Je ne veux pas que l’on te rende triste ! 

— C’était d’excellentes nouvelles, au contraire ! mentit Aaluf avec un sourire. 

— Tant mieux ! Tiens, bois ! Il est bon de partager l’ivresse avant le plaisir ! Puis nous irons dans ta chambre… 

La reine Aaluf eut un instant d’hésitation : devait-elle passer la nuit avec ce barbare pour sauver son château et ses sujets ? Heureusement, elle conservait précieusement à l’intérieur d’une de ses bagues une poudre secrète préparée autrefois par des sorcières.

À l’insu d’Ivar, elle en versa une pincée dans le vin. 

— Tu as raison Ivar ! Bois encore un peu ! Cette boisson rend les hommes pareils aux dieux et décuple le plaisir ; elle apporte l’oubli des peines et augmente l’ardeur !! 

Ivar but le vin sans se rendre compte de son goût étrange. La reine le conduisit ensuite dans sa chambre, où il sombra dans un profond sommeil. 

— Et maintenant Ivar, tu vas voir comme je suis gentille avec les gens comme toi ! s’exclama la reine. 

Aaluf déshabilla Ivar, puis lui coupa les cheveux et la barbe. Elle enduisit la tête du Viking de goudron et l’enferma dans un grand sac en peau de bœuf dont elle cousit elle-même l’ouverture. Quand elle eut terminé, elle appela ses serviteurs : 

— Portez demain ce présent aux hommes d’Ivar et dites-leur qu’il est rempli de mille richesses. Qu’ils le mettent dans leur bateau et partent aussitôt ! Si l’on vous demande où est Ivar, répondez qu’il reste auprès de moi. 

Les serviteurs obéirent. Les hommes du roi Ivar remercièrent, rejoignirent leur navire et levèrent l’ancre. 

Rapidement l’embarcation disparut à l’horizon. Le drakkar était en pleine mer quand, piqué par l’appât du gain, un marin suggéra : 

— Ouvrons le sac et partageons-nous les richesses qu’il contient ! Mais à la place des perles et des émeraudes, les marins trouvèrent le corps nu et la tête goudronnée d’Ivar, qui s’était assoupi ! 

On réveilla le roi qui entra dans une colère épouvantable. Il ordonna que l’on fît demi-tour. Cependant, avec le vent en proue, le drakkar avançait lentement. Quand l’île de la reine Aaluf apparut à l’horizon, Ivar aperçut les drapeaux du roi Harald de Norvège, venu prêter main-forte à sa cousine Aaluf. 

— Malédiction ! s’écria Ivar, comment affronter d’aussi nombreux soldats ? 

La rage au cœur, écumant de haine, Ivar vira vers la haute mer et rentra chez lui, en Suède. 

Offense de roi a longue mémoire. Un an s’écoula et Ivar méditait toujours sa vengeance. Profitant des courants favorables de l’été, il reprit la mer vers l’île de la reine Aaluf. Il y aborda sans bruit, par une nuit noire comme la gueule d’un loup, et fit transporter par ses hommes un coffre plein de pierres précieuses, qu’ils dissimulèrent dans une grotte profonde à quelque distance du château. Il commanda ensuite à ses guerriers de se cacher dans une des nombreuses baies de l’île. 

Ivar s’habilla de pauvres loques et se présenta au pont-levis du château. Il avait l’allure d’un vieux vagabond inoffensif. 

— Halte mendiant ! Que veux-tu ? l’arrêta un soldat en armure qui gardait l’entrée. 

— J’ai un message pour Aaluf-aux-yeux-d’ambre, ta reine, répondit Ivar. 

Pour appuyer ses propos, il tira de ses haillons un magnifique pendentif en or blanc, jaune et rouge. Le garde était stupéfait. Ce bijou semblait digne des dieux ! Il donna l’ordre de laisser passer le vagabond et appela la reine. Aaluf, émerveillée par le bijou que lui présenta le garde, accepta de recevoir le vieillard.

— On m’annonce, mendiant, dit Aaluf, que tu as un message pour moi et l’on m’en a donné pour preuve ce splendide pendentif. Que veux-tu ? 

