La Forteresse des Dieux et Sleipnir, le Cheval à Huit Pattes

Pour les Vikings, les dieux vivaient sur une terre lointaine à laquelle on ne pouvait accéder qu’en franchissant un arc-en-ciel appelé Bifrost. Au pied de cet arc-en-ciel se tenait une sentinelle nommée Heimdall-le-blanc – à cause de la couleur de sa barbe –, dont le travail consistait à souffler dans une corne afin de prévenir les dieux de l’arrivée des géants, leurs ennemis jurés. Une ancienne prédiction disait que les géants traverseraient un jour Bifrost, engageant une terrible bataille au cours de laquelle tous périraient. Cette bataille marquerait le crépuscule des dieux, la fin des temps. 

En attendant la fin des temps, les dieux songeaient surtout à se protéger des escarmouches qui les opposaient fréquemment aux géants. Dans ce but, ils tracèrent les plans d’une citadelle circulaire, d’une hauteur majestueuse, et dont la muraille entourerait par sept fois Asgard(1). Elle compterait en outre sept tours, sept contreforts, sept fortins, sept fossés et sept glacis. 

Les dieux affinaient inlassablement leur projet, tout en sachant qu’ils ne pourraient le mener à bien, n’étant pas eux-mêmes assez habiles pour élever de semblables remparts. Les dieux vikings, on le voit, étaient de grands parleurs, mais de petits faiseurs. 

Frigg, la femme d’Odin, envoya un jour un pigeon de par le monde pour annoncer que les dieux cherchaient un artisan susceptible de les aider. Le pigeon revint après un long voyage, et confia à Frigg qu’un maçon s’était dit capable d’élever leur citadelle. Il était en route et ne saurait tarder. 

 

Quelques jours plus tard, Heimdall-le-blanc souffla dans sa corne pour annoncer qu’un homme avait franchi Bifrost. Tous les dieux se réunirent pour accueillir l’étranger. 

Le maçon, les vêtements poudreux, salua poliment les dieux et leur dit d’une voix posée : 

— J’ai appris que vous cherchiez un artisan pour élever les murs de votre citadelle. Je suis un maître ouvrier inégalable dans la construction des fortifications ! Faites-moi confiance : la citadelle que je bâtirai vous protégera sûrement contre les géants.

— Quelles sont tes conditions ? demanda Odin qui savait que rien ne se fait pour rien. 

— Pour réaliser l’ouvrage, donnez-moi le temps de trois saisons : que les fleurs parfumées recouvrent deux fois la plaine où nous nous trouvons. 

— Est-ce tout ? s’exclama Odin, surpris qu’un homme soit aussi raisonnable. 

— Je veux aussi la Lune et le Soleil, ajouta le maçon. 

— Cela est impossible ! tonna Odin.

— Et j’exige en plus Freya, déesse de la beauté, conclut l’ouvrier. 

 

Les dieux furent pris d’un rire inextinguible. Les éclats des rires divins retombaient au sol dans un bruit de verre brisé, comme autant de glaçons fragiles. 

— Tu es un fou, ou un homme téméraire, ou bien les deux ! déclara Odin, père des dieux et des hommes. Quitte ce lieu avant que je ne te fasse dévorer par Hugin et Munin, mes corbeaux. 

L’ouvrier ne dit mot, et il s’apprêtait à rentrer chez lui lorsque Loki, le dieu du mal, le chicaneur, la honte et le calomniateur des dieux le retint. Il désirait discuter en privé de la proposition du maçon. 

— S’il s’agit d’un fou ou d’un téméraire pourquoi ne pas en profiter ? proposa-t-il aux autres dieux. Mais accordons-lui seulement six mois. 

— C’est trop peu ! commenta un autre. 

— Comment pourrait-il terminer l’ouvrage ? s’exclama Odin. 

— Nul n’en serait capable ! trancha Heimdall. 

— C’est ce que je pense moi aussi, opina Loki. Toutefois, si nous lui promettons ce qu’il a demandé, il sera peut-être tenté d’accepter, et alors… 

— Et alors ? demanda Freya, dont les yeux brillaient de rage. — … et alors il nous construira une bonne partie de la muraille, termina Loki. 

Freya était inquiète : si le maçon parvenait malgré tout à terminer l’ouvrage, elle devrait le suivre ! 

