Le Pilier Gallo-Romain des Nautes

Le plus vieux Monument de Paris...

Le pilier des Nautes est une énorme colonne votive haute de 5 mètres dont on peut apprécier une reconstitution à gauche sur la photo. Le pilier date du tout début du 1er siècle de l’ère vulgaire, avant l’an 21, ce qui fait de lui le plus ancien monument de Paris ! Il fut trouvé en 1710 lors de fouilles dans les fondations sous l’autel de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Il appartenait très certainement à un ancien temple païen. De nos jours, on peut le voir en se rendant aux thermes de Cluny. C’est une pièce archéologique incontournable pour qui veut comprendre toute une époque charnière dans l’histoire des Gaulois, une période marquée par la transition entre les Dieux gaulois et romains. Plus que de transition, c’est en fait de fusion dont il faudrait parler, car comme nous allons le voir, les Dieux romains sont clairement celtisés. Ceci constitue justement la grande originalité de ce monument, car ses reliefs nous présentent une vision gauloise du panthéon. Alors que les auteurs latins nous avaient habitués à une interprétation romaine des Dieux gaulois, le pilier des Nautes, qui est une création gauloise, va tout au contraire nous permettre de comprendre l’interprétation gauloise des panthéons de transition. Nous allons y voir des Dieux gaulois et des Dieux romains celtisés. 

 

Avant de voir le pilier plus en détails, il convient de situer le contexte historique du monument. Cela fait un peu plus de 60 ans que la Gaule fut vaincue par Rome. La Gaule fut entièrement occupée par les Romains. Ces derniers imposèrent alors leur civilisation aux vaincus. Mais même s’il ne subsista pas un village d’irréductibles Gaulois contre les Romains, les Gaulois surent maintenir leur nature même, leur caractère et purent préserver une partie de leur héritage celtique. Pour le dire d’une autre manière, la forme changea, mais le fond très peu. À cette époque, la confrérie des druides avait été interdite par les Romains pour des raisons politiques. Le « nationalisme » des druides et leurs incitations aux soulèvements armés avaient fini par convaincre les Romains de la nécessité de les anéantir. Ici, comme ailleurs dans le vaste empire, la Pax Romana s’imposa par le sang et les larmes. Le Vae Victis de jadis allait être lourdement payé. Mais tout n’était pas négatif avec l’occupation romaine, loin de là, car avec elle vint un changement dans les habitudes de la vie quotidienne des Gaulois, un changement que beaucoup perçurent comme une amélioration des conditions matérielles. La civilisation romaine apporta avec elle en effet de grands progrès. Et même si au début les réticences furent importantes, les Gaulois finirent par reconnaître les avantages de certains aspects du progrès. Ceci n’est pas sans rappeler un passage du célèbre film comique des Monty Python « La vie de Brian » (minute 0 :35) où les « résistants » du coin se demandent « Mais qu’ont fait les Romains pour nous ? ».

 

Les Gaulois s’adaptèrent donc aux nouvelles conditions de vie, bon gré mal gré. La collaboration fut bientôt totale et constructive, car c’est sur cette nouvelle base que se construisit la civilisation gallo-romaine. Les Germains, qui avaient vaincu en l’an 9 les Romains dans la forêt de Teutoburg et repoussé à tout jamais le conquérant romain, reçurent en l’an 15 une expédition punitive sanglante de la part des Romains. Parmi ces Romains se comptèrent de très nombreux Gaulois. Il semblerait que c’est pour les remercier, que l’empereur romain Tibère fut très libéral avec les Gaulois. Les Parisii sont les Gaulois qui ont érigé le pilier des Nautes, et eux remercient à leur tour l’empereur Tibère par la dédicace qui se trouve sur le monument (nº12 sur la photo) :

 

Transcription :

« TIB CAESARE

AVG IOVI OPTVMO

MAXSVMO

NAVTAE PARISIACI

PVBLICE POSIERVNT » 

 

Traduction :

« À Tibère César Auguste,
à Jupiter très bon,
très grand,
les Nautes du territoire des Parisii,
aux frais de leur caisse commune ont érigé [ce monument]. » 

 

Les Nautes étaient une confrérie d’armateurs mariniers qui avaient coutume de naviguer et de commercer sur les fleuves et rivières de la Gaule. En faisant dresser cette colonne votive, les Nautes cherchèrent à affirmer leur collaboration avec Rome tout en affirmant aussi la fierté de leur héritage celtique. Analysons donc à présent le pilier en détails. 

 

Le décor du pilier peut se diviser en trois groupes d’images : 

  1. Celles des deux étages supérieurs qui se répartissent en deux sous-groupes : les Dieux célestes et les Dieux de l’infra monde. 
  2. Celles du deuxième étage en partant du bas, niveau où se trouve la dédicace à Tibère, et où prédominent les guerriers.
  3. Celles de la base qui comportent des Divinités indigènes romanisées qui furent vénérées par les fidèles venus des différentes régions avoisinantes. Par « Divinités indigènes » s’entendent des Divinités gauloises dont les racines sont antérieures aux propres Gaulois, probablement des restes d’un panthéon de transition entre le néolithique et l’époque de la première culture celtique de Hallstatt. Selon toute vraisemblance et l’analyse de spécialistes, ces Divinités étaient liées à des activités utilitaires individualisées régionalement, des activités comme la protection de la richesse, des récoltes, de la santé, ou de la destinée des personnes. 

