Femme Enceinte ou Prégnante...

Un choix pas si anodin...

Merci à mon nouveau collaborateur Bladjorn Wispingem  qui a écrit l'article ci-dessous, un article hautement précis et intéressant révélant des détails inattendus sur un sujet qui nous relie une fois de plus à notre passé le plus lointain... À toi la parole Bladjorn :

 

Tous les peuples se caractérisent par une langue qui leur est propre, dans laquelle l’Histoire laisse parfois des traces très profondes. Ainsi, pour exprimer l’idée qu’une femme porte la vie, nous avons coutume en Français de dire qu’elle est « enceinte ». Il existe pourtant un synonyme qui n’est presque plus employé : « prégnante ».

 

Voyons les renseignements que nous apporte une brève étude étymologique : l’adjectif « enceinte » est dérivé du latin médiéval « cingo » qui a donné le Français « ceindre », c'est-à-dire entourer, protéger. Il n’est pas possible de remonter plus loin dans l’étymologie. 

 

En revanche, « prégnante » est dérivé du Latin « praegnans », composé du préfixe pre- qui porte l’idée d’antériorité, et du radical *gen, qui nous vient du fond des âges : Ce radical a en effet donné en Grec ancien « genomai » (naitre) et en latin « geno » (enfanter). Le sens de « praegnans » est donc littéralement : « avant de donner la vie ». De plus l’adjectif « prégnant(e) » signifie au figuré « prédominant, hors du lot ». On peut voir ici que dans le latin antique, l’idée de prédominer est connexe à l’idée d’une femme portant la vie.

En élargissant un peu la recherche, on retrouve « preñada » en Espagnol, « pregnant » en Anglais et en Néerlandais, mais pas en Allemand (remplacé par « schwanger » d’origine nordique). On peut donc penser que ce mot – et l’idée double qu’il porte – s’est répandu en son temps dans toute l’Europe Romaine (à l’exception notable du Portugal, où l’on trouve « gravida », synonyme (au sens figuré) de « praegnans » en bas latin, et qui porte l’idée propre de gravité, majorité).

Pourtant, dans les autres pays euro-méditerranéens, les termes les plus fréquents dans la langue sont différents : en dehors du Français, on trouve « incinta » en Italien, « encinta » et « embarazada » en Espagnol. Les mots « incinta » et « encinta » partagent la même origine médiévale que « enceinte » ainsi que la même idée de défense passive, de fortification. « Embarazada », terme le plus employé en Espagne, n’a pas d’étymologie claire, mais on suppose qu’il est lié à « embarrasser » et date du haut moyen-âge.

On observe donc dans ces pays un glissement sémantique entre un terme venant plus ou moins de la préhistoire et véhiculant l’idée qu’une femme portant la vie est prédominante, vers un mot inventé au moyen âge pour l’assimiler à un être passif et sur la défensive, voir embarrassé par son état. Si l’on va plus loin dans cette voie, on peut remarquer qu’en Français on emploie l’expression « tomber enceinte ». On est donc passé de l’expression d’une idée matriarcale, peut-être même d’une survivance du culte de la déesse mère, à celle d’une déchéance pleine et entière de la femme qui porte la vie après avoir commis le « péché originel » des chrétiens. 

 

La disparition totale du terme antique en Italie et sa faible prédominance en Espagne et en France alors qu’il existe toujours dans les pays devenus protestants au moyen-âge nous permet d’imaginer l’acharnement que les inquisiteurs catholiques ont déployé pour traquer les survivances polythéistes jusque dans les moindres idées de leurs fidèles…"

 

Bladjorn Wispingem

 

P.S. : La citation de la photo est de Ferdinand de Saussure.

 

Mercredi 21 Mars 2018