— Dans la forêt, commença Ivar d’une voix chevrotante destinée à masquer la sienne, j’ai découvert un trésor fabuleux. Je ne puis cependant m’accaparer les richesses qui sont sur tes terres. Je te

révélerai donc, et à toi seule, où il se trouve et me contenterai de ce que ta générosité me laissera. 

Aaluf aimait les bijoux et consentit aisément à accompagner le mendiant dans la forêt. 

"Il est vieux et faible. Je ne risque rien à le suivre", songea-telle. 

Le faux mendiant et la reine partirent ensemble jusqu’à la grotte où reposait le coffre. Ivar l’ouvrit devant Aaluf. Les pierreries étaient si brillantes que le jour se fit à l’intérieur de la grotte. La reine Aaluf, fascinée, se pencha vers le coffre pour y plonger sa main blanche. Sans prévenir, Ivar la poussa brusquement à l’intérieur et referma le couvercle. Aaluf était prisonnière et personne ne pouvait entendre ses cris ! Ivar alluma un petit feu près de la plage. C’était le signal convenu avec ses hommes, qui arrivèrent rapidement. Le coffre fut transporté sur le drakkar et, sans attendre, les Vikings reprirent la mer. 

Quand le navire fut loin des côtes, Ivar ouvrit le coffre et lança d’une voix menaçante à la reine Aaluf : 

— Te voilà, traîtresse ! L’heure de ma vengeance a enfin sonné ! — Ivar, tu es un fier guerrier ! Moi, Aaluf, je t’ai autrefois offensé et je t’en demande pardon ! 

— Mon cœur ne connaît pas le pardon, rétorqua Ivar. 

— Pourtant, reprit Aaluf, et bien que je ne veuille pas t’épouser, je suis prête à devenir ta femme si cela peut calmer ta colère. 

— Tu m’as pris mon honneur, tu m’as rasé comme on le fait d’un esclave, tu m’as jeté dans un sac comme une bête puante ! Il n’est plus question de mariage ! Tu n’es plus une reine à mes yeux ! Tu seras esclave dans ma maison et je te libérerai quand j’en aurai envie. 

Aaluf demeura prisonnière quelques mois chez Ivar. Il la traitait en esclave le jour et comme sa femme la nuit Quand il en eut assez, il la ramena chez elle et la jeta sur la plage comme on crache un vomissement. Telle fut la vengeance d’Ivar. 

Sur son île, la reine fut accueillie avec joie ! Mais son visage n’était plus aussi beau qu’avant et elle était un peu plus grosse… Aaluf était enceinte d’Ivar. La reine n’en dit rien à personne, elle avait trop honte ! Dans le plus grand secret, elle accoucha d’une fille. Cependant, sa haine pour Ivar était si forte qu’elle étouffa dans son cœur l’amour d’une mère pour son enfant. Ainsi, plutôt que de laver et de langer l’enfant à sa naissance, elle le laissa ensanglanté et grelottant. Elle appela sa fille Ursa, du nom d’une chienne de sa meute qu’elle détestait, et la confia à de pauvres paysans qui vivaient en Norvège, sur les terres du roi Harald.

 

Les années passèrent. Ursa devint femme. Elle gardait les troupeaux et devait accomplir les travaux les plus éreintants. Personne ne lui avait parlé de sa naissance, car la reine Aaluf l’avait interdit sous peine de mort. 

La jeune fille grandit en beauté et en sagesse. Sa peau était plus éclatante que l’aurore et ses courbes évoquaient celles des vagues. Tous les paysans la regardaient avec envie : ils voulaient en faire leur femme.

 

Quant à Ivar, toujours impétueux, il portait la désolation et les larmes dans les pays qu’il visitait. Il saccageait les monastères, les châteaux, les villes ; il pillait les embarcations. Un jour, il aborda en Norvège, sur les terres du roi Harald. Arrivant près d’un village, il aperçut une jeune femme qui faisait paître son troupeau. 

Subjugué par la beauté de la jeune fille, Ivar s’avança vers elle et lui dit doucement, pour ne pas l’effrayer :

— Qui es-tu, toi qui es belle comme une déesse ? 

