La Malédiction des Enfants de Lir...

Du Règne des Dieux jusqu'à la Christianisation...

Suite à la défaite des Dieux, des Tuatha-Dé-Danann face aux Gaëls, il y eut de grands changements en terre d’Irlande. Les Dieux se retirèrent dans les Sidhe et continuèrent leur existence dans le monde parallèle des tertres. [Voir liens à la fin pour les épisodes précédents de la mythologie irlandaise]. Le Dieu Dagda ne voulut plus régner en raison de son implication dans la défaite contre les fils de Mil, les Gaëls. Les Tuatha-Dé-Danann décidèrent alors de nommer Bodb Dearg comme leur souverain, ce qui déplut fortement à Lir, le Dieu de la mer. Ce dernier refusa de présenter ses hommages au nouveau roi. Bodb Dearg ne le prit point comme une offense, il voulait ainsi éviter un nouveau conflit qui ne ferait que verser encore plus de sang parmi la race des Tuatha-Dé-Danann. Il décida de raisonner le Dieu Lir. On l’admira pour cette sagesse digne d’un souverain. Bodb Dearg proposa à Lir de recevoir une de ses trois filles adoptives en mariage à la condition qu’il le reconnaisse comme roi. Lir accepta avec joie car depuis la mort de son épouse il se sentait très seul. Accompagné de 50 chars, il se rendit au palais de Bodb Dearg et présenta officiellement ses hommages au roi tel que l’exige l’étiquette. Un grand banquet eut lieu ce soir là pour fêter l’évènement. On présenta alors les 3 filles adoptives à Lir. La plus âgée se nommait Niamh, pale de peau, ses cheveux étaient bruns. Aoife était rousse avec une peau pure comme la blancheur du lait. La plus jeune, Aobh, avait des cheveux clairs et sa peau brillait comme la lumière. Elles combinaient les 3 saisons de l’année, l’hiver, l’automne, et le printemps. Leur peau blanche était un hymne à leur race céleste. Et leurs couleurs de cheveux reflétaient les 3 fonctions de leurs lointains ancêtres divins : le noir pour la fonction de fertilité-fécondité (3è fonction indo-européenne), le rouge pour la fonction guerrière (2è fonction indo-européenne), et le blanc pour la fonction royale (1è fonction indo-européenne). Le choix fut difficile car elles étaient toutes très belles et intelligentes. Lir finit par choisir Aobh la cadette, resplendissante comme la promesse du printemps. Ils furent très heureux et peu de temps après, Aobh donna jour à 2 paires de jumeaux, 3 fils et une fille, Fionnghuala, Fiacra, Conn, et Aodh. Mais la naissance de ces jumeaux fut accompagnée d’un grand malheur…, la mort frappa Aobh durant l’accouchement. La tristesse de Lir fut immense, et seuls ses enfants lui redonnèrent une certaine joie au cœur. 

 

Bodb Dearg proposa alors à Lir qu’il choisisse une autre des filles comme épouse. C’est sur Aoife la rousse que porta le choix de Lir. Ils vécurent au début heureux. Aoife aimait beaucoup son époux. Mais dans son cœur grandit une ombre qui allait envenimer tout son être. Elle devint profondément jalouse des enfants et de l’amour que leur père leurs portait. Cette jalousie la rongeait à tel point qu’elle en tomba malade pendant toute une année. Un jour, elle finit enfin par se lever de sa couche, car elle avait pris secrètement la décision de se débarrasser des enfants de son époux Lir. Elle leurs proposa d’aller rendre visite à Bodb Dearg. Les enfants sautèrent de joie à cette nouvelle, sauf la fille Fionnghuala dont l’intuition féminine lui disait qu’il y avait anguille sous roche. Lir embrassa son épouse et ses enfants et leur dit au revoir. En route, Aoife tenta de convaincre un de ses servants du nom de Conan de tuer les enfants. Ce dernier refusa. Le convoi s’arrêta pour bivouaquer sur les rives de Loch Dairbhreach, un lac qui est de nos jours connu sous le nom de Derravarragh dans le comté de Westemeath. Durant la nuit, elle prit une épée pour aller tuer les enfants, mais une étrange force l’en empêcha. Elle s’arma ensuite d’une baguette magique qui fut consacrée par un druide aux pouvoirs obscurs. Au matin, elle invita les enfants à aller se baigner dans le lac. C’est là qu’elle toucha de sa baguette les 4 enfants tout en chantant un charme cruel. Les 4 enfants furent transformés en cygnes parés de longues plumes blanches. Ils purent toutefois conserver leur voix humaine. Aoife lança alors la malédiction sur les enfants de Lir:

«Comme cygnes vous passerez 300 ans au lac de Loch Dairbhreach sans pouvoir en partir, et autres 300 ans à Sruth na Maoile entre Éireann (l’Irlande) et Alba-aux-hautes-collines (l’Écosse), et encore 300 autres années au large d’Iorras Domhnann. Aucun pouvoir de ce monde ou de l’autre monde ne pourra briser cette malédiction. Ce charme se brisera uniquement le jour où le prince du Nord, celui de Connacht, épousera la princesse du Sud, celle de Mumhan. Votre seule joie et votre seul don seront de pouvoir chanter les plus divines mélodies». Une immense tristesse gagna les 3 garçons et la fille maintenant condamnés à vivre 900 ans sous forme de cygnes. 

 

Alerté par Bodb Dearg, Lir s’empressa de rejoindre ce dernier afin de savoir ce qui se passe car les nouvelles étaient étranges. Aoife serait arrivée chez Bodb Dearg sans les enfants en prétextant qu’ils avaient préféré rester auprès de leur père. En chemin, Lir et son escorte s’arrêtèrent sur les rives de Loch Dairbhreach. Les 4 enfants-cygnes virent leur père accompagné par ses guerriers. Ils s’approchèrent de lui en pleurant avec des voix humaines. C’est alors que, pris d’un grand effroi, Lir reconnut une de ces voix…c’était celle de sa fille Fionnghuala. Dans une grande lamentation pleine de tristesse, elle chanta tout ce qui leur était arrivé depuis leur arrivée au lac. Effondré, Lir maudit le jour où il rencontra la vile Aoife. Les yeux pleins de larmes, Lir dit au revoir à ses enfants, et se rendit au Sidhe de Bodb Dearg. Là, il demanda à Aoife ce qu’elle craignait le plus au monde. Elle expliqua que sa plus grande peur est causée par Macha, Badh, et Nemain, les 3 formes adoptées par la terrible Déesse de la guerre Morrigú, qui survivra bien plus tard comme la fée Morgane. Mais l’avatar de la Déesse dont elle avait le plus peur est celui du corbeau buveur de sang. Aoife supplia Lir de l’épargner, mais ce dernier ignora complètement la supplique de son épouse qui avait mérité mille fois de souffrir. Lir lança à son tour une malédiction sur Aoife:

«Tant que les mortels honoreront Morrigú, la Déesse de la mort et des batailles, tu seras condamnée à vivre sous la forme d’un corbeau buveur de sang». Bodb Dearg la frappa de sa baguette magique et Aoife se transforma aussitôt en ce corbeau maudit. La souffrance serait ainsi sa compagne pour toujours. 

 

Lir et ses hommes s’installèrent près du lac afin d’être plus proches des enfants-cygnes. Tous les Tuatha-Dé-Danann, tous les Dieux et Déesses d’Irlande, se rendirent sur les rives du lac afin d’écouter les divins chants emplis de mélancolie qu’entonnaient les enfants envoûtés de Lir. Vinrent aussi des Gaëls, et on vit même des Fomoires se laisser bercer par les mélodies des cygnes. Les enfants de Lir parlaient longuement avec les gens de leur sang durant d’interminables soirées. Malgré ce sort peu enviable, les 300 ans s’écoulèrent plutôt paisiblement. Mais cette première période de 3 siècles toucha un jour à sa fin. Le cœur lourd, Fionnghuala dit à ses frères:

«Le temps est venu pour nous de dire adieu aux êtres bien aimés de notre race. Nous devons abandonner ces eaux calmes pour rejoindre les tempêtes glaciales de Sruth na Maoile». Le lendemain matin les 4 cygnes s’envolèrent vers leur destin maudit. Immense fut la peine pour tous les Dieux et Déesses d’Irlande. Depuis ce jour, il ne fut plus jamais permis à quiconque de tuer un cygne. 

