Dagaz

Voici tout d’abord le nom de la rune dans les différentes langues germaniques et ses dérivés linguistiques :

 

-en germanique commun : DAGAZ, mot qui signifie «jour».

-en gothique : DAGS, signifie «jour».

-en anglo-saxon : DAEG, signifie «jour».

-en norrois : ĐAGR, signifie «jour».

 

Dérivés linguistiques :

-en germanique commun : DAGAN, l’aube.

-en anglo-saxon : Dægn, mi-journée

-en anglo-saxon : Dægung, l’aube

-en anglo-saxon : Dux, le crépuscule

-en allemand : TAG, le jour.

-en néérlandais : DAG, le jour.

-en anglais : DAY, le jour.

-en danois : DAG, le jour

-en norvégien : DAG, le jour.

 

Tous ces mots sont issus de deux racines linguistiques indo-européennes : la racine *agh, qui désigne le «jour» et un espace temporel en général, et la racine *dheg, qui signifie «brûler» et «chaleur». De plus il existe un lien indo-européen avec l’étymologie de la rune Tiwaz. 

Les différents noms de la rune ne laissent donc aucune place au doute, il s’agit symboliquement de la notion de «jour». Mais les termes anglo-saxons nous donnent aussi une précision concernant la signification exacte de cette rune, car elle désigne surtout l’aube et le crépuscule, les phases de transition du cycle quotidien. Une autre donnée intéressante est le fait que dans l’ancienne tradition germano-nordique, le jour de 24 heures commençait au crépuscule. De plus il existait la coutume de diviser la journée en «dagsmörk», des «marques du jour» qui étaient au nombre de huit tel qu’on peut le voir avec la roue solaire à 8 branches sur la photo en haut à droite. Voici comment se présentait cette division du jour :

-Norðr (le Nord), qui indique la période de minuit (24h).

-Landnorðr (le Nord de la terre), 03h du matin.

-Austr (l’Est), 06h du matin.

-Landsuðr (le Sud de la terre), 09h du matin.

-Suðr (le Sud), 12h, midi.

-Utsuðr (le Sud en dehors), 15h.

-Vestr (l’Ouest), 18h.

-Utnorðr (le Nord en dehors), 21h.

Ces divisions du jour montrent une claire correspondance avec les mouvements solaires quotidiens. Il paraît donc évident que la rune Dagaz nous parle du cycle temporel qui s’écoule en 24 heures. Cette donnée ainsi que la connexion au crépuscule et à l’aube révèlent que la rune englobe aussi bien la lumière du jour que l’obscurité de la nuit. Lumière et ténèbre sont les deux visages d’un même paradoxe, celui qui couvre l’aspect total d’un cycle quotidien. On retrouve ces notions dans le graphisme même de la rune tel qu’on peut l’observer sur la photo en haut au centre. Au niveau symbolique cela nous rappelle que dans les traditions païennes la lumière ne s’oppose pas à l’obscurité, car chaque élément est un complément de l’autre, chose qui peut s’étendre aux notions monothéistes de «bien» et de «mal», où là aussi on peut affirmer qu’il n’existe pas de bien ou de mal absolus car les deux forment les rouages vitaux et nécessaires d’un principe supérieur. 

 

