Fróði

Le Mythe Nordique de Fróði...

Surveillances et Récupérations...

Il y a quelques années j’avais eu des discussions assez tendues avec un certain Bardwulf, un païen de tradition nordique, à propos des textes anciens. Car il existe en effet la malheureuse tendance chez certains néo-païens de prendre les Eddas ou les Sagas comme une véritable “bible” païenne. C’est-à-dire que certaines personnes croient que tout ce qui s’y trouve est d’origine païenne. Or ce n’est pas le cas. Il faut savoir filtrer certains textes afin de pouvoir y retrouver ce qui est vraiment d’origine païenne. Les Eddas et les Sagas sont une fantastique source littéraire qui permet de comprendre et d’étudier la tradition païenne germano-nordique. Je ne nie à aucun moment que ces textes sont un vrai trésor car ils nous ont permis de cerner de près le paganisme nordique. Une grande partie de ces sources littéraires sont un héritage direct de l’époque païenne. Mais il faut se rappeler tout de même que ces textes ont été mis en page vers le 12è et le 13è siècle, et même plus tard encore pour certaines Sagas, à une époque donc où le grand Nord était déjà christianisé. Les Eddas qui ont été écrits par Snorri Sturluson, sont un cas révélateur de cette influence chrétienne. Lui-même étant un chrétien, il n’a pas hésité à détourner certains textes dans un sens chrétien afin d’opérer ainsi une christianisation “light” des dernières survivances païennes chez ses compatriotes nordiques. Cela se retrouve par exemple dans le Hávamál ou l’Edda en prose. C’est ce dernier qui va nous donner un exemple pour cet article, le Skáldskaparmál plus exactement. 

 

Le Skáldskaparmál, pour ce passage de Fróði, reprend un poème eddique plus ancien connu sous le nom de Grottasóngr. Nous allons voir juste l’introduction de ce texte qui nous présente le mythe de Fróði, un personnage légendaire de la tradition nordique qui ne devrait pas laisser nos lecteurs indifférents, car il fut celui qui inspira le célèbre auteur JRR Tolkien pour son fameux personnage Frodo. Ce nom se retrouva dans les sources littéraires sous plusieurs formes: Frode, Fróði, Fróðr, Froda, Vrutoe. Ce nom serait à mettre en relation avec les notions de “paix” et de “liberté” (Frieden en allemand, et freedom en anglais), mais aussi avec la notion de “sagesse”. Plusieurs évidences indiquent que ce roi mythique (ou plutôt ces rois, car plusieurs ont porté ce nom), soit une survivance littéraire du Dieu nordique Freyr, le Dieu de l’abondance et de la fécondité. Dans le culte des Dieux Vanes, il existe d’ailleurs une célèbre citation qui reprend cette origine linguistique: til árs ok friðar, ce qui veut dire “Pour une bonne année et pour la paix”. Mais voyons à présent l’introduction du texte de l’Edda en prose – entre crochets se trouvent mes commentaires. Voici le texte :

 

“Pourquoi l’or est-il appelé “farine de Fróði”?” [L’or est un symbole de la fonction souveraine, mais aussi de l’abondance et de la richesse, ce qui correspond bien au profil païen d’un Dieu de l’abondance]. “Tel est l’objet de ce récit. Óðinn eut un fils nommé Skjöldr dont sont issus les Skjöldungar”. [Pour l’instant les sources sont clairement païennes, car en plus de la mention du Dieu Óðin, nous avons là une présentation généalogique typique des anciennes traditions païennes pour lesquelles nous connaissons l’importance de la notion de “lignée de sang”]. “Il faisait son séjour et régnait dans les terres qui sont maintenant appelées Danemark, mais qui portaient alors le nom de Gotland”. [On détecte à ce niveau une erreur probable de Snorri Sturluson, car Gotland se trouvait en Suède et non au Danemark]. “Skjöldr eut un fils nommé Friðleifr, qui gouverna le pays après lui”. [L’étymologie de ces noms propres est intéressante puisque Skjöldr signifie “bouclier”, et Friðleifr vient du norrois Frið qui à son tour vient du germanique commun Friþu qui veut dire “Paix”, et “leifr” vient du germanique commun “laibaz” et du proto-norrois “laibaR”, termes qui signifient “descendant, hérédité”. On peut donc traduire le nom propre de Friðleifr par “l’héritier de la paix”, nom qui lui aussi entre tout-à-fait dans le contexte d’un culte à un Dieu de l’abondance et de la fécondité comme Freyr]. “Le fils de Friðleifr s’appelait Fróði”. [Comme nous l’avons vu plus haut, ce nom propre a une connection avec Frið (la paix), mais aussi et surtout avec le mot norrois Fróðr qui veut dire “intelligent, sage”, notions qui pourraient révéler une connexion avec le profil du Dieu Óðin, dont Fróði est le descendant]. 

