Mithra

Le Dieu Mithra et ses Mystères...

Commençons par une citation d’E. Renan qui écrivit au début du XXè siècle la chose suivante : «Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste», le monde aurait donc embrassé la religion du Dieu Mithra, car il est reconnu qu’à Rome le mithraïsme fut dans les premiers siècles de notre ère le concurrent le plus redoutable du christianisme. Ceci nous donne une idée de l’importance de la religion de Mithra sur le plan historique. Mais avant de voir en détail ce que fut le culte de Mithra dans l’empire romain, il faut nous pencher sur le Dieu lui-même. Mithra est une Divinité compliquée et très intéressante car son profil et ses fonctions ont évolué au cours de l’histoire. Il est surtout remarquable de constater que son culte a traversé quelques 2000 ans d’histoire. 

 

Mithra n’est pas un Dieu romain à l’origine. Il appartient cependant à la grande famille des panthéons indo-européens. Les premières traces de son culte remontent très loin dans l’histoire des Indo-Européens. Au deuxième millénaire avant notre ère, ce sont les Aryens, un des peuples indo-européens, qui introduisirent le culte du Dieu Mithra en Inde et dans ce qui est maintenant l’Iran. Dans le panthéon indo-aryen et irano-aryen, Mithra était le Dieu céleste par excellence, le grand Dieu du Ciel diurne, un Dieu justicier, garant de l’ordre et du bon droit. Son origine indo-européenne remonte à l’archétype *Deiwo, qui est le Dieu-Roi de la première fonction souveraine, celle couvrant l’aspect juridico-sacré de la fonction royale. Cette figure divine est primordiale pour comprendre la trifonctionnalité indo-européenne. Le «profil» de Mithra et son archétype *Deiwo se retrouvent dans la même fonction au sein des différents panthéons indo-européens : Mithra chez les Perses, Mihr chez les Arméniens, Zeus, chez les Grecs, Jupiter chez les Romains, Tiwaz chez les Germains, etc.. 

 

Parmi les descendants des Aryens d’Iran de grands bouleversements religieux allaient avoir lieu durant le 1er millénaire avant notre ère. Le Dieu se nommait alors Ahura Mazda, et dans une première phase il fut confondu volontairement avec le Dieu du soleil, lui conférant en plus de son aspect céleste et justicier, un autre purement lumineux et tout puissant. Jusque là nous sommes encore dans le cadre d’un héritage purement indo-européen et polythéiste. Mais au 6è siècle avant notre ère sous l’influence de cultures sémitiques voisines, le culte païen allait sombrer pour laisser place à un des premiers monothéismes de l’histoire : le zoroastrisme. Ce monothéisme peu connu de nos jours fut durant cette période de l’antiquité un mouvement religieux très important qui allait couvrir toute l’aire culturelle des Perses. C’est un certain Zarathoustra qui vint réformer l’ancienne religion pour en faire une religion à Dieu unique. Précisons au passage, que ce Zarathoustra historique n’a pas de lien avec le Zarathoustra imaginé par le grand philosophe Friedrich Nietzsche. Le Dieu Ahura Mazda, l’héritier de l’indo-aryen Mithra, devint sous l’impulsion de la réforme zoroastrienne le Dieu unique. Bien qu’il conservât certains aspects païens comme ceux qui font de lui un Dieu céleste de la lumière et de la justice, Ahura Mazda intégra hélas aussi des éléments étrangers comme ceux qui firent de lui un Dieu sauveur, prêchant la rédemption pour venir en aide aux humains. Ces derniers éléments rappellent d’ailleurs fortement le vocabulaire monothéiste typique de l’univers mental et religieux des peuples sémitiques de la fin du premier millénaire avant notre ère. Certains historiens pensent à ce propos que le judaïsme serait né à partir de l’influence du zoroastrisme perse importé à Babylone, endroit où les Juifs furent pendant longtemps retenus captifs. Pour définir correctement le zoroastrisme perse, il faudrait plutôt parler de dualisme. Car en effet le zoroastrisme a comme mythe central la lutte entre la lumière et les ténèbres, une guerre permanente entre le Dieu Ahura Mazda (la lumière) et Angra Mainyu (les ténèbres). C’est ici que vient se greffer une touche sémitique de dimension culturelle et religieuse majeure : la notion de Bien absolu et de Mal absolu. On assiste à une suprême dualité affrontant deux forces divines ennemies. Ahura Mazda devint ainsi un véritable bon dieu monothéiste opposé à un véritable diable, Angra Manyu, l’esprit du mal absolu. À propos de cet Angra Manyu, il faut savoir qu’il porte aussi le nom d’Ahriman, héritier de l’ancien Dieu védique Aryaman, le Dieu identitaire de la race aryenne. Le monothéisme zoroastrien a donc réussi le tour de force de convertir le Dieu protecteur des Aryens en un Dieu du Mal absolu… une démarche typiquement monothéiste issue d’influences clairement sémitiques. 

