Les Runes Magiques du Sigrdrífumál

Magie Runique chez les Vikings

Dans la tradition païenne germano-nordique, il était coutume d’employer des symboles nommés "Runes" pour l’écriture, mais aussi et surtout, pour la magie. Chaque rune possède ainsi une valeur phonétique, mais aussi une valeur magique où se trouve caché tout le symbolisme lié au nom de chacune d’elle. Ce symbolisme s’articule autour d’une vision emplie de toute la sagesse des anciens Germains continentaux et septentrionaux (Scandinaves). Les messages véhiculés par chaque rune sont le fruit d’une profonde connaissance et d’une réflexion très poussée. Les runes nous plongent dans l’univers mental de nos ancêtres germano-nordiques, un univers qui nous a fortement influencé car il fait partie de nos héritages génétiques et culturels en tant qu’Européens. Pour le symbolisme de chaque rune, vous pouvez consulter Les Runes une par Rune

 

Pour bien comprendre les runes dans leur esprit originel, il faut s’éloigner des nombreuses divagations modernes qui emplissent les rayons ésotériques bon-marchés. Et pour cela, il n’est rien de mieux que de se tourner vers les sources historiques. Les inscriptions runiques historiques par exemple sont une des sources fiables, vous en trouverez de nombreux échantillons dans l'espace Inscriptions Runiques.

 

D'autres sources fiables se trouvent dans les textes que nous ont légués les anciens Scandinaves du moyen âge, en particulier au travers des Sagas et des Eddas. Ces écrits, parfois influencés par la nouvelle religion étrangère, le christianisme, conservent dans leur fond une approche très païenne héritée directement de poèmes sacrés venus du plus lointain passé païen. Et c’est justement sur un de ces textes des Eddas que nous allons nous pencher en détail afin d’aiguiser notre approche des runes. Ce texte est un extrait du Sigrdrífumál, le Dit de Sigrdrífa, un des plus beaux textes des Eddas qui nous plonge dans l’épopée du héros solaire Sigurðr (Siegfried des Nibelungen). Sigrdrífa est le nom nordique de la Valkyrie Brynhild (Brünnhilde) ; il signifie "Celle qui dirige vers la victoire". L’extrait du texte se situe au moment où Siegfried-Sigurðr tire de son sommeil magique la Valkyrie Brynhild-Sigrdrífa. La Valkyrie dévoile alors à Siegfried les runes sacrées au travers d’un véritable manuel pour s’initier à la magie runique. Les conseils qui accompagnent les runes ne sont pas sans rappeler certains préceptes d’un autre texte incontournable des Eddas : le Hávamál. À présent, voici donc le texte du Sigrdrífumál dont nous allons faire l’analyse à partir de la 6ème strophe. 

 

- 6 -

Il te faut graver les Runes de victoire

Si tu veux victoire remporter,

Graver sur les gardes du glaive,

Certaines sur la poignée,

Certaines sur le croisillon,

Et nommer deux fois Týr.

 

Les Sigrúnar, les runes de la victoire sont selon toute probabilité les runes Sowilo (S) et Tiwaz (T). Sowilo est la rune de la victoire solaire, celle du soleil rayonnant victorieux des forces obscures de la nuit et de l’hiver. Tiwaz est la rune du Dieu Týr, le Dieu de la guerre et de la souveraineté ouranienne dans les plus anciens panthéons germaniques. Il est le garant de l’ordre cosmique et apporte la victoire. Il semblerait donc logique que ces runes de la victoire soient Sowilo et Tiwaz. Le fait que l’on doive en plus de la graver, invoquer deux fois Týr n’annule point la possibilité qu’une des runes de la victoire soit Tiwaz, car le poème indiquerait tout simplement par là qu’il faut invoquer le nom de la rune en plus de la graver. Chanter ou murmurer le nom de la rune par exemple fait partie de cette magie liée aux pratiques runiques, elle se nomme Galdr. Il est fort possible également que l’on doive invoquer deux fois Týr afin de donner toute sa puissance à l’épée car celle-ci possède deux tranchants, ce qui permet d’envoûter les deux côtés de l’arme, un par un. 

Graver les runes sur une épée afin de lui conférer une puissance surnaturelle, est un fait attesté par de nombreuses références dans les textes anciens. La Kórmáks saga Ögmundarssonar en parle, tout comme la Hrólfs saga. Dans le Skírnismál, il est fait mention de l’épée du Dieu Freyr qui peinte, ce qui est une expression consacrée pour dire que l’on y a peint des runes. Dans l’épopée anglo-saxonne de Beowulf on retrouve aussi une épée de cette nature, du nom de Hrunting. Il y est en plus décrit comment l’arme est traitée avec des branches vénéneuses, soudé par la magie de la victoire, ce qui en fait une épée toujours victorieuse.

