Ker-Ys

Le Conte de la Cité Bretonne engloutie...

Le breton est une des nombreuses branches des langues celtiques. Ker-Ys (Kêr-Is) vient du breton Kêr Izel, ce qui signifie «Ville basse», le terme Ys se rattachant à la notion de «sous», ce qui se comprend comme «sous la mer». Et c’est effectivement d’une ville sous la mer dont il s’agit dans ce conte, une ville engloutie à l’instar de l’Atlantide de Platon. Le conte de Ker-Ys nous parle d’un conflit entre paganisme et christianisme. La plus ancienne version de ce conte remonte au 15è siècle. Elles sont toutes postérieures à la christianisation. Il est fort probable que la version originale soit bien plus ancienne puisqu’elle remonterait à l’époque même de la christianisation des Celtes de Bretagne. Les éléments païens du conte se retrouvent par exemple chez Dahud, la fille du roi. Elle concentre en elle la figure de la femme de l’Autre Monde, l’au-delà celtique, une fée elle-même héritière d’une Déesse-Mère celtique. Une des fonctions de cette ancienne Déesse était très certainement la protection de la terre contre la furie des flots de l’océan. 

 

La cite d’Ys fut localisée sur la côte orientale de la Bretagne. Certains l’ont situé au large de Quimper et d’autres dans la baie de Douarnenez, ainsi que sur la Pointe du Raz. Mais penchons-nous à présent sur le conte en soi.

 

Il y a très longtemps, lors de la naissance de Gwezenneg, prince de Bro Érech, un «saint» homme chrétien avait prédit que Gwezenneg deviendrait un jour roi. Mais ses prédictions ne furent pas uniquement de bon augure, puisqu’il prophétisa que le jour où il mangerait du porc, boirait du vin et renoncerait à dieu, il mourrait. Sa mort serait provoquée par empoisonnement, crémation, et noyade. [Ici se détectent quelques premiers éléments païens, comme le porc qui est un symbole de richesse et d’abondance lié dans toutes les traditions polythéistes à la fonction de production et reproduction, ou encore comme le vin qui est le sang de la Terre-Mère. Quant-au fait de renoncer au dieu chrétien, cela semble évident.] 

Avec les années qui passèrent, Gwezenneg devint un grand homme fort, puis finit par devenir roi tel que l’avait prédit le «saint» homme. Son royaume, Bro Érech, se situait dans le Sud de l’Armorique, région de la «Petite Bretagne». Il épousa la princesse Gwyar qui lui donna deux fils. Gwezenneg mena plusieurs guerres, et put étendre les frontières de son royaume. Malgré son bonheur, il n’oublia jamais la funeste prophétie qui lui fut faite jadis. 

 

Un jour, durant une chasse, près d’un grand lac, il rencontra une splendide jeune femme. Il n’avait jamais vu une telle beauté. Elle était assise près du rivage et peignait ses cheveux blonds avec un peigne en argent orné d’or. Le soleil l’illuminait et semblait la baigner du feu céleste. Elle portait une jupe verte, une tunique rouge brodée avec des animaux d’or et d’argent, ainsi qu’un manteau pourpre. Ses bras étaient d’un blanc pur comme la neige, ses yeux d’un bleu azur, et son visage marqué par la noblesse. [Cette description rejoint les centaines de descriptions faites dans les nombreuses légendes du moyen âge, où l’on retrouve le même profil d’une dame de l’au-delà, une fée se peignant ses cheveux d’or. Le type ethnique nordique relève d’un symbolisme lié à la pureté solaire. L’or est un symbole solaire, l’argent quant-à lui relève d’un symbolisme lunaire. Les couleurs de ses habits sont également importants : le vert est la couleur de la nature qui ne meurt point en hiver, de la vie qui perdure au-delà de la mort cyclique, le rouge est celle du sang et de la vie, tandis que le pourpre est la couleur de la noblesse. Le lac est en connexion avec le symbolisme de l’eau qui exprime la fécondité et la richesse de la vie.]

Le roi demanda son nom à la magnifique fille. Elle lui dit qu’on l’appelle «tornade», «tempête», et «orage». [À ses noms, on comprend vite qu’elle est liée aux éléments météorologiques de la côte bretonne.]