Cette division du pilier en 3 groupes permet un parallèle intéressant avec le classement selon les 3 fonctions indo-européennes : 

  1. Première fonction, celle de la classe souveraine
  2. Deuxième fonction, celle de la noblesse guerrière
  3. Troisième fonction, celle de la production et reproduction.

Ceci permet de constater que, même en évoluant d’un panthéon purement celtique à un panthéon gallo-romain, les Gaulois ont conservé la structure même de leur identité indo-européenne.

 

Voici enfin le détail des images du pilier des Nautes selon les numéros de la photo :

  1. « IOVIS », Jupiter, le Dieu souverain du panthéon romain. Le génitif latin de Jupiter (Jovis) fut peut-être choisi pour un rapprochement entre Jovis et Taranis. Car ce qui est certain, c’est que de nombreuses autres statues gallo-romaines postérieures au monument des Nautes présentent une association entre le Dieu gaulois Taranis et le dieu romain Jupiter. Ce sont les fameuses statues d’un Jupiter portant la roue de Taranis, roue qui est l’attribut celtique, mais pas romain. Ceci rejoint donc l’interpretatio romana qui se base sur l’attribut que partagent les deux Divinités : la foudre. Bien qu’au niveau des fonctions cosmogoniques cette interprétation n’est pas exacte, les Gaulois dans ce cas adoptèrent la vision romaine d’un Dieu souverain armé de la foudre, en qui ils voyaient leur ancien Dieu Taranis. 
  2. « VOLCANUS », Le Dieu romain Vulcain. L’attribut du Dieu, un marteau, fut l’élément décisif pour le comparer à un Dieu gaulois. À l’époque de la Gaule chevelue existait déjà la comparaison entre Vulcain et le Dieu gaulois Sucellus, également identifié comme Dispater. Ce Dieu gaulois se caractérise par un maillet avec lequel il est presque toujours représenté. Maillet et marteau ont permis ce rapprochement. Ici la fonction des Dieux Sucellus-Dispater et Vulcain était similaire, car dans les deux cas elle est liée à l’infra monde chtonien. 
  3. « ESUS », LE Dieu gaulois. Esus est figuré ici en train de couper un saule, arbre qui, en Occident, était associé au principe de mort et de renaissance. Ce Dieu est intimement lié au Dieu gaulois Cernunnos, ils sont les deux faces d’une seule et même Divinité représentant les principes de fécondité, d’abondance, et de vie-mort-renaissance. Avec ses bois de cerf, Cernunnos, la Divinité exprime l’aspect lié à l’infra monde, les entrailles de la terre et le monde des morts. Transformé en Esus, le Dieu sans ses bois exprime toute la force de la croissance qui est remontée à la superficie de la terre. Esus-Cernunnos est donc l’image même de la vie-mort-renaissance selon le principe des cycles saisonniers. 
  4. « TARVOS TRIGARANUS », le taureau aux trois grues. Ces trois oiseaux associés au taureau est un motif de mythologie celtique très ancien puisqu’on le retrouve déjà sur le fameux chaudron de Gundestrup. Il fait allusion au mythe de la Déesse-Mère gauloise Rigani qui, après le sacrifice rituel du taureau mythique, se transforme de Déesse-Mère chtonienne en Déesse-Mère ouranienne, passant de l’infra monde au monde céleste. Elle est ainsi de manière alternée l’épouse du Dieu Esus-Cernunnos (infra monde) et du Dieu Taranis (céleste). Ici aussi, le mythe gaulois tourne autour du principe sacré des cycles saisonniers.
  5. « CASTOR », un des Dioscures, Dieux gréco-romains que les Gaulois ont associés aux Dioscures celtiques Divannos et Dinomogetimaros. Dans le mythe gaulois, ce sont les Dioscures qui découvrent les taureaux dont un sera sacrifié afin que la Déesse Rigani puisse retrouver sa forme de Déesse céleste auprès de Taranis. 
  6. « SMERTRIOS », Dieu gaulois également appelé Smertulus, un Dieu guerrier protecteur associé à la lutte contre les démons de l’infra monde. Les Gaulois l’ont associé au Hercule de la tradition romaine. Sur le pilier des Nautes, Smertrios brandit une massue contre un serpent, animal symbolisant les forces chtoniennes du monde souterrain. C’est lui qui sacrifiera le taureau mythique dans le cycle de la Déesse Rigani. Certains spécialistes ont fait le lien entre les Dieux gaulois Smertrios et Ogmios, car les deux possèdent un aspect guerrier et ont pour attribut une massue. 
  7. Image qui représente l’autre Dioscure, du couple de Dieux gréco-romains que les Gaulois ont associés aux Dioscures celtiques Divannos et Dinomogetimaros. Dans le mythe gaulois, ce sont les Dioscures qui découvrent les taureaux dont un sera sacrifié afin que la Déesse Rigani puisse retrouver sa forme de Déesse céleste auprès de Taranis. 