— Je suis Ursa, gardienne de ce troupeau. 

— Ton regard n’est pas celui d’une esclave, reprit alors Ivar, mais plutôt celui d’une reine. Heureuse ta mère ! Heureux ton père ! Heureux ton époux ! 

— Je n’ai pas d’époux, dit Ursa en rougissant.

 

Ivar, on l’a vu, était très sensible à la beauté féminine. Plus il regardait Ursa, plus il lui semblait qu’il la connaissait, plus son visage lui était familier. Ivar était amoureux… Il prit la main d’Ursa et lui déclara, en la regardant dans les yeux : 

— Pour ton cou l’or et le béryl(1), pour tes cheveux les peignes d’ivoire et pour tes lèvres mes lèvres ! Viens sur mon drakkar, voguons ensemble vers mon pays ! Tu deviendras mon épouse et je ferai de toi une reine ! 

Qui n’aurait préféré devenir une reine plutôt que de rester gardienne de moutons ? Qui n’aurait préféré les belles paroles d’Ivar aux bêlements d’un troupeau ? Ursa lui tendit la main et Ivar l’emmena dans son royaume, en Suède, au pays de l’aurore boréale. 

En ne la voyant pas rentrer, les paysans qui avaient élevé Ursa s’inquiétèrent et partirent à sa recherche. Ne la trouvant en aucun lieu, ils pensèrent qu’elle avait été enlevée, comme cela arrivait souvent car les Vikings capturaient les filles pour le commerce des esclaves. 

Les paysans décidèrent d’aller chez la reine Aaluf pour l’informer du sort d’Ursa. 

— Elle ne l’aimait pas, dit la paysanne, mais peut-être voudra-telle nous aider à la retrouver ? C’était sa fille, au fond ! 

La reine Aaluf promit aux paysans d’envoyer ses représentants jusque dans les régions éloignées pour obtenir des renseignements sur le sort d’Ursa. Elle arma des navires, paya des hommes et les envoya au bout de la mer. Un an plus tard, un seul homme revint. Il se présenta à la reine et l’informa : 

— Ursa, la fille des paysans, est aujourd’hui reine dans un pays aux fjords lumineux et riche en gibier. Le roi Ivar de Göteborg, dit Ivar-de-Suède, en a fait son épouse. Pour son cou les colliers d’or et le béryl, pour ses cheveux les peignes d’ivoire et pour ses lèvres les lèvres d’Ivar ! Le pays est prospère, et chacun assure : "Nul amour n’égale celui d’Ivar pour Ursa, hormis celui d’Ursa pour Ivar." Leur amour a porté fruit : Ivar a un fils d’un an à peine. Le bonheur a calmé la sauvagerie du roi. Il ne va plus à la guerre et il élève des troupeaux. La paix et la prospérité ont pris racine dans la terre où il règne. 

En entendant ce récit, la reine Aaluf frémit de haine. En vieillissant, elle était devenue méchante. Son cœur, empli de roses dans sa jeunesse, était maintenant un jardin d’épines. Elle ordonna que l’on arme son meilleur vaisseau et, dès qu’un vent favorable souffla, elle cingla vers le royaume d’Ivar. 

Quand elle mit pied sur la terre de Suède, elle fut frappée par l’opulence du lieu. L’amour avait distribué ici des bienfaits sans nombre : les troupeaux prospéraient, les champs étaient magnifiquement cultivés, les paysans avaient des visages resplendissants de bonheur. 

Sans armes ni soldats, elle avança vers la demeure somptueuse du roi Ivar, où elle fut annoncée. 

Quand Aaluf entra, elle fut saisie à la vue des époux : ils étaient assis sur un dais d’écarlate. La chevelure d’Ursa était contenue dans une résille de soie précieuse, sa robe sertie de perles noires. Comme elle était belle !

