Les Géants de Morvah

La partie occidentale de Cornouailles a toujours été réputée pour ses géants, surtout dans la région de Morvah, sur les flancs nord-ouest du Land's End, un promontoire balayé par les vents et les intempéries. Le cornouaillais y était parlé jusqu'à la fin du XVème siècle, et l'isolement de la région était tel que les coutumes et les croyances anciennes s'y sont conservées longtemps. Au XIème siècle, deux grands spécialistes du folklore cornouaillais, Robert Hunt et William Bottrell, ont transcrit nombre de légendes et de croyances anciennes. Le conte qui suit se rapporte à un géant nommé Tom et à son visiteur Jack. D'aucuns considèrent que les géants sont la réincarnation sous une autre forme des anciens dieux celtiques, et que Jack, l'intelligent étranger, n'est autre que le dieu polyvalent et omniscient Lugh. 

 

Une nuit d'été, Tom rentrait chez lui par la route qui va de Morvah à Saint Ives, lorsqu'il fut bloqué par un mur de pierres entassées les unes sur les autres. Comme l'obstacle était incontournable et qu'il était trop fatigué pour ôter les pierres une à une, il décida de couper par les terres appartenant à un géant des environs. Alors qu'il approchait du château du géant, le maître de céans en sortit à toutes jambes. 

''Que fais-tu sur mes terres ? beugla-t-il. 

- Tu as bloqué la route avec tes pierres, répliqua Tom calmement, et je veux rentrer chez moi.'' 

Le géant furieux déracina un ormeau et le brandit vers Tom d'un air menaçant. "Dégage", mugit-il. 

Avec sang-froid, Tom renversa sa charrette, démonta la roue et l'essieu et affronta le géant. Un féroce combat entraîna les deux hommes à travers collines et landes ; la terre tremblait sous leurs coups. Finalement, Tom frappa le géant au cœur avec son essieu et le tua. 

À demi-mort d'épuisement, il vit au loin des gens faire la fête, chantant et dansant autour d'un grand feu. Mais une tâche urgente l'appelait : il devait enterrer le géant et prendre possession de ses terres. Auparavant, il rendit visite à une femme nommée Joan qu'il avait courtisée pendant des années. Elle lava ses blessures et accepta de le suivre. 

L'aube se levait lorsqu'ils arrivèrent au château du géant ; les chiens de garde les accueillirent avec des aboiements féroces. Mais Tom les appela par leur nom et ils laissèrent pénétrer le couple dans les cavernes voisines du château. Elles regorgeaient de trésors : de l'or et des bijoux gardés par le géant. Joan et Tom enterrèrent le géant et érigèrent un cairn (un monticule de pierres) sur sa tombe. Ils étaient riches désormais : toutes les terres qui les entouraient à des kilomètres à la ronde et toutes les bêtes qui paissaient sur les collines leurs appartenaient et ils vécurent heureux dans la paix et l'aisance. Lorsqu'il ne travaillait pas la terre, Tom renforçait les murs de pierre pour tenir les curieux à l'écart de ses trésors. 

Un matin, des années plus tard, Tom entendit tambouriner à sa porte. 

"Qui va là ? beugla-t-il. Qui que tu sois, tu n'entreras pas." 

Mais avant d'avoir pu achever sa phrase, la porte s'écroula et un chaudronnier ambulant entra, son sac à outils sur le dos. Il était aussi grand que Tom et il brandissait un marteau dans une main. "Où vas-tu ? demanda Tom. 

- Je veux aller à Saint Ives par l'ancienne route malgré tes clôtures et tes murs dont tout le monde se plaint, répliqua l'étranger. J'imagine qu'un beau et solide gaillard comme toi ne peut être que le fils du géant. Que dirais-tu d'un combat amical ? 

- Je l'accepte volontiers, répondit Tom, et je te laisse le choix des armes. Nous pouvons nous battre au corps à corps, à coups de poings, à coups de pierre.

- Je choisis mon gourdin", dit le chaudronnier qui s'appelait Jack. Tom saisit un essieu et la lutte s'engagea. Jack fit tourner son gourdin autour de la tête de Tom si vite qu'on aurait dit un rouet. Tom avait le vertige ; alors, Jack, adroitement, en stoppa la rotation et d'un coup, envoya voler l'arme de Tom par-dessus la clôture. 

''Maintenant mon garçon, tu ferais mieux de t'avouer vaincu. Ce jeu exige autant d'intelligence que de force'', dit le chaudronnier. 

Tom avait honte mais le chaudronnier paraissait sympathique et offrit d'ailleurs à Tom de lui apprendre quelques tours. Ils devinrent bientôt amis. Après avoir mangé ensemble, ils partirent chasser. Tom ne possédait qu'un lance-pierres, mais cela ne préoccupa nullement Jack. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, il coupa un ormeau, en fit un arc tendu d'une corde puisée dans son sac à outils. Puis il tailla des flèches ; il tua dix bêtes contre une pour Tom. Joan fut ravie de tout le gibier qu'ils lui rapportèrent des collines. 

Pendant que la fille aînée de Joan, Genevra, aidait sa mère à préparer le dîner, Tom fit visiter à Jack ses cavernes remplies de trésors, mais Jack se montra plus impressionné par les pièces susceptibles de lui servir dans son métier que par tous les bijoux et les plats d'or et d'argent. Lorsque Joan les appela pour le dîner, Jack fouilla dans son sac et en sortit un rang de perles qu'il plaça sur la tête de Genevra, puis il prit place à côté d'elle. 

Le chaudronnier fut invité à passer la nuit au château, puis la suivante et encore la suivante. Il se prit d'une telle amitié pour le géant qu'il ne le quitta plus et finit par épouser Genevra, la fille de Tom. Le mariage fut célébré le premier dimanche d'août, et depuis, chaque année, toutes leurs relations venaient, de fort loin parfois, en célébrer l'anniversaire. Les invités restaient une semaine ou davantage, chassant, mangeant et jouant à des jeux anciens jusqu'à la nuit. Au bout de quelques années, la foule qui se rendait à Morvah pour le premier dimanche d'août était si nombreuse que la fête se mit à ressembler davantage à une foire qu'à un anniversaire de mariage. Telle est l'origine de la foire de Morvah qui se tient encore de nos jours. 

Il n'y a plus guère de géants en Cornouailles, mais certains les imaginent encore, leurs immenses silhouettes se découpant sur le ciel. 

 

Concernant l'arrière plan :

Dans un cadre représentant un mur de pierres sèches (les "haies des géants" en Cornouailles), Jack et son gourdin d'épine noire parcourt à grandes enjambées les collines tandis que le vieux géant savoure des yeux ses trésors. Tout en bas, le peuple célèbre la fête de Morvah avec des feux de joie et danse autour d'un cairn (monticule de pierres). 

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Ross Anne - Les Plus Belles Légendes Des Celtes

 

Lundi 27 Novembre 2017


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