Pendant l’aube et le crépuscule, le temps est comme suspendu, il est en «stand-by». Le temps finit à ce moment précis afin de reprendre son souffle pour un nouveau départ cyclique. Dagaz puise toute sa force dans cette pause temporelle, un moment mystique pendant lequel on se rapproche de l’immortalité, le principe de vie issu du centre de la roue cyclique. C’est pourquoi en magie runique, Dagaz fut souvent utilisée pour empêcher des évènements nuisibles ou pour éviter que les mauvais esprits puissent entrer dans la dimension de notre monde. Cette relation avec le principe de l’éternel retour permet de conclure à une relation de Dagaz avec la rune Jera, qui elle aussi nous parle de transition cyclique. Jera est lié à l’intérieur de la grande roue cyclique, alors que Dagaz se situe sur l’extérieur. C’est d’ailleurs très certainement pour cette raison que certains alphabets runiques (Futhark) placent la rune Dagaz à la fin en 24è position, ce qui possède une certaine logique étant donné que Jera est placée au centre du Futhark à la 12è place. Les deux runes possèdent ainsi une position clé dans le grand mystère des cycles et du temps qui passe. Avec cette position en fin de Futhark, la rune Dagaz nous rappelle l’importance du principe sacré de toute régénération, «il faut mourir pour renaître», tout comme la lumière décline avec le crépuscule afin de pouvoir renaître avec l’aube suivante, car sans déclin il ne peut pas y avoir de renouveau. Mais, en ce qui concerne la position de Dagaz au sein du Futhark, il faut aussi se souvenir qu’il existe d’autres éléments d’analyse qui justifient son avant-dernière position (23è rune). 

 

Le poème runique anglo-saxon nous donne quelques éléments supplémentaires pour mieux comprendre toute la force qui se cache derrière Dagaz. Le poème date d’une phase historique de transition entre paganisme et christianisme, c’est pourquoi on y parle de «seigneur» au lieu de nommer clairement la Divinité connectée à cette rune. Voici ce que dit ce poème runique :

«Le jour est le messager du seigneur,

Cher aux hommes

La célèbre lumière du régisseur ;

C’est la joie et l’espoir

Pour le riche et le pauvre

Et utile pour tous.»

Il semble clair à cette lecture du poème que cette rune nous met en présence de forces très positives, car elle active l’accomplissement d’une phase cyclique pour en ouvrir une autre. Cette nouvelle ouverture est justement celle qui permet tous les espoirs, c’est ce que représente le grand message de Dagaz et du Dieu qui la régit. À ce stade de l’analyse, on peut se demander à juste titre de quel Dieu il pouvait bien s’agir.

 

Les Eddas, dans le passage du Sigrdrífumál 3, présentent une véritable prière païenne dont la première strophe nous dit la chose suivante : 

«Salut Jour et fils du Jour 

Salut Nuit et soeur de la Nuit

D’un oeil bienveillant 

Regardez-nous ici

Et donnez victoire à nous qui sommes assis.»

Selon certains spécialistes, le «Jour» pourrait être ici le nom d’une Divinité. Il ne semblerait pourtant pas que Dagr soit un Dieu en tant que tel, mais plutôt l’un des nombreux noms d’un Dieu. Selon toute vraisemblance et après maintes analyses, il semble juste de lier la rune Dagaz au Dieu germano-nordique Balder, car ce dernier est en effet le Dieu de la lumière diurne et des phases de transition cyclique. Un de ses noms en anglo-saxon justifie cette théorie, celui de Baldæg. Il faut également se souvenir du grand mythe de Balder, celui qui le lie au Ragnarök, le célèbre crépuscule des Dieux. Sa mort est celle qui met en branle toute une chaîne de réactions qui mène à l’accomplissement du destin des puissances. Après son séjour chez Hel, Balder revient et instaure un nouvel âge d’or. Le Dieu Balder est donc l’artisan suprême qui engendre le renouvellement cyclique., tout comme la lumière du jour qui meurt avec le crépuscule afin de renaître avec la nouvelle aube. 

 

On peut ainsi conclure que la rune Dagaz est une clé pour comprendre l’énigme qui réside dans toute phase de transition, celle qui permet un nouveau départ vers un horizon régénéré, c’est le souffle qui fait «gonfler la voile vers des rivages lointains afin que l’or de l’aurore réponde à l’or du couchant».

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

  • « Runes » B.A.-BA, Anne-Laure et Arnaud d’Apremont
  • « Heilge Runen », Géza Von Neményi
  • « ALU, an advanced guide to operative runology », Edred Thorsson
  • « Helrunar, ein Handbuch der Runenmagie », Jan Fries
  • "L'importance de l'anatolien en poétique indo-européenne", Didier Calin

 

Dimanche 25 Mars 2018