 

À l’origine cette vision dualiste était inconnue de nos ancêtres païens européens, qu’ils soient de tradition indo-européenne ou antérieure aux Indo-Européens. La sagesse et la connaissance des traditions polythéistes parlaient d’une conception religieuse basée sur le principe sacré des Cycles. Tout est cyclique, la roue tourne, la lumière ET les ténèbres, le jour ET la nuit sont nécessaires pour que s’applique la grande loi cyclique, garante de l’ordre cosmique et du renouvellement de la vie. Dans la vision polythéiste, le mal et le bien n’existent pas comme des valeurs absolues en soi. Ce qui peut être mal pour l’un, peut être un bien pour l’autre, tout comme ce qui fait mal un jour peut faire du bien un autre. Le paganisme savait relativiser les choses afin que tout soit considéré selon son contexte, sans oublier justement que tout «contexte» s’inscrit dans le grand mouvement cyclique de la vie. Ce dualisme zoroastrien sera lourd de conséquences car il influença fortement les trois grands monothéismes dans leur vision radicale du bien et du mal. De plus, le dualisme du zoroastrisme s’est perpétué au cours de l’histoire d’une manière très intacte au travers de mouvements chrétiens dissidents comme ceux des Manichéens, des Bogomiles, et plus proche de nous, des Cathares. 

 

Il est temps d’en revenir maintenant au sujet qui nous intéresse ici, le culte de Mithra dans la Rome antique. Comment est-il arrivé à Rome ? Tout semble indiquer que ce sont les légionnaires romains au contact des Perses et du zoroastrisme qui rapportèrent chez eux le culte au Dieu Mithra. Le bonnet phrygien que porte le Mithra romain semblerait indiquer que possiblement en Anatolie eurent lieu les premiers contacts entre Romains et le Dieu. Mais très rapidement, les Romains vont remodeler ce culte et lui donner un caractère typiquement romain. Mithra va perdre au contact des polythéistes romains ses aspects purement monothéistes. Certes, Mithra conserva un rôle majeur, voir même «monothéisant», mais il retrouva grâce aux Romains une partie de ses origines aryennes et polythéistes, éléments que nous allons développer lorsque nous verrons les mythes fondateurs des mystères de Mithra. Le mithraïsme romain s’étend d’une période qui va du 1er siècle avant notre ère jusqu’au 4è siècle de notre ère, avec une apogée au 3è siècle. Il se propagea rapidement jusqu’aux confins de l’empire romain puisqu’on le retrouve jusqu’en Grande-Bretagne chez les Celtes et dans la région du Rhin chez les Germains. Un élément révélateur caractérise depuis le début le mithraïsme romain : il est surtout populaire chez les élites et les militaires. Contrairement au christianisme qui dans ses premiers siècles d’histoire ne s’adresse qu’aux esclaves et aux «damnés de la terre» en leur promettant à tous une salvation imaginaire, le mithraïsme était une «religion à mystères» réservée à des initiés. Seuls les initiés avaient le droit de participer aux rites dédiés au Dieu Mithra. Une hiérarchie stricte était observée au sein de la communauté des initiés. Sept différents grades d’initiation existaient, sept grades qui devaient être franchis suite à des épreuves très spécifiques. Ces épreuves impliquaient un surpassement de soi, une démarche virile, guerrière, et noble. L’initié était en général soumis à des épreuves impliquant la résistance au froid, à la chaleur, à la faim, tout ce qui en fait permettait d’affirmer une volonté solaire, virile et victorieuse, une volonté de puissance. Ce dépassement du soi devait ainsi mener l’initié vers une conscience supérieure de son être, un état au-delà de la simple condition de mortel. Ce chemin initiatique devait permettre de révéler cette partie divine de notre inconscient et de notre conscient, principe que l’on retrouva gravé sur le temple d’Apollon à Delphes dans la fameuse épitaphe «Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux». 