 

- 7 -

Il te faut connaître les Runes de la bière

Si tu veux de la femme d'un autre

Trahir la foi, et te sens assuré;

Sur une corne il les faut graver,

Et sur le dos de la main

Et marquer sur un ongle Naud. 

 

- 8 -

Il faut sur la coupe faire le signe

Evitant ainsi qu'elle te nuise

Et jeter de l'ail dans le liquide; (alors je sais que pour toi

Jamais l'hydromel

Ne sera empoisonné).

 

Les Runes de la bière, les Ölrunar, n’ont en fait presque rien à voir avec la bière. Ce nom repose sur un jeu de mots ou un glissement linguistique entre öl-olu-alu. Le nom véritable est celui d’ALU (Prononcer "Alou"). Ce nom "Alu" est une formule runique de protection attestée par une quantité énorme d’inscriptions runiques historiques. Voici deux des nombreuses preuves archéologiques qui attestent cette formule

La Fibule de Værløse 

Horvnes  ALU

Graver et murmurer la formule runique ALU étaient l’opération magique par laquelle on recherchait la protection ultime. Cette strophe du Sigrdrífumál devrait ainsi évoquer les runes de protection, sans lien direct avec la bière. La protection magique s’exerce ici dans une opération de magie obscure liée à l’adultère "De la femme d’un autre trahir la foi", car toute magie possède son prix, et c’est à ce niveau que la protection doit agir, contre ce retour de flamme. "Marque sur un ongle Naud" fait clairement référence à la rune Nauðiz, la rune de la nécessité et de la détresse. L’ongle est symboliquement lié au monde des morts. Y faire la marque de la rune Naud équivaut donc à annuler le pouvoir néfaste de la rune, et du coup équivaut à une protection. Pour plus de renseignements sur cette rune, voir la Rune Naudhiz.

La deuxième partie du poème pour les runes de protection, la 8ème strophe, fait allusion à une protection contre l’empoisonnement alimentaire. L’empoisonnement étant en général lié à de la magie obscure et aux divers esprits du chaos invoqués pour l’occasion, il est intéressant de noter au passage l’utilisation de l’ail. Car l’ail nettoie et purifie le sang, mais il semble aussi être efficace contre les mauvais esprits, ce qui n’est pas sans rappeler l’ail que l’on utilise contre les fameux vampires des fables modernes. 

 

- 9 -

Il te faut connaître les runes de délivrance 

si tu veux aider femme en travail 

et la délivrer de l'être vivant qu'elle porte; 

sur les paumes il les faut graver, les jointures, serrer, 

et demander l'assistance des Dises.

 

Les Biargrúnar, les runes de délivrance, sont les runes qui aident les femmes lors des accouchements. Selon les anciens, deux Déesses du panthéon nordique entrent en jeu pour tout ce qui touche à la grossesse et aux accouchements. Ce sont les Déesses Frigga et Freyja. Les runes de délivrance doivent donc être logiquement les runes Berkana et Fehu, les deux runes qui sont respectivement liées à Frigga et Freyja. Mais une troisième rune s’ajoute ici aux deux précédentes, la rune Perthro, car c’est une rune qui est fortement connectée au principe des naissances et du nouveau destin que celles-ci représentent. L’étymologie même du nom Perthro semble être la meilleure indication car elle vient de la racine indo-européenne *Per qui signifie accoucher. Voir liens à la fin, pour tous les détails concernant ces runes. 

Quant aux Dises, ce sont des Déesses mineures également liées au principe de fécondité et fertilité sous le patronage de la Déesse Freyja. Un des noms de cette dernière est d’ailleurs Vanadís, ce qui se traduit par la Dise des Vanir. 

Dans le Fiölsvinnsmál 22 des Eddas, il est également fait allusion à une opération magique pour aider les femmes dans le processus des accouchements. Il y est dit que les fruits de l’arbre du monde, l’axis mundi, le frêne Yggdrasil, aident les femmes qui doivent donner jour à un enfant. On pourrait donc en déduire qu’en plus des runes de délivrance, les fruits du frêne préparés d’une certaine manière étaient un complément du rite. 

 

- 10 -

Il te faut graver les runes du feu 

si tu veux sauver en mer le coursier à voiles; 

sur l'étrave, faut les graver et sur la lame du gouvernail, 

par le feu les marquer sur la rame; Il n'est brisant si abrupt 

ni vagues si bleues que tu ne sortes sain et sauf de la mer.