— Tu peux dormir tranquille Freya, la rassura Loki. Puisque le maçon ne pourra satisfaire les conditions exigées, nous ne lui donnerons rien du tout. Il s’estimera trop heureux qu’on lui laisse la vie sauve. Mais peut-être qu’il aura construit un tiers de la forteresse, et c’est déjà quelque chose. 

Odin exposa leurs conditions au maçon : 

— Nous ne t’accordons qu’une seule saison pour accomplir ton ouvrage, et tu auras ce que tu souhaites. Mais tu travailleras seul, sans l’aide de quiconque. 

— Tu demandes là l’impossible Odin, et tu le sais… grommela le maçon. Laisse-moi au moins Svadilfari, mon cheval de trait. 

— Tu travailleras seul ! cria Odin. 

— Je me ferai aider par Svadilfari ! répondit d’autorité le maçon, d’une voix si forte qu’elle n’avait plus rien d’humain. Loki murmura alors à l’oreille d’Odin : 

— Bientôt ce sera l’hiver… la saison tu le sais n’est pas favorable aux travaux et la neige entravera les mouvements de la bête de somme. Que t’importe que cet idiot s’aide de son cheval ? 

« C’est vrai », pensa Odin. 

Un pacte fut rédigé. On y établissait que si une seule pierre manquait à l’édifice, le maçon ne pourrait réclamer comme prix de ses fatigues ni le Soleil, ni la Lune, ni Freya, splendeur entre les femmes. Cependant, le maçon exigea que l’on garantisse sa sécurité durant la construction des murailles. Il craignait que les dieux ne lui jouent des tours dans le but de retarder la construction. 

Odin jura solennellement au nom de tous les dieux et le pacte fut conclu.

À l’aube du premier jour, le maçon se mit à l’œuvre. Il traça d’abord la ligne où devaient s’ériger les murailles, puis les ouvertures correspondant aux sept portes monumentales. Ensuite, ayant attelé Svadilfari à une charrue, il creusa les fondations et y transporta des pierres ; il s’agissait de masses hautes comme des montagnes, taillées dans le granit le plus dur, et l’étalon les traînait derrière lui comme des fétus de paille. L’animal fournissait une somme de travail incomparablement plus grande que celle de son maître. 

 

Le père des dieux était nerveux. 

— Ne t’en fais pas Odin, disait Loki, à ce rythme, ils s’épuiseront bientôt. 

À l’aube du second jour, le maçon creusa sept fossés et détourna un fleuve – il y a plein de fleuves dans le monde des dieux – qui les remplit rapidement de ses eaux boueuses. 

À l’aube du troisième jour, la pluie était abondante, les chemins fangeux et impraticables. Pourtant l’artisan et son cheval travaillaient. La nuit, le maçon chargeait les pierres et dressait les plans de la forteresse ; le jour, il érigeait des murs et des bastions qui furent rapidement si hauts que l’ouragan lui-même n’aurait pu souffler par-dessus. 

— Un simple humain peut-il autant travailler ? se demandait Freya, anxieuse. 

Il ne resta bientôt plus que trois jours pour achever les travaux, et seule manquait encore la porte sud. Le maçon allait relever le pari des dieux. Freya était au désespoir. 

— Est-il possible que la plus belle des déesses finisse dans les bras de ce simple maçon ? s’alarmait la douce Frigg, déesse de la fertilité, femme d’Odin et maîtresse du ciel. 

— Je sacrifierais volontiers ma toison dorée si cela pouvait sauver Freya la belle, dit Sif aux cheveux d’or, femme de Thor. 

Freya, seule dans un coin, sanglotait. Il était impossible de rompre le pacte, il en allait de l’honneur du père des dieux. 

— Comment avons-nous pu souscrire à un pacte pareil ? hurla Odin en colère. Nous risquons à présent de perdre le Soleil et la Lune, et Freya la belle, notre prêtresse, deviendra la femme d’un maçon ! 

Les regards des dieux se tournèrent alors vers Loki. Ils firent un cercle autour de lui et l’accusèrent d’être responsable de cette situation catastrophique. On lui fit comprendre qu’il avait tout intérêt à ce que le maçon ne termine pas son travail. 