 

 

Comme nous l’avons vu dans la première partie de cet article, le mithraïsme apparut à Rome au 1er siècle avant notre ère, mais ça n’est qu’au 2è siècle de notre ère qu’il fut reconnu comme une des religions d’état, comme «protecteur et soutient de l’empire». Plusieurs empereurs comme Hadrien, Commode, Aurélien, et Julien, se firent initier aux mystères de Mithra. De très nombreux légionnaires suivirent l’exemple ou bien avaient déjà fait le premier pas auparavant, car ils trouvaient ce culte conforme à leur éducation virile et militaire. Très tôt le culte de Mithra s’est confondu avec celui du Soleil, puissance divine souveraine et invincible. Une des fêtes les plus importantes de Mithra était celle du 25 décembre, celle qui célébrait le Dies Natalis Solis Invicti Mithra, le jour de la naissance du soleil invaincu Mithra. Cette fête qui marque la période sacrée du solstice d’hiver, porte un nom qui explique en soi toute la nature de cette célébration. On rendait culte au Soleil, à l’astre-roi, qui renaissait alors au moment de cette période solsticiale d’hiver. Dans la dernière période païenne de l’ancienne Rome, le culte du Soleil Invaincu est venu se greffer sur celui d’Apollon et sur celui de l’ancien Dieu indo-européen , le Dieu Mithra. Après s’être sacrifié, générant ainsi la phase de déclin liée à la fin de l’automne, le Soleil revient enfin. Il renaît. Et avec lui revient la force qui nous donne chaleur et lumière, force sans laquelle la vie ne serait plus possible. On allumait dans les foyers des bougies, dont les flammes symbolisaient le retour du Soleil et de son feu vital. La lumière jusqu’à là emprisonnée, va enfin se libérer pour revenir dans toute sa gloire. La guerre contre les forces du chaos se conclut par une grande victoire, celle du soleil invaincu. Le christianisme, fourbe comme à son habitude, fit tout pour récupérer la grande masse des païens, et c’est ainsi que les chrétiens inventèrent au 4è siècle la date de la naissance de leur petit jésus en la faisant coïncider comme par hasard avec le 25 décembre. Là ce n’était plus la victoire du soleil qui était célébrée, mais la naissance controversée du nazaréen venu racheter les péchés de son peuple élu… 

 

Revenons à présent au Dieu Mithra et aux mythes qui nous sont parvenus. Contrairement au zoroastrisme avec son Avesta (leur «bible»), le mithraïsme n’était pas une religion du livre. C’était une tradition initiatique dont la sagesse et les rites étaient transmis par voie orale. Ceci en fait une religion vivante et non dogmatique, mais qui pose aussi le problème de la documentation pour ainsi dire inexistante pour l’historien. Heureusement quelques rares témoignages écrits nous sont parvenus. Par ailleurs nous disposons d’une très riche ornementation des temples de Mithra, avec des autels où l’on peut observer des scènes mythiques du Dieu, ainsi que plus de 1000 inscriptions votives. La scène mythologique la plus représentée est celle du sacrifice du taureau telle qu’on peut la voir sur la droite de la photo. Plus de 700 exemples archéologiques sont connus. Ce mythe est celui où le Dieu Mithra guette le taureau qui s’abritait dans une caverne. Lorsque le taureau en sortit, le Dieu lui sauta dessus et l’enfourcha en se tenant à ses cornes. Le quadrupède emporta ainsi Mithra dans une course folle et furibonde. Celui-ci ne lâcha pas prise et se laissa emporter par l’animal en furie. Cette chevauchée finit par épuiser l’animal qui à bout de souffle tenta de se réfugier dans la caverne. C’est là justement que Mithra prit son poignard, et au nom du Soleil invaincu, acheva le taureau d’un coup solennel et précis. 

Ce récit mythologique regorge de symbolisme. La caverne est une représentation de la matrice de la Terre-Mère de laquelle sort une force lunaire, une force indomptée et brute symbolisée par le taureau. Le Dieu solaire Mithra fait preuve d’une grande bravoure guerrière en chevauchant le taureau. Mithra est la partie solaire de l’être, il est la raison et la volonté de fer qui l’accompagne. Cette dimension solaire est en lutte contre la force brute et imprévisible de l’instinct qui forme la partie occulte et méconnue de notre être. En chevauchant le taureau et en l’immobilisant, Mithra enseigne la voie du guerrier qui maîtrise ce flux de forces chaotiques venues des entrailles de la terre, il finit par le dominer et le fixer par le rituel du sacrifice. C’est par cette épreuve initiatique empreinte de la plus pure noblesse guerrière que le Dieu Mithra s’élève au rang des êtres supérieurs. Par cet exemple, le Dieu invite l’initié à dépasser sa condition humaine en surmontant ses faiblesses, et c’est alors qu’il sera sur le grand chemin menant aux états supérieurs de la conscience. Sur les représentations de ce sacrifice du taureau, on peut très souvent observer un chien et un serpent qui cherchent à boire le sang sacrificiel. Ce sont tous deux des animaux dont le symbolisme est très fortement ancré dans le monde chtonien, l’univers souterrain lié aux morts et aux forces obscures du chaos. De plus sur ces représentations, on peut également voir un scorpion s’attaquant aux parties génitales du taureau, ce qui figure le pouvoir de fécondité menacé par ces mêmes forces chtoniennes, fécondité qui sera justement sauvée par le grand sacrifice du taureau. C’est pour cela que le sang du taureau sacrifié se transforme en blé, élément solaire de la fertilité et fécondité. 