 

Le vol vers leur nouvelle destination fut terrible. Les 4 enfants-cygnes se retrouvèrent séparés durant d’horribles tempêtes glaciales. Par chance ils purent à nouveau se réunir et se mettre à l’abri dans une grotte de falaise. Trempés jusqu’aux os, désespérés par le froid intense et par la solitude, ils passèrent la plus part du temps dans ce refuge naturel. Un jour, alors qu’ils nageaient à l’embouchure de la rivière Bann, les enfants-cygnes virent venir vers eux une grande colonne de seigneurs, de nobles, et de guerriers. Leurs armures, leurs boucliers et leurs armes resplendissaient comme un soleil au zénith. À leur tête se trouvaient deux fils de Bodb Dearg qui explosèrent de joie lorsqu’ils rencontrèrent les cygnes. Cela faisait maintenant plusieurs années déjà qu’ils cherchaient désespérément les enfants de Lir le long des côtes de la mer de Moyle au Nord-Est de l’Irlande. Les enfants-cygnes s’empressèrent de demander des nouvelles de leur père. Il allait bien, il était en train de célébrer à son Sidhe une fête en l’honneur de Goibniu le Dieu forgeron. Mais la joie de Lir ne pourrait être complète que le jour où il pourrait retrouver ses enfants. Ces derniers lui adressèrent un message sous forme de lamentation chantée:

 

«Morne et froide est notre demeure,

Trempées et glacées sont nos plumes,

Aucun confort pour nous.

Souffrance et maladie sont nos seuls guides,

La mer sans pitié est constamment notre compagnon,

Chagrin, chagrin, est notre unique chaleur

Dans le monde morne et sans cœur qu’est le nôtre».

 

Sur ce, les enfants s’envolèrent à nouveau vers les eaux glacées de Moyle. Grande fut la peine lorsque Lir entendit les tristes nouvelles de ses enfants maudits. 

 

Interminablement longues furent les 300 années passées à Sruth na Maoile. Et finit par arriver le jour où les 4 enfants-cygnes durent partir. Ils s’envolèrent donc vers Iorras Domhnann où ils devraient passer les 3 prochains siècles. Cet endroit se trouvait à l’extrême Ouest de l’Irlande dans l’actuel Erris, comté de Mayo. Il n’y avait plus aucune terre à l’Ouest de ce point, si ce n’est l’autre monde et la terre des Esprits que l’on nommait Uí Breasail et qui serait appelée plus tard Hy-Brasil. La côte d’Iorras Domhnann était un peu moins froide, mais les tempêtes y étaient bien pires. Leur souffrance continua ainsi 300 autres années. Un jour, un jeune fermier du nom d’Aífraic de Béal na Mhuirthead entendit les chants des enfants-cygnes et fut pris d’une grande émotion à l’égard des enfants de Lir qui lui contèrent leur triste histoire. Ils partagèrent de longues conversations. Le fermier conta à ses gens la malédiction des 4 enfants-cygnes et l’histoire se répandit rapidement dans tout le royaume de Connacht. Pendant ce temps, les 300 ans touchèrent lentement à leur fin. Bientôt ils commenceraient leur voyage vers l’autre monde où les mains glacés de Donn, Seigneur de la mort, les attendaient. 

