Les Noms de Famille...

Une Question Identitaire...

Les noms propres sont fondamentaux pour definir l’identité d’une personne, et, nous allons voir que cette identité n’est pas seulement individuelle, car elle nous parle souvent d’un contexte bien précis qui lui-même se situe dans le cadre d’une famille, d’un clan ou d’un peuple. 

En Europe les noms de famille apparaissent pour la première fois en tant que tels dans la Rome païenne. Le système des noms chez les Romains fonctionnait selon le principe de trois noms et parfois même de quatre noms. Ce système se nommait le tria nomina, et se décomposait de la manière suivante :

  • Le praenomen – c’est l’équivalent de notre «prénom». La tradition voulait qu’on donne en général un prénom d’un membre direct de la lignée familiale ou bien un nom en accord avec un évènement survenu pendant la période de la naissance. Lucius par exemple signifie «celui qui est né à l’aube».
  • Le nomen – c’est une partie du nom hautement importante, car elle situait la personne par rapport à la «gens», c’est-à-dire par rapport à son clan et sa race. L’appartenance à une ethnie et à un clan est quelque chose de fondamental dans toutes les sociétés traditionnelles d’origine indo-européenne. Ce principe nous rappelle au passage que l’individu n’existe en tant que tel que par rapport au groupe humain, au clan, et à sa lignée de sang. L’individualisme à outrance de notre société moderne est complètement inconnu de nos ancêtres païens. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si notre société moderne cherche à individualiser la société, car en fractionnant tout sur le principe unique de l’individu, on détruit les racines d’une personne en la plaçant hors du contexte identitaire de son clan et de son histoire.
  • Le cognomen – c’est un nom officiel issu la plupart du temps d’un ancien surnom, et qui faisait office de nom de famille. 
  • L’agnomen - c’est un surnom qui parfois se rajoutait au cognomen. Contrairement au nomen, l’agnomen pouvait être changé au cours d’une vie. Le nom Germanicus par exemple a servi pour désigner une personne vainqueur des Germains.

Voyons à présent quelques exemples :

  • Scipion l’Africain (235 à 183 avant notre ère) – son nom complet était : « Publius Cornelius Scipio Africanus”. Publius était le prénom, le premier nom désignant la personne ; Cornelius était le nomen qui était la marque d’appartenance au clan des Cornelii ; Scipio était le cognomen, le nom de sa famille ; et Africanus désignait le fait que cette personne avait été vainqueur en Afrique contre Hanibal au cours de la 2è guerre punique.
  • Nero Claudius Drusus Germanicus dont le nom complet se décompose comme suit: Nero = prénom ; Claudius = clan ; Drusus = nom de famille ; Germanicus = surnom que la personne a reçu pour ses campagnes militaires en Germanie après la grande défaite de l’an 9 contre Armin le Chérusque.
  • Tacite le célèbre auteur de l’ouvrage sur les moeurs des Germians, dont le nom complet était Publius Cornelius Tacitus. Ici on peut remarquer qu’il n’y pas d’agnomen, et on peut constater que lui aussi appartenait au clan des Cornelia.

Dans la tradition païenne germano-nordique, l’appartenance au clan ou à un peuple n’était pas dans le nom à proprement parler, mais elle était toujours évoquée lorsqu’on voulait désigner une personne de manière détaillée. On disait ainsi : une personne X du clan ou de la région Y. La particularité du système germano-nordique, comme dans bien d’autres traditions païennes de par le monde, était qu’il n’existait pas de nom de famille fixe. On était «fils de» ou «fille de», ce qui était une autre forme pour désigner la lignée de sang. Le suffixe «son» désigne le «fils de» et le suffixe dóttir désigne la «fille de». Les textes anciens regorgent de nombreux exemples où l’on cite toute la lignée de sang de personnages importants sur plusieurs générations remontant ainsi souvent jusqu’aux propres Dieux. Le prénom quant-à lui était souvent suivi d’un surnom. Voici un exemple historique en norrois: Haraldr blátǫnn Gormsson dont le nom traduit complet est «Harald à-la-dent-bleue Fils de Gorm», nom auquel pour la description détaillée on rajoutait «Du Danemark». 

Ce système païen de nom de famille non-héréditaire, mais désignant la lignée de sang paternelle (mais aussi parfois maternelle), a été conservé en Islande où il est toujours en vigueur. Pour mieux le comprendre voici un exemple: 

Ragnar Einarsson (Ragnar fils d’Einar) a un fils du nom d’Ólafur et une fille du nom de Sigrídur. Son fils s’appellera ainsi Ólafur Ragnarsson et sa fille Sigrídur Ragnarsdóttir. Puis un jour Ólafur Ragnarsson à son tour a un fils du nom de Harald, ce dernier s’appelle alors Harald Ólafursson.