Le roi dit qu’il lui donnerait son royaume pour pouvoir la connaître. [Ici il faut utiliser un décodeur linguistique, car dans la bible et dans l’antiquité en général, «connaître une personne» signifie «faire l’amour avec cette personne».] Il l’invita à sa cour dans la ville de Vannes. Ce à quoi elle répondit qu’il devrait prendre garde, car avec elle viendrait la tempête. «Me désires-tu encore ô roi ?» lui demanda-t-elle. «Oui» clama le roi. Elle ajouta : «J’irai à ton palais à la condition qu’aucun prêtre chrétien ne s’y trouve, et que tu te soumettes à mon bon vouloir en toutes choses». Le roi accepta sans hésiter. C’est ainsi que la fille qui se nommait Aveldro, la tornade, se présenta au palais de Vannes. Horrifiée, la reine Gwyar prit ses enfants et se rendit auprès de l’évêque Guénolé afin que ce dernier guérisse son époux de son entichement. Mais Gwezenneg ne voulut rien entendre. Alors, l’évêque se tourna vers la belle Aveldro, devenue entre temps la maîtresse du roi. Il lui demanda si elle ne se sentait pas coupable, chose à quoi elle répondit avec un sourire : «La culpabilité est bonne pour les adeptes de ton dieu, mais point pour ceux qui suivent l’ancienne voie». [L’ancienne voie est le terme pour définir l’ancienne religion païenne.] Enragé, l’évêque demanda alors si elle ne suivait pas le christ. Elle lui répondit que non, car les prêtres chrétiens ne disent rien de raisonnable, et leurs chants ne sont pas mélodieux dans l’univers. Sur ce, l’évêque Guénolé lança une malédiction contre le roi. La belle Aveldro fit souffler un vent fort pour chasser la malédiction du prêtre chrétien. Le roi réalisa qu’Aveldro était une druidesse. Il prit peur car il craignait autant la malédiction de Guénolé que les pouvoirs de la druidesse. Il fit envoyer un messager auprès de l’évêque pour lui faire part que, dès que possible, il se rendrait auprès de lui pour confesser ses péchés, et qu’il expulserait la belle Aveldro de sa cour. 

 

Le lendemain soir, le roi mangea de la viande, et demanda à son cuistot quel type de viande on lui avait servi. Ce dernier lui dit qu’étant donné qu’il ne restait pas de bœuf ni de mouton, on lui avait donné à manger du porc, et qu’Aveldro avait donné son accord pour ce choix. Le roi en devint tout pâle, car il se souvenait de la malédiction qui fut révélée lors de sa naissance. Pour rincer sa bouche, le roi but du vin. Mais, ce faisant, il se rendit compte une fois de plus qu’il était en train d’accomplir sans le vouloir l’ancienne prophétie. Il s’empressa alors de cracher le restant de vin tout en jurant… «Maudit soit dieu !». Gwezenneg réalisa presqu’immédiatement qu’avec ses dernières paroles, il venait de renier dieu. Ainsi s’accomplirent les trois éléments de l’ancienne prophétie du chrétien. La belle Aveldro le regarda avec un sourire entendu car elle put lire ses pensées. Elle savait qu’il voulait la trahir en se rendant auprès de l’évêque pour faire pénitence. Elle décida de l’ensorceler, raison pour laquelle le roi coucha à nouveau avec Aveldro. Peu de temps après, Gwezenneg se réveilla avec une grande soif. La belle Aveldro alla lui chercher de l’eau, non sans avoir mis avant dans le verre un poison. 

À l’aube, elle fut brutalement réveillée par des cris. Elle constata que les gens tentèrent d’éteindre un incendie qu’avait provoqué la reine Gwyar. Prise de rage, cette dernière avait en effet mis le feu à la demeure du roi. Aveldro jeta alors un dernier regard sur le corps inerte du roi avant que les flammes finissent par avoir raison de sa dépouille. Puis elle s’enfuit. 

 

Mais, contrairement à ce que crut la druidesse, le roi n’était pas mort. Il se réveilla et put se réfugier dans une réserve d’eau échappant ainsi au tumulte des flammes et au palais qui s’effondrait. Le poison malgré tout fit son effet en affaiblissant notablement le roi. Ses forces l’abandonnèrent, et, il finit par se noyer dans cette eau qui devait le sauver des flammes. Le jour suivant, Guénolé comprit qu’avec ces évènements dramatiques, l’ancienne prophétie venait de s’accomplir dans toute sa dimension funeste, une responsabilité qui retombait sur Aveldro qui avait renié le «véritable dieu unique de la bible». Quelques temps après, l’évêque décida de se rendre au royaume de Kernev, car il avait entendu dire que ce royaume demeurait férocement païen. Ses intentions étaient de convertir coûte que coûte ces idolâtres au «vrai dieu» et de faire construire un monastère pour prôner la parole de son dieu, un certain jésus, un juif crucifié pour racheter les péchés de ses ancêtres. Le roi de Kernev se nommait Gradlon, et son palais se trouvait à Ker-Ys, une belle cité située dans une magnifique baie. 

L’évêque Guénolé avait un disciple du nom de Gwion qui lui expliqua que le roi Gradlon était un fervent adepte des anciens Dieux, et qu’il était aimé des siens car il était un bon roi. Mais une tristesse profonde avait envahi le cœur de Gradlon depuis que le roi chrétien Gwezenneg avait tenté d’envahir ses terres en massacrant entre autres sa femme Dieub et son fils Youlek. Gradlon demanda réparation auprès du roi chrétien, mais ce dernier refusa. Depuis, chaque année au moment de la célébration d’Imbolc, Gradlon avait fait envoyer un messager auprès de Gwezenneg pour demander réparation, mais sans aucun succès. La fille du roi Gradlon se nommait Dahud. Elle était une druidesse respectée dans tout le royaume païen. Cette dernière voulait que son père envoyât son armée contre le royaume chrétien. Mais le roi refusa car il ne voulait point se rabaisser au niveau du roi chrétien. Lorsque l’évêque prit connaissance de ceci, son instinct lui fit dire que le roi pourrait être une proie facile, et qu’il pourrait le convertir à la «vraie foi». La fille, Dahud, lui causa cependant des inquiétudes quant-au succès de sa mission. 

