L'Île de Man

En mer d'Irlande, presque à égale distance de l'Irlande, de l'Écosse, del' Angleterre et du pays de Galles, se dresse la belle île de Man, qui emprunte son nom à Manannan, fils de l'ancien dieu irlandais de la mer. Manannan, qui est presque toujours dépeint comme un homme ordinaire, apparaît dans une légende doté de trois jambes lui permettant de se mouvoir très rapidement : et ces trois jambes sont aujourd'hui le symbole de l'île de Man. Manannan était un grand illusionniste et adorait faire des tours de magie. 

Un jour, un important chef de clan appelé Aodh Dubh O'Donnell donnait un banquet et vantait devant ses invités les richesses de sa demeure et le talent de ses musiciens, lorsqu'un étrange personnage traversa le hall. Il portait des vêtements rayés ; ses chaussures paraissaient emplies d'eau et laissaient des flaques sur le sol. Une cape lui couvrait la tête, mais ses oreilles pointaient à travers le tissu déchiré ; à sa ceinture pendait une épée nue. Il tenait dans la main trois lances noircies en bois de houx et avait un grand sac sur le dos. 

''D'où viens-tu ? lui demanda O'Donnell. 

— Du pays alentour, répondit l'étranger.

— Comment es-tu entré ? Le gardien a l'ordre de me prévenir de la venue de tout étranger. 

— Ne l'incrimine pas. Je n'ai eu aucun mal à entrer et je n'aurai aucun mal à ressortir." 

À ce moment-là, les musiciens que O'Donnell avait vantés commencèrent à jouer la plus douce des musiques irlandaises. L'étranger se boucha les oreilles avec ses mains en disant : 

"D'où sortent ces musiciens ? Mieux vaut entendre le martèlement des marteaux sur le fer que ce bruit-là." 

Sans rien ajouter, il saisit une harpe, en pinça les cordes et en tira une mélodie capable de bercer les cœurs les plus tourmentés, les corps les plus souffrants. 

"Je n'ai jamais entendu pareille musique ailleurs que sur le sidh, dit O'Donnell. Tu es le meilleur musicien du monde. 

— Un jour, je suis le meilleur, un autre, le pire", dit l'étranger. 

O'Donnell, souhaitant ardemment garder l'étranger chez lui, donna l'ordre à vingt écuyers armés et vingt fantassins de le surveiller ; il en plaça autant à sa porte. 

"Que font tous ces hommes ? s'enquit l'étranger. 

— Ils veillent à ce que tu ne sortes pas d'ici. 

— Sur mon honneur, je ne serai plus là demain, quoi que tu fasses. 

— Si tu fais un pas, je te jette à terre", dit O'Donnell. 

L'étranger ne souffla mot et, reprenant sa harpe, il se remit à jouer une musique aussi mélodieuse qu'avant. Lorsque l'assistance fut plongée dans le ravissement, il cria aux hommes postés dehors : 

"Je vais sortir. Faites bien attention ou je vous échapperai.'' 

Les gardes, alertés, levèrent leurs haches prêts à frapper ; dans la hâte et la confusion, ils ne réussirent qu'à s'assener des coups mutuellement ; quelques instants plus tard, ils gisaient tous morts sur le sol. 

L'étranger se tourna vers O'Donnell : "Maintenant, promets-moi vingt vaches et cent arpents de bonne terre ; en échange, je ramènerai tes gens à la vie." 

O'Donnell accepta, non sans réticence. Fouillant dans son sac, l'étranger en sortit un bouquet d'herbes fraîches qu'il frotta sur les lèvres de chacun des cadavres. Les gardes se redressèrent plus sains et vigoureux que jamais, mais regardant autour d'eux, ils ne virent plus aucune trace de l'étranger. 

 

Le même étranger se rendit en visite dans une autre demeure irlandaise, chez Tadg O'Cealaigh. Cette fois, il se livra devant ses hôtes à une série de tours de magie et finit par extraire de son sac un fil de soie très fin. Il le lança en l'air, si haut qu'il s'accrocha à un nuage. Il fouilla ensuite dans son sac et en sortit un lièvre qui se mit à courir le long du fil et disparut. Puis, ce fut au tour d'un chien qui se lança à la poursuite du lièvre, d'un vigoureux soldat et finalement d'une jolie jeune fille. 

 

"Suivez-les vite ! dit l'étranger, mais attention au chien, il mord.'' 

Tout le monde avait les yeux levés vers le nuage. On entendit le chien japper en poursuivant le lièvre. Puis ce fut le silence. "Il se passe quelque chose de curieux là-haut, dit l'étranger. 

— Quoi donc ?

— Je dirais que le chien est en train de dévorer le lièvre et que le garçon embrasse la fille." Ce disant, il tira avec force sur le fil, les ramenant tous sur terre. Il avait vu juste : le chien finissait de croquer les os du lièvre et le jeune homme tenait la jeune fille enlacée. "

De quel droit ? dit l'étranger. Et d'un coup d'épée, il trancha la tête du soldat. 

— Toi non plus tu n'avais pas le droit, protesta Tadg. 

— Je vais arranger ça, dit l'étranger, et ramassant la tête du garçon, il la lança sur le corps où elle reprit sa place, sinon que la face se trouvait maintenant côté dos. 

— Mieux vaut la mort que cela, dit encore Tadg. 

— Je vais arranger ça", reprit l'étranger, et il fit tourner la tête sur elle-même. 

L'assistance était tellement préoccupée par le sort du jeune homme qu'elle en oublia l'étranger. Lorsque les regards se tournèrent enfin vers lui, il avait disparu. 

 

Manannan fit le tour de l'Irlande, et personne ne put le retenir là où il ne voulait pas rester. Ses tours, s'ils étaient parfois effrayants, ne faisaient de mal à personne car il ressuscitait toujours les morts avec ses herbes et ses pouvoirs magiques. 

La forteresse de Manannan se dressait au sommet de la montagne South Barrule, et c'est là qu'il vivait lorsqu'il n'était pas en voyage, enveloppé dans une brume magique qui le dissimulait, lui et son royaume, aux regards des mortels et de ses ennemis. Ses pouvoirs allaient jusqu'à créer l'illusion qu'un homme seul sur le rivage était une armée de centaines d'hommes ou que de simples copeaux de bois flottant sur la mer étaient une armada de redoutables navires de guerre. Le danger écarté, il dissipait l'enveloppe de brume, pour que le soleil réchauffe son île, et les ajoncs et la bruyère répercutaient le bourdonnement des abeilles. 

Ainsi protégée, il n'est pas étonnant que l'île de Man ait toujours réussi à sauvegarder une indépendance de fait et jouisse encore d'un statut particulier au sein du Royaume-Uni. 

 

Skáld Wolfsangel

 

Source :

  • Ross Anne - Les Plus Belles Légendes Des Celtes

 

Lundi 27 Novembre 2017


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