  8. « CERNUNNOS », le Dieu celtique aux bois de cerf, Dieu qui est associé à l’infra monde, à l’abondance et à la fécondité. Ce Dieu gaulois important dont les racines remontent jusqu’à la plus haute préhistoire, donc très antérieur aux propres Celtes, est une figure divine assez complexe. Nous reviendrons sur ce sujet dans un article spécialement dédié au Dieu Cernunnos. Avec ses bois de cerf, le Dieu exprime l’aspect lié à l’infra monde, les entrailles de la terre et le monde des morts. Transformé en Esus, le Dieu sans ses bois exprime toute la force de la croissance qui est remontée à la superficie de la terre. Esus-Cernunnos est donc l’image même de la vie-mort-renaissance selon le principe des cycles saisonniers. Sur le pilier des Nautes, Cernunnos est représenté avec des bois d’un jeune cerf, ce qui accentue son aspect lié à la fécondité cyclique. Sur ces bois se trouvent deux bracelets qui furent identifiés comme des armilles, des décorations militaires romaines. Cette fusion entre symboles celtiques et romains démontre encore une fois que les Nautes de la Lutèce gauloise cherchaient avant tout à sceller et à conforter le pacte entre la culture romaine et gauloise. 
  9. Guerriers gaulois barbus qui apportent en offrande à la grande Déesse souveraine un torque. On a cru durant un temps qu’il aurait pu s’agir des propres Nautes vêtus comme des guerriers, mais après des recherches plus approfondies, il apparaît que ce sont bien des guerriers gaulois, probablement de ceux qui avaient participé auprès des Romains à la campagne militaire de Germanicus en l’an 15 contre les Germains d’Armin le Chérusque. 
  10. Jeunes guerriers gaulois qui escortent processionnellement les guerriers plus âgés de l’image précédente (nº9).
  11. La Déesse souveraine assise, accompagnée de deux parèdres, reçoit le torque en offrande. Elle tient une corne d’abondance. Ce qui peut s’interpréter comme suit : les guerriers offrent un symbole de pouvoir à la Déesse Rigani (le torque), en échange la Déesse offre aux guerriers l’abondance et la richesse. 
  12. Dédicace à l’empereur Tibère et au Dieu Jupiter. Voir en début d’article le détail de cette inscription votive. « À Tibère César Auguste, à Jupiter très bon, très grand, les Nautes du territoire des Parisii, aux frais de leur caisse commune ont érigé [ce monument]. »
  13. Le Dieu Mars et sa parèdre. Il s’agit ici d’une version « indigène » du Dieu de la guerre Mars. C’est-à-dire que cette figure divine remonte probablement à une époque antérieure aux Celtes et fut intégrée dans le panthéon celtique au cours de la conquête de la Gaule par Celtes au début de l’âge du bronze. Sa parèdre fut parfois interprétée comme une Déesse locale du type Cérès. Ce Mars indigène semble avoir été vénéré surtout par certains peuples gaulois comme les Héduens, les Lingons, et les Senons. 
  14. La Déesse Rosmerta et le Dieu Mercure. La Déesse gauloise associée à Mercure se retrouve chez les Gaulois Médiomatriques et Trévires. Derrière le Dieu romain Mercure se cache la figure divine du Dieu celtique Lugh. L’interprétation gauloise du Dieu rejoint dans ce cas celle des Romains. 
  15. Le Dieu Apollon et Sirona. La Déesse celtique Sirona était liée symboliquement à la lumière lunaire à l’instar de la Déesse gréco-romaine Diane. Le Dieu Apollon fut quant-à lui très vénéré durant la période gallo-romaine. Apollon fut associé au Dieu gaulois Bélénos-Granos, Dieu de la lumière solaire et Dieu guérisseur. 
  16. Les Déesses Diane et Fortune, Déesses romaines qui pour les Gaulois ont également repris les fonctions d’anciennes Déesses gauloises de la fécondité et de l’abondance. 

Nous avons pu voir ansi l’importance que revêt ce pilier des Nautes pour saisir cette transition historique entre panthéon gaulois et panthéon gallo-romain, ce qui permet de comprendre que dans de nombreux cas le changement était juste une question de forme mais pas de fond. Ceci est valable bien-sûr pour ce début du 1er siècle de notre ère, car un peu plus tard, tout allait changer avec l’arrivée d’une nouvelle religion, une religion qui ne tolérait aucune autre à ses côtés, et qui exigeait que l’on détruisât tous les anciens cultes. Cette religion, véritable virus pour l’identité culturelle et religieuse de l’Europe antique, fut le christianisme. 

 

Hathuwolf Harson

 

Sources :

 

Dimanche 25 Novembre 2018