 

 

Tel que nous l’avons dans la deuxième partie de cet article, le sacrifice du taureau représentait un aspect fondamental du mythe de Mithra. Ce sacrifice rituel a d’ailleurs survécu de manière claire et nette dans la tauromachie que l’on peut par exemple retrouver en Espagne ou dans le Sud de la France. Mais cet aspect du mythe mithriaque n’étai pas le seul, car un autre mythe très important était celui de sa naissance célébrée le 25 décembre. De nombreuses représentations permettent de comprendre sa naissance miraculeuse. Le Dieu Mithra est né d’un rocher près d’un fleuve, scène que l’on peut voir sur la photo en haut à gauche. Il naquît avec dans les mains une épée et une torche. Il est quelque fois aussi représenté tenant un arc et des flèches. Certaines figurations montrent également le Dieu Saturne donnant une dague à Mithra. Dans toutes ces caractéristiques liées à la naissance du Dieu Mithra, on reconnaît les traits fondamentaux du Soleil Invaincu, figure divine avec laquelle Mithra finit par se confondre. 

 

Dans le mythe, Mithra nait d’une pierre (theos ék pétras, petrogénós Mithra), il est engendré par une pierre (petra genetrix). La pierre symbolise la Terre de laquelle procède le Dieu, le fleuve rappelle la force fécondante de la Terre-Mère. La torche qu’il tient dans une main le relie au feu et aux forces solaires et à la puissance illuminante dont il est l’expression divine. Tandis que l’épée ou la dague montrent son aspect guerrier et aristocratique. La naissance miraculeuse de Mithra est une manifestation de la lumière ouranienne originelle. Les eaux d’une part, la pierre de l’autre, pourraient être une allusion à la dualité constituée par le courant du devenir et le principe qui la désigne. On serait tenté de voir un parallèle entre la genèse de Mithra et un thème du cycle celtique arthurien, celui où le héros doit retirer l’épée Excalibur du rocher. 

 

Les initiés aux mystères de Mithra étaient tenus au secret, il leur était strictement interdit de révéler le contenu de ces mystères. La plupart des rites étaient accompagnés de banquets. Sur les lieux de culte mithriaque, les fouilles archéologiques ont mis à jour de nombreux restes d’animaux brûles, ce qui démontre qu’il était coutume de sacrifier des animaux en l’honneur du Dieu Mithra. Les 7 degrés d’initiation aux mystères de Mithra étaient accompagnés d’une symbolique planétaire liée au zodiaque de l’époque. Voici ces différents degrés d’initiation et des symboles reliés :

  1. Corax - le corbeau; attributs: le caducée et la coupe à boire. L'oeuvre au noir, la phase préliminaire de la nature inférieure de laquelle vient le néophyte. Planète: Mercure.
  2. Cryphius - l'occulte, parfois aussi désigné comme Nymphus - l'époux; attributs: le diadème et la lampe de Vénus. L'existence occulte liée aux premières approches des secrets de la vie. Planète: Vénus.
  3. Miles - le soldat; attributs: couronne, casque, lance, et épée. L'initié devient un soldat de la milice des initiés mithriaques, qui conformément à l'esprit guerrier de cette tradition, était conçu comme une militia. Planète: Mars.
  4. Leo - le lion; attributs: la pelle pour porter le feu sacrificiel, le sistre, la foudre de Jupiter. Avec le lion, l'aspect du guerrier solaire et hiérarchique est renforcé et confirmé. Planète: Jupiter.
  5. Perses - le perse, souvenir des origines perses du Dieu; attributs: bonnet phrygien, épée courbe, étoile, et croissant de lune. L'aspect guerrier intègre ici une dimension lunaire, l'épée courbe étant une figuration d'un croissant de lune. Planète: Luna.
  6. Heliodromus - l'émissaire du soleil; attributs : la torche, le fouet guidant l'attelage du char solaire et la couronne solaire. On retrouve encore une fois les caractéristiques du Soleil Invaincu que l'initié devait intégrer dans la nature même de sa personne. Planète: Soleil.
  7. Pater - le père; attributs: l'anneau de rubis, la robe ornementée de prierres précieuses, le bâton du pouvoir. Ce grade correspondait à la dignité d'initiateur comme paternité initiatique. Il était le chef d'une communauté mithriaque. Planète: Saturne.

 

Hathuwolf Harson

 

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Mercredi 29 Novembre 2017