Ker-Ys était une cité côtière située de telle manière que deux grands portiques protégeaient la ville contre les flots de l’océan. Ces portiques étaient verrouillés pour la plus grande sécurité de tous. Autour du cou de Gradlon se trouvait suspendue la clé d’or qui ouvrait les portiques. L’évêque Guénolé demanda à être reçu par le roi de Ker-Ys. Le roi écouta attentivement ce que Guénolé avait à lui dire. Il lui répondit finalement qu’il y avait une certaine sagesse dans ce qu’il racontait, et qu’il aimerait bien en savoir plus. «Certainement pas !» cria une voix féminine qui n’était autre que celle de Dahud-la druidesse, fille de Gradlon. Lorsque l’évêque vit Dahud, il fut consterné de constater qu’il s’agissait en fait de la belle Aveldro, responsable de la mort du roi chrétien. C’était donc ça ! La druidesse avait vengé la mort de sa mère et de son frère en envoûtant Gwezenneg. C’est ainsi que Dahud (Aveldro) avoua que c’était son droit le plus strict de chercher vengeance afin de réparer l’injustice commise. Après avoir causé la mort du roi chrétien responsable de tant de malheurs parmi les gens de son clan, son esprit était en paix et satisfait. L’évêque la menaça en lui disant que ce genre d’action aurait des conséquences et ne resterait pas impuni, car elle n’était qu’une «vile sorcière». Puis il dit au roi que s’il voulait le voir, il le trouverait dans la ville de Quimper. C’est ainsi que Guénolé laissa derrière lui la cour du roi Gradlon. Cette même nuit, un très bel homme apparut dans la chambre de Dahud. Un grand désir monta aussitôt en elle, un désir intense qui la fit trembler de tout son corps. Elle lui murmura à l’oreille : «Tu n’es certainement pas un homme mortel». Sur ce répondit le bel homme : «En effet, car je suis Maponos, le Dieu de l’amour. J’ai entendu dire que tu étais la plus belle de tout le royaume. Maintenant que j’ai pu le constater de mes yeux, je voudrais t’emmener vers mon royaume, au palais de l’amour qui se trouve loin vers l’Ouest. Tout comme le roi chrétien était tombé sous le charme de Dahud, cette dernière tombait sous le charme de Maponos. Elle accepta de l’accompagner. Le Dieu de l’amour, Maponos, lui dit qu’avant de partir, elle devait prouver son amour pour lui. Dahud lui répondit qu’elle ferait n’importe quoi pour l’accompagner. Maponos lui demanda alors de dérober à son père la clé d’or, et, d’ouvrir les portiques de la cité. Dahud protesta en lui disant qu’alors toute la cité sombrerait dans les flots. Le Dieu expliqua que ceci n’arriverait point si elle avait foi en lui. Car en fin de compte il était un Dieu, et avait le pouvoir de stopper les flots. Dahud s’exécuta et déroba la clé à son père. Elle ouvrit les portiques, et presqu’aussitôt les flots pénétrèrent dans la cité. Dans le tumulte, elle hurla contre le bel homme dont l’apparence commença à changer. Il riait tout en se transformant en un diable horrible, un diable avec les traits de Gwezenneg. Le diable ne tarda pas à disparaître, laissant derrière lui une Dahud complètement désespérée. Les flots envahirent toute la cité en détruisant tout sur leur passage. Le roi à cheval attrapa sa fille et lui fit partager sa monture. C’est à ce moment que Gradlon entendit la voix de l’évêque lui dire : «Si tu veux te sauver ainsi que ton peuple, alors jette dans les flots ta fille indigne de toi, car elle t’a trahi pour ses propres désirs». Le cœur lourd, le roi décida de suivre ce conseil. Il précipita sa fille dans les flots. Tous les habitants de Ker-Ys purent se sauver et rejoindre le rivage, tous, sauf Dahud… L’évêque prit pitié d’elle en épargnant sa vie. Mais sa bonté ne fut pas sans limites, vu que Guénolé condamna Dahud à vivre toute l’éternité dans les ruines de la ville submergée comme une sirène. C’est ainsi qu’encore de nos jours, la belle sirène attire les marins vers elle en les noyant au plus profond des abîmes de l’océan. Celui qui, depuis la Pointe du Raz entend une voix enchanteresse, devrait, selon les dires populaires, se méfier grandement et détourner son attention. Quant-au roi Gradlon, tel qu’on pouvait s’y attendre, il finit par se convertir au christianisme et devint un disciple de Guénolé. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

  • «Celtic myths and legends», Peter Berresford Ellis
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Ys
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Dahut

 

Mercredi 21 Mars 2018


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