Le roi Ivar reconnut aussitôt Aaluf et, au lieu de lui adresser des paroles blessantes et impolies, l’accueillit ainsi : 

— Odin, dieu des voyageurs, t’a guidée jusqu’ici ! Sois la bienvenue ! Ta présence chez moi est un signe d’oubli et de pardon pour les torts que je t’ai causés et dont je me repens. Mon bien est le tien Aaluf. Viens t’asseoir près de moi ! Nous boirons et l’ivresse conclura notre festin, Aaluf ne bougea pas. Son regard était dur comme le fer, tranchant comme le fil de l’épée, sa bouche crispée. Elle regarda le doux visage d’Ursa et dit : 

— Tu m’as fait prisonnière Ivar, et tu as profité de ma jeunesse. Enceinte de toi, dans l’obscurité de mon palais, j’ai bu mes larmes. Dans le secret, j’ai donné le jour à un enfant qui fut alors mon deuil et qui sera maintenant le tien. 

Ivar blêmit et on le vit trembler. La reine Aaluf poursuivit : 

— Et toi, reine qui vient d’une terre lointaine, n’as-tu pas le regret du pays où vivent tes parents ? 

Ursa répondit, en regardant Ivar : 

— La patrie est là où est l’amour. 

Aaluf éclata d’un rire sonore et reprit : 

— Cet enfant que j’ai eu de toi Ivar, je ne l’ai pas lavé, je ne l’ai pas langé, mais je l’ai laissé ensanglanté et grelottant. Je l’ai confié à des paysans après lui avoir donné le nom d’une chienne de ma meute que je haïssais : Ursa ! 

Ursa chancela et le cœur d’Ivar se serra dans sa poitrine. Le trouble et l’horreur avaient rendu muets les hôtes du banquet. La reine Aaluf poursuivit, emportée : 

— La malédiction des dieux est sur vous, car toi, Ivar, tu es l’époux de ta fille et toi Ursa l’épouse de ton père ! Il vous faut maintenant agir selon l’honneur… 

Ni Ursa ni Ivar ne l’écoutaient plus : dans le berceau, leur enfant

s’était mis à pleurer. 

— Tremblez de peur que les montagnes croulent sur vos têtes ! ajouta sans pitié la reine Aaluf. 

Un à un les invités quittèrent la demeure du roi viking, et il ne resta plus qu’Aaluf, Ivar, Ursa et l’enfant qui criait. 

— Qu’importe la rage des hommes et la malédiction des dieux, murmura Ivar la voix brisée par l’émotion. L’amour peut tout vaincre ! 

Il s’approcha d’Ursa, mais elle refusa son étreinte. 

— Ursa, dit Aaluf, tu n’as d’autre choix que de quitter ce lieu où s’est consommé votre amour sacrilège et d’abandonner ton enfant. Viens sur mon navire. Tu es belle, un autre roi voudra certainement faire de toi sa femme. Il existe au monde d’autre amour que celui d’Ivar. 

Ursa, sur le point de défaillir, entendait son enfant pleurer. Elle tendit pourtant la main à la reine Aaluf, regarda Ivar et ce fut leur dernier regard. Les deux femmes sortirent. Jamais plus Ivar ne revit Ursa. 

Le roi, horrifié et désespéré, se pencha vers le berceau. 

— Tu n’es pas mon fils, dit Ivar. Tu ne l’as jamais été ! Tu es le fruit de la vengeance d’Aaluf, le produit d’un destin maudit ! ! 

Ivar saisit un coussin de brocart doré et étouffa l’enfant. Il sortit ensuite de la salle du banquet, prépara son vaisseau et prit la mer. Personne ne sut ce qu’il advint de lui. 

Quant à Ursa, elle suivit son pauvre destin. Aaluf, sa mère, la vendit comme esclave à des Varègues (2) qui firent d’elle une courtisane à Kiev, où sa beauté se fana bientôt. Elle tomba malade et mourut sans personne pour lui fermer les yeux. 

Tel fut le destin d’Ursa.

 

  1.  Béryl : pierre précieuse de couleur variable : vert, jaune, bleu. 
  2. Varègues : nom donné aux Vikings de l’est, ceux qui commerçaient avec la Russie, qu’ils contribuèrent à fonder. 

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Haraldson Lars - Les Vikings

 

Lundi 27 Novembre 2017