 

“Il prit la royauté après son père, à l’époque où l’empereur Auguste faisait régner la paix sur toute la terre. Il était né chrétien.” [Alors ici, nous avons un bel exemple de la touche chrétienne en plus d’un anachronisme total. Ces deux dernières phrases qui sont un rajout chrétien, sont dignes d’une profonde critique. L’empereur romain Auguste est né au 1er siècle avant notre ère, à une époque où le christianisme n’était pas encore né… Il est historiquement impossible que quelqu’un ait été chrétien alors que le christianisme n’existait pas encore. Que Fróði soit né chrétien est donc une invention complète de Snorri Sturluson. Il semblerait qu’il ait voulu donner ainsi un aspect acceptable à ce texte aux yeux de ses confrères chrétiens. L’élément de “la paix sur terre” quant-à lui entre complètement dans la vision du Dieu Freyr. Cette évocation d’Auguste cherche surtout à insister sur l’ancienneté de son règne, une époque qui est censée nous transposer dans un âge d’or mythique, élément, qui lui oui, est d’origine païenne]. “Et comme Fróði était le plus puissant de tous les rois dans les pays du Nord, on lui attribua la paix dont jouirent les terres de langue danoise : c’est ce qu’on appelle “la paix de Fróði” (Fróða friðr)”. [Faire de Fróði un roi humain relève de ce qu’on appelle l’évhémérisme, c’est-à-dire qu’on fait passer les Dieux pour des êtres humains qui auraient été divinisés. Cette démarche est typique de nombreux auteurs chrétiens du moyen âge, comme Saxo Grammaticus par exemple, qui camouflèrent les anciens Dieux sous l’aspect d’humains divinisés. Est-ce là une volonté de déformation et de dénigrement, ou bien est-ce là une ruse pour pouvoir mentionner les anciens Dieux sans pour autant s’attirer les foudres de l’obscurantisme chrétien, telle est la question. Ce qui est clair par contre, c’est que cet évhémérisme n’est pas d’origine païenne. Par ailleurs, le thème de “la paix” s’inscrit encore une fois dans une perspective bien païenne liée au culte des Vanes]. 

 

“Nul homme ne faisait de mal à un autre, même s’il avait devant lui le meurtrier de son père ou de son frère, libre ou dans les liens. Il n’y avait alors ni voleur ni brigand, à tel point qu’un anneau d’or resta trois hivers sur la grand-route de Jalangrsheiðr”. [Ici une fois de plus, nous sommes dans le cadre d’un rajout complètement influencé par le christianisme. La description de cet âge d’or mythique ne correspond pas du tout aux termes habituels des anciens textes païens d’Europe. Cette description correspond en fait bien plus à un paradis monothéiste. “Faire du mal” est par exemple une notion qui relève complètement du christianisme, car ce genre de phrase ne s’employait pas dans les traditions païennes où les thèmes monothéistes de “bien absolu” et de “mal absolu” étaient inconnus. Cette vision dualiste venue du proche orient est étrangère à nos ancêtres païens, car pour eux tout était relatif, ce qui peut être mal pour une personne peut être bien pour une autre]. 

 

Au travers de cette brève analyse, nous avons pu constater à quel point il faut être prudent à l’heure de lire les Eddas et autres Sagas du moyen âge. Ces magnifiques sources littéraires qui parlent des racines païennes de la culture germano-nordique, pour bien être comprises, doivent être passées par un filtre qui permet de séparer ce qui est authentique de ce qui est importé de la bible des chrétiens. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

 

Samedi 25 Novembre 2017