 

En Europe, en raison de l’accroissement notable de la population, c’est au cours du moyen-âge chrétien que fut prise la décision de fixer les noms de famille. La tradition païenne des Romains fut oubliée durant plusieurs siècles à cause des invasions dites «barbares» qui avaient établi en ce domaine le droit germanique. L’adoption définitive d’un nom de famille fut faite selon des critères assez variés. Le nom de famille pouvait alors avoir pour origine :

  • Un métier => Boulanger, Fournier, Lefebvre, Barbier, Wagner (conducteur de charrette - allemand), Schumacher (cordonnier – allemand), Smith (forgeron – anglais), Zapatero (cordonnier – espagnol), Müller (moulin à eau – allemand)
  • Un état social => Maréchal, Chevalier, Clerc, Avoyer (Avocat), Knight (chevalier –anglais), Ritter (chevalier – allemand)
  • Une provenance d’un lieu => Larvergne (venant de l’Auvergne), Dupont, Dupontel (venant d’un lieu-dit où se trouvait un pont), Bach (ruisseau – allemand), Hill (colline – anglais), Berg (montagne – allemand), Bosco (forêt – italien). 
  • Un surnom «moral» => Lesage (homme savant), Bachelard (un homme à marier), Agassi (celui qui jacasse), Doucet (homme gentil), Lesot (celui qui ramenait de l’eau), Couard (un homme peureux), Renard (le rusé), Cocteau (le coq, un homme vaniteux ou querelleur)
  • Un nom de caractéristique physique comme Lebrun, Lenoir, Black, Roth, désignant la couleur des cheveux par exemple. Legrand ou Lepetit sont d’autres exemples de cette catégorie.

Il existe bien d’autres origines possibles, cette liste n’est pas exhaustive. 

 

En Espagne il existe un cas particulier qui est celui que chaque personne possède deux noms de famille. Cela fut instauré afin de différencier les personnes les unes des autres en raison de la similitude entre divers noms de famille. L’enfant hérite alors le premier nom de famille du père et le premier nom de famille de la mère. Un exemple pour mieux illustrer ceci: Juan Gonzalez Hernandez et María Trujillo Rodriguez ont un fils auquel ils donnent le prénom de Francisco. Ce dernier s’appellera alors Francisco Gonzalez Trujillo. La marque finale du «EZ» dans de nombreux noms de famille espagnols veut dire «fils de», suffixe qui vient du génitif latin «is» ou du wisigoth «riz». Les Wisigoths vont d’ailleurs laisser pas mal de traces dans les noms de familles espagnols. Rodriguez par exemple vient du wisigoth Roderic, Gutierrez vient de Guter/Gutier.

 

Dans le cas irlandais ou écossais, il existe de nombreux noms de famille formés à partir du préfixe «Mac» ou «O’», préfixes qui remontent à la langue celte et désignant respectivement le «fils de» (Mac) et le «descendant de» (O’). C’est le même système que l’on retrouve dans les pays d’origine germanique comme l’Angleterre, les pays scandinaves ou l’Allemagne: Robertson (fils de Robert) ou Roberts (descendant de Robert, le «s» étant ici la marque du génitif). Les Normands du moyen-âge possédaient le terme de «Fitz» pour désigner l’idée de «fils de», ce qui donna par la suite des cas comme Fitzgerald, nom de famille qui désigne à l’origine le «fils de Gerald». 

 

Ensuite il existe aussi les noms de famille des Juifs qui se sont installés en Europe. Cohen par exemple signifie le dévoué, le prêtre, ce qui désigne probablement un rabbin à l’origine. Lévy vient de la tribu israélite du même nom. Mais la grande partie des noms de famille d’origine juive furent des noms européens qu’ils adoptèrent lorsqu’on les obligea à fixer leurs noms de famille. Certains peuvent être latins comme Fabius, d’autres sépharades (Juifs venus en Europe par le Sud) comme Jiménes, Fernandes, ou Alvares. Dans le cas des Ashkénazes (Juifs venus par l’Est de l’Europe), on constate une forte présence de noms adoptés de la tradition germanique ou slave mélangés à l’hébreu, ce qui est d’ailleurs la base de la langue Yiddish, dialecte des Ashkénazes. On retrouve ainsi des noms de famille d’origine juive comme Abrahamson, Abramovich, Davidson, Israelson, Moiseiwitsch, Schlomowitz, Strauss-Kahn, Jacobson, Simonson, Simson, etc… Les Ashkénazes adoptèrent aussi souvent des noms germaniques désignant leur métier ou en traduisant de l’hébreu leur nom originel. Ceci donna des noms de famille juifs comme Goldmann («l’homme de l’or», qui fait certainement référence au moyen-âge à un métier de banquier et d’usurier), idem pour Goldberg («la montagne d’or»), Rosenblum («la fleur de la rose», nom imagé certainement traduit de l’hébreu), Bernstein («l’ambre», commerce de l’ambre), Bloomberg («la montagne de la fleur»), Einstein («une pierre»), Freudenstein («la pierre de la joie»), Silverberg («la montagne d’argent»), Stern («l’étoile»), Zuckerberg («la montagne de sucre»), etc…

 

Ce petit voyage (très résumé) à travers l'histoire des noms de famille permet de constater une fois de plus l'importance qu'a toujours eu l'individu dans le cadre d'un groupe humain, tout en rappelant que l'individu n'existe qu'au travers de son groupe naturel, ce qui lui confère toute son identité.

 

Hathuwolf Harson

 

Mercredi 21 Mars 2018