— Soit. Je veillerai à ce que le maçon échoue, mais je ne peux rien vous promettre… 

Sans attendre, Loki se transforma en ver et s’enfonça dans les entrailles de la terre, échappant ainsi à la colère des dieux. 

La nuit tomba. Bifrost, le pont enchanté, s’éteignit. Seules les étoiles et la lune resplendissaient. Cette nuit-là, comme bien d’autres avant elle, le maçon conduisit son étalon vers la carrière de granit pour y chercher les derniers morceaux gigantesques. La forteresse d’Asgard serait achevée comme prévu ! 

— En avant Svadilfari, l’encouragea l’ouvrier, c’est le dernier voyage et à nous le Soleil, la Lune et Freya, belle entre toutes ! 

L’animal avançait en traînant les masses énormes qui creusaient des vallées dans le sol meurtri. Arrivés au pied de la forteresse, ils traversèrent les sept fossés que protégeaient sept fortins munis d’un pont-levis, puis descendirent les sept glacis et franchirent autant de terre-pleins. 

Le maçon était fier de lui. Les tours s’élançaient fièrement dans le ciel. Il était encore tout absorbé par la contemplation de son œuvre quand une jument sortit de la forêt et courut vers Svadilfari en poussant les hennissements que font les chevaux lorsqu’ils veulent s’accoupler pour avoir des petits. L’étalon reconnut l’appel. Il devint fou, se cabra et… brisa ses mors. La jument galopa vers la forêt, où Svadilfari la suivit au grand désespoir de son maître. Il s’élança à sa poursuite, mais c’était peine perdue. L’homme se prit les pieds dans une racine de chêne et tomba si rudement face contre terre qu’il se cassa les dents. Un épais sang noir jaillit de sa bouche, tandis que des larmes de colère coulaient de ses yeux, L’ouvrier savait que sans l’aide de son cheval il ne finirait pas l’ouvrage à temps. Sous l’emprise d’une épouvantable fureur, son corps enfla et se déchira, laissant apparaître celui d’un géant, qui avait imaginé ce stratagème pour dérober aux dieux le Soleil, la Lune et Freya. Odin et les autres dieux l’apercevant se préparèrent au combat. Thor le tonnant, ennemi juré de la race des géants, lança Mjöllnir, son marteau, fléau massacreur, qui brisa le crâne du gigantesque imposteur. 

Comme il ne restait plus que sept mètres de forteresse à construire, les dieux se mirent à l’ouvrage et la terminèrent eux-mêmes.

 

Nul ne revit plus jamais Svadilfari. 

Et Loki ? Qu’est-il advenu de Loki, me demandez-vous ? 

Un an plus tard, les dieux festoyaient quand Loki apparut, tenant par la bride un poulain aux jarrets puissants et à la robe gris cendré. Ses yeux étaient d’un bleu pur et sa crinière blonde. Mais la chose la plus admirable était que ce poulain avait huit pattes. 

— Il n’y a là rien de bien étonnant, expliqua Loki aux dieux qui, intrigués, observaient l’animal. Comment dire… je l’ai engendré avec Svadilfari… j’avais pris la forme d’une jument pour empêcher le maçon de finir son travail et… 

Les dieux éclatèrent de rire. Loki et Svadilfari ! Loki engendrant un cheval à huit pattes ! Le vilain, vexé, s’assombrit comme une nuit de tempête. Mais rien n’arrêtait le rire des dieux, et Loki se mit finalement à rire lui aussi. Après réflexion, la situation lui apparaissait plutôt loufoque ! Il dit au père des dieux : 

— Puisque tu regardes ce poulain avec admiration, je t’en fais cadeau Odin ! Prends-le ! Il deviendra le meilleur destrier qu’on verra jamais parmi les hommes et les dieux. Grâce à ses huit pattes, il ne connaîtra jamais la fatigue. Il te transportera à travers le monde à la vitesse de la pensée. 

C’est ainsi qu’Odin le Très Sage, le Père des hommes et des dieux, possède un cheval à huit pattes, qu’il a nommé Sleipnir, dont il a fait son inséparable compagnon, en temps de guerre comme de paix.

 

  1. Asgard : nom du pays où vivent les dieux vikings.

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Haraldson Lars - Les Vikings

 

Lundi 27 Novembre 2017