 

Le jour vint enfin où ils purent s’en aller de cet endroit maudit. Les enfants-cygnes s’envolèrent vers le sidhe le leur père, le Sídh Fionnachaidh. 900 ans s’étaient écoulés. Grand fut leur choc de constater qu’il ne restait rien de leur ancien tertre-palais, absolument rien, si ce n’est une colline verte couverte d’herbes sauvages. L’endroit était d’une désolation complète. Il n’y avait plus aucune trace des glorieux Tuatha-Dé-Danann, la race des Dieux. Les gens ne parlaient plus que d’un peuple-fée qui habiterait dans certaines collines. Même le grand Dieu Lugh fut relégué au rôle d’un simple lutin du nom de Lugh-chromain, plus connu comme Leprechaun. Horrible était la sensation qu’avaient les 4 enfants-cygnes, une sensation d’abandon total. Et c’est bien d’abandon dont il s’agissait, car les enfants de Lir apprirent que les humains, les Gaëls, avaient chassé les anciens Dieux de leurs pères pour se tourner vers un dieu étranger apporté par un certain Patrick. Ce dieu étranger venu d’une terre qu’on appelle Israël était appelé par ses adeptes jesus christos. L’incompréhension fut totale. Comment pouvait-on chasser les Dieux de ses ancêtres, ces Immortels qui avaient tant lutté pour cette belle terre d’Irlande ?... Dégoûtés par un tel destin, les enfants-cygnes abandonnèrent les ruines de leur sidhe et s’envolèrent vers une île du nom de Inis Gluaire, qui de nos jours se nomme Inishglory au large d’Annagh Head. Sur cette île vivait un ermite, du nom de Mochaomhog. Il était adepte de cette nouvelle religion du dieu juif. Bien que chrétien, cet ermite connaissait bien l’ancienne histoire qui contait la malédiction des enfants de Lir. Lorsqu’il vit et entendit les enfants-cygnes, il les reconnut aussitôt. Une certaine amitié s’établit entre les cygnes et l’ermite. Et c’est au 7è siècle de cette ère nouvelle qu’advint ce qui devait arriver. La malédiction allait toucher à sa fin car allait s’accomplir ce qui briserait ce charme maudit. Le prince du Nord, Laidgnén de Connacht allait épouser la princesse du Sud, Deichtine de Mumhan. Cette dernière, qui avait entendu parler de la malédiction des enfants de Lir, voulut les avoir comme cadeau de mariage. Dans une véritable quête, le prince tenta de récupérer les enfants-cygnes, mais ce fut en vain. La princesse finit par renoncer à cette dot, et le mariage eut lieu. C’est alors que l’enchantement prit fin, et les enfants récupérèrent leur forme humaine… mais… 900 ans s’étaient écoulés. Leur apparence n’était plus celle d’enfants, mais celle de vieillards brisés par la douleur d’un corps trop vieux. Ils étaient aux portes de la mort. La tristesse aura été leur compagne jusqu’à la fin, sans l’ombre d’une lueur d’espoir. Pour faire plaisir à l’ermite qui avait été leur ami dans ces derniers instants de leur trop longue vie, les enfants de Lir acceptèrent de se faire baptiser au nom de ce nouveau dieu étranger. Plus rien ne comptait à leurs yeux. Le seul dernier souhait qu’exprimèrent les enfants de Lir, fut d’être enterré en position debout, les deux jumeaux faisant face aux deux autres, car c’est ainsi qu’ils avaient passé tant de siècles dans le creux des falaises battues par le froid et la tempête. Les enfants de Lir rendirent alors leur dernier souffle rejoignant la mort libératrice. L’ermite lava leurs corps et les enterra selon leur souhait. Il dressa à cet endroit une pierre qu’il grava avec les symboles des ancêtres, les oghams. 

 

Ceux qui de nos jours croient encore aux anciens Dieux, et qui se promènent sur cette île d’Inis Gluaire, doivent prêter attention, car s’ils écoutent bien durant les soirs d’été, ils pourront encore entendre la divine voix et les douces mélodies des enfants de Lir. 

 

Hathuwolf Harson 

 

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Mardi 6 Février 2018