 

Ici, il faut rectifier la traduction de Régis Boyer, car selon les autres sources, les Brimrúnar ne sont pas des runes du feu, mais les runes du ressac, de la houle, ce qui paraît bien plus logique étant donné que ces runes sont censées protéger en mer. Il se pourrait donc qu’une rune particulièrement liée au dieu Njörðr, le dieu de la mer, soit à prendre en compte. Cette rune pourrait bien être la rune Laguz. Par ailleurs le Hávamál des Eddas ainsi que d’autres mentions des sagas, nous donnent une autre indication pour ce genre d’opération magique. L’autre rune serait ici Isa, la rune de la glace. Car cette rune a le pouvoir d’immobiliser toute force en mouvement. Le pouvoir de la glace s’exerce de cette façon sur la houle et les tempêtes marines en fixant l’eau, ce qui calmerait donc les tempêtes en mer. La rune Eihwaz, la rune de l’if, serait dans ce contexte aussi une des Brimrúnar, car il était coutume d’utiliser un morceau d’If que l’on marquait par le feu puis que l’on jetait par-dessus bord afin de calmer les démons de la tempête. L’If en général était considéré comme très efficace contre tous les mauvais Esprits. 

 

- 11 -

Il te faut connaître les runes des membres 

si tu veux être mire 

et savoir discerner les blessures;

Sur l'écorce faut les graver 

et sur le feuillage d'un arbre 

dont les branches tendent vers l'est. 

 

Cette traduction laisse également à désirer, car les Limrúnar sont les runes des branches, et non des membres. Quant au terme de «mire» qui prête complètement à confusion, je préfère d’autres sources qui traduisent par "Médecin". Cette strophe fait justement référence au pouvoir magique de guérison. Une traduction plus adaptée de cette strophe serait : "Il te faut connaître les runes des branches si tu veux être médecin et savoir guérir les blessures…". Maintenant la question est de savoir quelles sont ces Limrúnar. L’écorce, les branches, l’arbre, le feuillage, sont des indications claires. Une rune au moins de ces Limrúnar doit être liée à un arbre. L’orientation vers l’Est est un élément supplémentaire, car l’Est évoque le printemps et le réveil des forces vives. Toutes ces données tendent vers la rune Berkana, la rune du bouleau. Cette rune était en effet utilisée entre autres pour son pouvoir de guérison, et de plus elle était liée à la Déesse-Mère dans son aspect jeune et printanier, Ostara / Freyja, et Frigga. 

Une autre rune de ces Limrúnar doit être la rune Kenaz, car cette rune était intimement liée au pouvoir de guérison en chassant par le feu les démons de diverses maladies. 

 

- 12 -

Il te faut connaître les runes de la parole 

si tu veux que personne 

ne te rende dol pour haine;

les retourner, les brouiller, 

les placer toutes ensemble au Thing 

où l'on jugera devant le peuple, 

les juges étant au complet.

 

Dans le cas présent, il est évident qu’au moins une de ces runes de la parole, les Málrúnar, doit être la rune Ansuz. Un des noms de cette rune est en effet la bouche, ce qui fait référence au pouvoir de la parole et de la rhétorique. Cette rune est liée au dieu Óðin et à ses aptitudes magiques du Galdr ainsi qu’à sa sagesse (voir liens à la fin). 

La mention du Thing dans la strophe 12, pourrait également être une indication pour la rune Tiwaz, la rune du Dieu du Thing (Týr / Tiwaz). Lors de ces assemblées où l’on jugeait diverses questions, le pouvoir de la parole jouait un rôle important. Discours, plaidoyers, connaissance des lois, etc, font du Thing un endroit privilégié pour exercer la magie de la parole. 

 

- 13 -

Il te faut connaître les runes de l'esprit 

si tu veux en sagesse 

quiconque surpasser; 

les interpréta, les grava, 

les conçus Hropt, 

de cette humeur qui avait filtré 

du crâne de Hleiddraupnir 

et de la corne de Hoddrofnir. 

 

- 14 -

Sur la falaise il se tenait avec les tranchants de l'épée, 

avait un heaume sur la tête; 

alors la savante tête de Mimir parla pour la première fois, 

et énonça les lettres véridiques.

 

Les runes de l’esprit, les Hugrúnar, sont elles aussi liées à la rune Ansuz et au Dieu Óðin. Hropt est d’ailleurs un des nombreux noms du Dieu. D’autres runes devaient également faire partie de ces runes de l’esprit, mais ici les éléments nous manquent pour pouvoir définir avec une probabilité raisonnable de quelles runes il pouvait bien s’agir. Une possibilité serait la rune Mannaz car cette dernière est liée au principe de la sagesse humaine et de la connaissance. 

 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces strophes du Sigrdrífumál, mais nous verrons cela une autre fois si vous êtes intéressés par ce sujet

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

  • «EDDAS- Les religions de l’Europe du Nord», Régis Boyer
  • «Heilige Runen», Géza Von Neményi
  • «Runen», Wolfgang Krause

 

Liens :

 

Jeudi 20 Juillet 2017

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